Ne retourne pas le passé
Souvent, Élise se surprend à repenser à sa vie, maintenant quelle a dépassé le cap des cinquante ans. Elle ne peut pas dire que sa vie de famille fut toujours heureuse, principalement à cause de son mari, Laurent. Pourtant, ils sétaient mariés jeunes, par amour, croyant que rien ne pourrait entacher leur complicité. Mais elle na pas vu venir le moment où tout a changé.
Ils habitaient jadis dans un village paisible, dans la maison de sa belle-mère, Madeleine. Élise sefforçait de maintenir le calme chez elles, respectant Madeleine qui, de son côté, éprouvait pour elle une réelle chaleur humaine. La mère dÉlise vivait au hameau voisin avec son fils cadet et souffrait de maladies fréquentes.
Madeleine, alors, tu tentends vraiment bien avec ta belle-fille Élise ? questionnaient sans cesse les commères du village, au puits ou à lépicerie, voire sur le chemin.
Franchement, je nai rien à reprocher à Élise. Respectueuse et vaillante, elle sait tout faire à la maison, elle soccupe bien du foyer et ne manque jamais de maider, répondait toujours la belle-mère.
Allons bon, comme si on allait croire que tout est rose chez vous. Ça ne sest jamais vu quune belle-mère encense sa bru ! lançaient les voisines avec scepticisme.
Croyez ce que vous voulez, répondait Madeleine en séloignant.
Élise donna naissance à sa première fille, Clémence, et toute la famille se réjouissait.
Regarde, Élise, la petite Clémence a mes pommettes ! samusait la belle-mère à guetter ses propres traits, alors quÉlise riait sans sen soucier.
Quand Clémence eut trois ans, Élise mit au monde un fils. Leffervescence des nouveaux préparatifs sinstalla. Laurent travaillait, Élise soccupait des enfants, et Madeleine prêtait main forte avec générosité. La vie coulait paisiblement, mieux même que chez dautres ; Laurent ne buvait pas, à linverse de bien des maris du village, que leurs épouses devaient parfois aller débusquer derrière le café communal lors de soirées arrosées.
Déjà enceinte de leur troisième enfant, Élise apprit que son mari la trompait. Le village étant petit, le bruit avait rapidement couru au sujet de Laurent et de Lucie, la jeune veuve. Valérie, la voisine, ne manqua pas de venir lui en toucher un mot.
Élise, alors que tu portes le troisième enfant de Laurent, lui, il elle utilisa un mot cru il te manque de respect en allant voir ailleurs.
Valérie, tu es sûre ? Je ne remarque rien de louche pourtant, répondit-elle, sincère.
Forcément ! Entre les enfants à gérer, la maison, Madeleine et le potager lui, il fait sa petite vie tranquille. Tout le monde sait ce quil se passe avec Lucie, et elle ne le cache même pas, malheureusement.
Élise en fut bouleversée. Madeleine aussi était au courant, mais se taisait, peinant pour sa belle-fille. Souvent, elle réprimandait Laurent, mais il se dérobait, rassurant sa mère :
Maman, tu étais là ? On sait que les femmes jacassent, ce ne sont que des rumeurs.
Un soir, Valérie revint en courant.
Élise ! Ton Laurent vient de filer direct chez Lucie, je lai vu de mes yeux en revenant du marché ! Tu veux finir seule avec trois marmots ? Va donc chez cette effrontée et tire-la par les cheveux ! Tu es enceinte, jamais Laurent nosera te lever la main.
Mais Élise savait quelle nen avait pas le courage ; elle connaissait Lucie, vive et querelleuse. Son mari était mort noyé à la rivière, ivre, et leur foyer navait connu que disputes et violences. Lucie navait pas sa langue dans sa poche. Après réflexion, Élise se décida à y aller.
Jirai, je verrai Laurent droit dans les yeux, je le confronterai. Il ne reconnaîtra rien, dira que tout est mensonge, confia-t-elle à Madeleine, qui tentait de la retenir :
Élise, tu es enceinte, pense à toi
Cétait un soir dautomne, il faisait déjà nuit. Élise frappa à la fenêtre de Lucie, attendant quelle sorte. Mais, derrière sa porte, Lucie hurla :
Quest-ce que tu veux, de taper comme ça ?
Ouvre-moi ! Je sais que Laurent est chez toi, les gens lont dit ! cria Élise à travers la porte.
Tu rêves ou quoi ? Je vais pas touvrir ! Rentre chez toi, ne fais pas rire tout le village ! et Lucie éclata dun rire sonore.
Après être restée un moment, Élise rentra bredouille, comprenant que Lucie ne lui ouvrirait pas. Laurent ne rentra quaprès minuit, ivre. Il buvait rarement, mais cela lui arrivait. Élise lattendait.
Où étais-tu ? Je sais que tu passes chez Lucie, à boire ensemble. Jy suis allée, elle na pas ouvert, et tu le sais fort bien.
Mais quest-ce que tu inventes encore ! protesta Laurent, je nétais pas là-bas. Je buvais chez André, on na pas vu le temps passer.
Élise ne crut pas un mot mais préféra taire ses soupçons. Elle naimait pas les esclandres, et puis, à quoi bon ? Tant quon ne le prend pas sur le fait, on ne peut rien prouver. Mais la nuit, elle ne trouva pas le sommeil :
Où irais-je avec deux enfants et un troisième qui sannonce ? Ma mère est malade, mon frère vit avec sa famille et trois enfants. Cest déjà bien trop petit là-bas pour tous nous accueillir
En outre, sa mère lui répétait, lorsque Élise se plaignait des incartades de Laurent :
Il faut tenir bon, ma fille. Tu tes mariée, tu as eu des enfants, alors il faut supporter. Crois-tu que la vie avec ton père fut facile ? Il buvait et nous chassait, tu te rappelles comme on se cachait chez les voisins ? Dieu la rappelé, mais jai supporté. Au moins, ton Laurent ne boit pas souvent et ne lève pas la main sur toi. Les femmes ont toujours dû endurer.
Même si Élise nétait pas toujours daccord, elle savait quelle navait nulle part où aller. Madeleine aussi la rassurait :
Ma fille, où irais-tu avec tes enfants, alors que bientôt le petit dernier arrivera ? À deux, on saura sen sortir avec Laurent.
Le troisième enfant naquit, une fille, Joséphine. Elle était fragile, souffrante, sans doute à cause des tourments dÉlise pendant sa grossesse. Mais peu à peu, Joséphine se renforça, et Madeleine se voua entièrement à elle.
Élise, tu as entendu ? Valérie rappliqua encore, colportant les potins du village Lucie a recueilli Michel chez elle, sa femme la mis à la porte.
Et alors ? Dieu la garde, répondit Élise, soulagée que Laurent ne fréquenterait plus Lucie.
Mais un mois plus tard, Valérie revenait :
Michel est reparti chez sa femme, Lucie est à nouveau seule Garde Laurent sous ton toit, il pourrait y retourner !
Élise et Laurent retrouvèrent un quotidien paisible ; Madeleine aussi se réjouissait. Mais, chez certains hommes, le démon rôde, et il ne pouvait rester sage trop longtemps.
Un jour, Madeleine croisa son amie denfance, Agnès, sur le chemin du marché :
Madeleine, comment peut-on expliquer Laurent ? Élise est une belle femme, une bonne mère, tu le dis toi-même. Que cherche-t-il donc ailleurs ?
Agnès, tu veux dire que Laurent traîne encore ?
Oh oui, et comment ! Chez Vertine, la divorcée de la cantine
Madeleine se garda de tout dire à Élise, mais réprimandait son fils en secret. Le secret finit par séventer, comme toujours ; cest encore Valérie qui informa Élise. Pleine de larmes et de supplications, Élise ne parvint pas à changer Laurent. Il continuait à flirter, mais il nenvisageait pas de quitter sa famille. Il savait quil ne pourrait jamais abandonner femme et enfants, mais il ne fut jamais un époux fidèle. Il trouvait là son confort : femme, enfants, mère, une maison bien tenue, et ailleurs, une distraction.
Madeleine finit par réprimander ouvertement son fils, mais il lenvoyait promener :
Maman, je me donne pour la famille, japporte les euros, et pourtant vous maccusez toutes les deux. Ne vous fiez pas aux commérages !
Laurent, qui navait jamais abusé, arrêta totalement de boire.
Les années passèrent. Les enfants grandirent. Clémence, laînée, sest mariée en ville où elle étudiait au lycée et y vit désormais avec son mari. Le fils a fini ses études dans une grande ville, sest marié lui aussi à une jeune femme de là-bas.
Joséphine, la plus jeune, achève le lycée, elle veut à son tour partir étudier à la ville. Laurent sest calmé, ne fréquente plus personne, partage juste son temps entre la maison et le travail. Il passe de longues heures sur le canapé, la santé chancelante. Il ne touche plus une goutte dalcool, ce quil nabusait déjà pas par le passé.
Élise, jai mal au cœur, jai comme une douleur dans le dos, puis il se plaint encore, Mes genoux me font souffrir, tu penses que ce sont les articulations ? Peut-être faudrait-il voir un médecin à lhôpital du coin.
Il ny a plus de pitié dans le cœur dÉlise. Trop de larmes et de déceptions ont tué toute tendresse en elle, même si Laurent sest assagi.
Il se plaint, mais maintenant il ne reste quà la maison, pensait-elle, quil aille demander de la compassion à ses anciennes amantes Quelles soccupent de lui à présent !
Madeleine est décédée, enterrée près de son mari, laissant la maison dans le silence. Toutefois, les enfants et les petits-enfants reviennent parfois, et Élise et Laurent sen réjouissent. Le père se plaint de sa santé, nhésite pas à reprocher à sa femme de ne pas le soigner. Clémence lui apporte des médicaments et veille sur lui, allant jusquà dire à sa mère :
Maman, ne disputes pas papa, il est malade, ce qui peine Élise, de voir sa fille soutenir son père.
Ma fille, il la bien cherché, il a trop profité de sa jeunesse insouciante, et maintenant il attend quon le plaigne. Moi aussi, je nai pas été épargnée, ma santé a décliné à cause des chagrins liés à lui, se justifiait-elle.
Le fils également encourage son père, lui parle davantage, ce qui est naturel entre hommes
Les enfants ne semblent pas comprendre leur mère, quand elle tente dexpliquer que Laurent la trompée, quelle a enduré pour eux, quil lui était impossible de partir sans les laisser sans père. Mais ce quelle entend en retour, ce sont ces mots :
Maman, laisse le passé où il est, ne tourmente pas papa, disait la grande, son frère la soutenant.
Maman, ce qui est fait est fait, cest du passé, apaisait le fils en la touchant doucement.
Même si Élise ressent une pointe damertume que ses enfants défendent leur père, elle les comprend quelque part, elle ne leur en veut pas tellement ; la vie suit son cours.
Merci davoir partagé ce souvenir, davoir lu et soutenu ce récit. Je vous souhaite le meilleur dans votre vie.