Nappe blanche, vie grise
La soupe était bonne, Jeanne en était certaine : elle lavait goûtée trois fois en préparant le dîner, et chaque fois elle en avait été satisfaite. Les betteraves, achetées au marché, étaient fraîches, la viande sur los avait mijoté deux heures, elle avait écrasé lail en toute fin, comme il se doit. Sur la table trônaient des bougies, la nappe blanche celle en lin quelle gardait précieusement pour les grandes occasions. Quinze ans de mariage. Cétait bien une occasion particulière.
La nuit tombait dehors. Octobre à Reims avait toujours été comme ça : gris, pluvieux, lair sentant les feuilles pourries et la fumée des moteurs. Jeanne redressa la fourchette à droite de lassiette, rajusta la nappe à langle, même si elle était déjà parfaitement tirée. Puis elle se figea au milieu de la cuisine, écoutant la pendule qui battait, là-haut sur le frigo.
Henri rentra à vingt heures trente. Elle lentendit batailler avec la serrure, laisser tomber un sac à terre, appuyer sur linterrupteur du hall.
Alors, quest-ce quon mange? fit-il depuis lentrée, pas encore débarrassé de sa veste, le nez rougi par le froid.
Lave-toi les mains, viens tasseoir répondit Jeanne avec un sourire. Jai fait de la soupe, du poulet, un peu de salade.
Henri retira sa veste là même, la lança sur une chaise. Observa la pièce.
Et les bougies, cest pour quoi?
Allons, Henri! Cest notre anniversaire.
Il ne répondit rien, se dirigea vers lévier, se lava rapidement les mains, et sassit. Jeanne servit la soupe, posa lassiette devant lui. La crème fraîche venait de la crémerie du marché. Elle en ajouta une cuillère sur sa soupe, comme il aimait.
Henri huma, prit une cuillerée. Mâcha, fronça le nez.
Cest un peu acide.
Jeanne sassit en face.
Ah? Je ne la trouvais pas trop.
Ma mère fait autrement, sa soupe je sais pas, elle a plus de goût. On dirait la vraie.
Jeanne commença à manger.
Mange, cest meilleur chaud.
Je mange, je mange fit Henri, tournant son assiette. Pourquoi avoir sorti la nappe blanche? Tu vas la tacher, tu sais.
Je ne la tacherai pas.
On verra bien il ricana. Ma mère, elle, elle sort toujours la nappe bordeaux pour les fêtes. Cest plus pratique et ça fait joli.
Jeanne regardait les petits feux des bougies. La flamme vacillait à chaque mouvement brusque dHenri.
Henri dit-elle calmement nous fêtons quinze ans de mariage aujourdhui.
Je sais bien.
Tu nas rien dit en entrant.
Il la fixa, étonné, presque vexé.
Quest-ce que jaurais dû dire? Te féliciter? On vit ensemble, cest pas un anniversaire.
Je ne sais pas quinze ans, ça
Cest quinze ans, rien de plus coupa-t-il. Le poulet est où?
Jeanne se leva, alla chercher le rôti du four. Doré, parfumé aux herbes, comme il les aimait.
Trop sec dit-il après la première bouchée.
Je viens de le sortir.
Cest resté trop longtemps, comme dit maman. Chez elle, cest toujours juteux. Elle met du papier alu, tu ten souviens?
Jeanne se servit un morceau. Elle mâchait lentement. Une voiture passa dehors, balaya le plafond de sa lumière.
Tu as vu ta mère aujourdhui? demanda-t-elle.
Je suis passé après le boulot. Pourquoi?
Pour rien. Juste comme ça.
Il inspecta de nouveau la nappe.
Fallait pas la sortir, Jeanne, sérieusement. Ma mère sait mieux préparer la table. Tout est soigné : lassiette, la nappe, le pain tranché finement. Toi il montra le pain regarde-moi ces tranches, on dirait des pavés.
Jeanne posa tranquillement sa fourchette près de lassiette.
Dedans, quelque chose se serrait et se relâchait. Comme un poing.
Henri dit-elle, la voix sans accroc, ce qui létonna elle-même tu comprends ce que tu me dis là?
Il la regarda, irrité comme le sont les gens à qui lon coupe la parole en plein repas.
Quoi? Je dis juste que maman fait mieux, cest tout.
Tu es entré sans rien dire. Tu critiques tout : le repas, la nappe, le pain, le poulet. Jy ai passé trois heures, Henri.
Oui, et alors? Japplaudis peut-être? Cest ton rôle.
Jeanne garda le silence un instant.
Mon rôle elle répéta en goûtant le mot.
Ben oui. Tu es à la maison, tu cuisines. Moi je travaille, je gagne la vie. Cest normal.
Et quinze ans, cest juste un fait?
Jeanne, tu voudrais quoi? Que je te déclame des poèmes? Il haussa les épaules. Maman a toujours dit: moins de romantisme, du rangement et ça marche.
La bougie vacilla, une fois. Comme si elle aussi avait entendu quelque chose.
Jeanne se leva, débarrassa son assiette. Elle sapprocha de la fenêtre, regarda les toits mouillés des immeubles den face, les fenêtres jaunes, larbre presque dénudé dans la cour.
Puis elle se retourna.
Henri, fais ta valise.
Il releva la tête.
Pardon?
Fais tes affaires et pars. Sil te plaît.
Il la fixa comme on fixe quelquun qui sexprime soudain dans une langue inconnue. Puis il rit, court, nerveusement.
Tes sérieuse?
Tout à fait.
A cause de la soupe?
Pas à cause de la soupe.
A cause de quoi alors? il y avait maintenant une pointe dure dans sa voix. Parce que jai parlé de maman? Jeanne, cest ridicule.
Pas pour moi.
Tes blessée, cest ça? Il croisa les bras. Bon, ok, pardon alors! Allez, viens manger.
Non, Henri.
Il la regardait. Elle tenait debout près de la fenêtre, droite, posée. Il attendait peut-être des larmes, des cris, des portes qui claquent. Toute une scène. Rien de ça : juste ce calme-là.
Tu ne plaisantes pas fit-il lentement.
Non.
Silence. Les aiguilles tournaient, les bougies brûlaient.
Pour une conversation commença-t-il.
Non, Henri. Pour quinze années de la même conversation. Prends ce dont tu as besoin, le reste tu viendras le chercher plus tard.
Henri resta debout une minute, puis partit vers la chambre. Jeanne lentendit ouvrir larmoire, fouiller dans un sac. Elle resta dans la cuisine, fixant la flamme droite des bougies.
Quand il reparut, sac à la main, il sarrêta dans lembrasure. Scruta la table. La nappe blanche, la soupe, le pain coupé trop large.
Tu ten mordras les doigts dit-il.
Peut-être répondit Jeanne. Au revoir, Henri.
La porte claqua, la serrure tourna. Jeanne resta assise, aux aguets, jusquà ce que les bruits de pas sévanouissent dans la cage descalier.
Elle éteignit les bougies, car leur présence navait plus de raison dêtre, et lava la vaisselle. Rangea la soupe au réfrigérateur. Elle navait pas faim.
Lappartement sentait loignon frit et un peu lhumidité toujours en octobre, quand les fenêtres dimmeuble restent ouvertes et les radiateurs sont encore tièdes.
Jeanne se coucha à vingt-deux heures trente. Elle ne sendormit pas tout de suite, scrutant le plafond, écoutant la télé chez ses voisins. Elle pensait surtout à une chose : elle ne pleurait pas. Tiens donc.
***
Mme Bonnet ouvrit la porte avant même quHenri nait eu le temps dappuyer une seconde fois sur la sonnette. Elle faisait toujours cela, comme si elle devinait son arrivée.
Henri! Elle leva les bras au ciel, regarda son sac. Mon Dieu, quest-ce qui se passe?
Elle ma foutu dehors dit-il brièvement.
Qui, cette femme? Mme Bonnet sécarta, laccueillit Ah, mais je tavais prévenu, Henri! Entre donc, jai fait de la soupe de pommes de terre et poulet, comme tu laimes.
Il ôta ses chaussures, gagna la cuisine, sinstalla. Ça sentait la cuisine, la naphtaline, le médicament, ce parfum mêlé des appartements de personnes âgées.
Sa mère saffairait devant les fourneaux, bavardant sans relâche.
Je lai vue dès le début, tu sais, cette Jeanne cest pas une femme pour toi. Froide, Henri, froide! Avec ces femmes-là, pas denfant, rien narrive par hasard. Mange, regarde, jai coupé le pain bien fin.
Le pain, effectivement, était uniformément taillé. Henri sen saisit ; il songea sans raison que Jeanne faisait toujours de grosses tranches.
Maman murmura-t-il ce nest pas le moment.
Pourquoi? Je dis la vérité! Quinze ans à trimer, pour quoi? Pas denfants, pas dordre dans la maison. Goûte-moi la soupe, elle est parfaite.
La soupe était chaude, riche, exactement comme elle le disait. Henri mangeait, se taisait.
Les premiers jours passèrent sans quil sen rende compte. Il allait au travail, rentrait, dînait avec sa mère, regardait la télévision. Mme Bonnet cuisinait tous les jours, dès le matin, avec entrain. Elle sortait les plats du réfrigérateur, mettait lassiette devant lui : Faut bien manger, tu fais peine à voir.
Le troisième soir, elle avait vidé son sac elle-même.
Ne mets plus cette chemise, elle est froissée. Je repasserai la bleue, elle te va mieux.
Moi jaime la grise dit Henri.
Tant pis. Je te dis que la bleue est mieux.
Il ninsista pas. Mangea ses boulettes, but son thé. Sa mère rangeait, racontant des histoires de la voisine du 4e, «elle en fait quà sa tête et elle vit très bien !», sous-entendant bien quelque chose à propos de Jeanne, mais Henri nécoutait plus.
Une semaine plus tard, elle déclara que ses chaussures étaient « bonnes à jeter » et que samedi, il faudrait aller en acheter.
Maman, mes chaussures vont très bien.
Je vois bien, la semelle se barre.
Pas du tout.
Je te dis quon ira, un point cest tout.
Le samedi, ils sortirent. Sa mère choisissait longuement, obstinément, lui essayait des paires quelle aimait, pas lui. Il voulait des noires, simples. Elle imposa des marrons, avec une boucle.
Regarde, elles te vont si bien.
Je les aime pas.
Allons, Henri, arrête de faire ton difficile. Celles-ci sont mieux, voilà.
La vendeuse regardait ailleurs. Henri observa dans le miroir ce quadragénaire au visage fermé, en chaussures marron à boucle.
Il les acheta.
Le soir, sa mère sinstalla devant lui, lui conta son enfance, comment elle sétait débrouillée seule, tous les sacrifices, et comme Jeanne navait rien compris à tout cela. Henri acquiesçait.
Parfois, il repensait à la nappe blanche. Aux bougies. Il ne comprenait pas ce que Jeanne avait voulu faire, pourquoi marquer quinze ans. Quest-ce quil y avait à fêter?
Mais il y repensait, malgré tout.
Et il pensait aussi à son calme. Elle ne sétait ni effondrée ni mise en colère ; elle lavait congédié posément, droite près de la fenêtre. Il navait pas compris doù lui venait cette fermeté silencieuse. Il pensait avoir connu autre chose.
À la fin du premier mois, sa mère établit son « emploi du temps » sans appeler cela ainsi : « Mardi, je tai pris un rendez-vous chez le médecin, jeudi on va voir tante Lucie, vendredi rentre plus tôt, jai fait une tarte. »
Ce vendredi-là, il fut retenu au travail. Il prévint sa mère depuis le bus ; elle parla sans sarrêter, et il écoutait le combiné, les yeux dans la vitre sombre.
La tarte était prête. Elle était bonne. Tout était bon.
Assis à table, il sentait comme un étau sur la poitrine. Pas de douleur. Juste ce poids, là, sans relâche, comme si lair manquait un peu.
***
Les trois premières semaines, Jeanne vécut dans le brouillard.
Elle partait bosser, rentrait, se préparait un repas simple, mangeait, allait au lit. Le soir était le plus dur : lappartement muet, le silence dabord effrayant, puis, peu à peu, simple compagnon du quotidien.
Sa meilleure amie, Claire, lappelait un soir sur deux. « Jeanne, ça va? Viens donc, tu verrais du monde. » Jeanne répétait que tout allait bien, pas la peine. Claire débarqua tout de même le premier samedi, avec du vin et des biscuits. Elles passèrent la soirée à parler à la cuisine. Jeanne raconta les bougies, la soupe, la belle-mère et ses bonnes manières. Claire écoutait, lâchait de temps en temps un « quel mufle » à voix basse ce qui réchauffait un peu Jeanne.
Tu as bien fait finit par conclure Claire. Vraiment, Jeanne.
Ça fait peur.
Je sais. Ça passera.
Après son départ, Jeanne demeura debout au milieu du salon, contemplant les lourds rideaux bleu marine. Henri les avait choisis, huit ans plus tôt: « épais, cest mieux, ça bloque la lumière ». Ils étaient restés là sans quelle ne sy attache.
Le lendemain, elle les décrocha.
Il lui fallut une bonne heure, le rideau pesait : elle grimpa sur la table, les roula, rangea. Tout de suite, la pièce changea. La lumière doctobre, grise et froide, était plus vivante que lombre des draps épais.
Après, elle déplaça le canapé pas seule, elle appela Monsieur Paul, le voisin à la retraite, toujours serviable. Maintenant, le canapé était sous la fenêtre, baigné de lumière.
Cétait étrange, mais apaisant.
Après la seconde semaine, Jeanne dormait mieux. Pas parfaitement, mais sans rester figée jusquà trois heures du matin à scruter le plafond.
Au bureau, rien navait changé. Jeanne était une excellente comptable, appliquée, fiable. Jamais en retard, documents toujours en règle. Les collègues la respectaient, surtout Madame Leclerc, la chef comptable, petite femme stricte aux éternelles perles, qui pourtant remarquait les efforts de Jeanne.
Fin octobre, Madame Leclerc la fit venir.
Jeanne commença-t-elle sans transition je pars à Lyon rejoindre ma fille lan prochain. Le directeur aimerait que tu prennes ma place de chef comptable.
Jeanne resta muette plusieurs secondes.
Moi? finit-elle par souffler, pour dire quelque chose.
Oui, toi. Tu bosses bien, je vois tout ça. Ça fait des mois que jy pense. Accepte.
Dans le bus du retour, Jeanne y repensait. Chef comptable : dautres responsabilités. Elle avait toujours eu peur. Henri lui avait dit un jour : « Tu nas pas besoin de carrière, je gagne largent ». Elle avait acquiescé.
Maintenant quelle songeait à accepter, elle se demandait : pourquoi pas, après tout?
Novembre fut rempli dagitations. Jeanne démarra de petits travaux : repeignit la chambre en jaune pâle, changea les rideaux pour du lin clair, acheta un abat-jour orange chaleureux à allumer le soir. Lappartement se transformait lentement, devenant le sien.
Elle acheta des pots de géranium, les aligna sur la fenêtre. Leur parfum se mariait au lin et à la lumière.
Les démarches avec Henri se réglèrent par avocat. Ce fut paisible. Il ne réclama rien ; peut-être las, peut-être sa mère avait-elle calmé ses ardeurs.
En décembre, Jeanne accepta le poste de chef comptable. Madame Leclerc lui serra la main.
Bravo fit-elle, et pour la première fois, Jeanne vit un vrai sourire sur son visage, franc.
Pour le Nouvel An, Jeanne rejoignit Claire et une bande animée, avec enfants, chiens, salades en pagaille. Cétait agréable, un peu triste aussi, la douce mélancolie de fin dannée. Elle vida sa coupe de champagne, regarda les feux dartifice et se dit quelle avait survécu et quelle allait bien.
***
Lhiver fut rude pour Henri.
Sa mère décida quil devait se soigner. Elle linscrivit dautorité chez le généraliste, le cardiologue, le gastro-entérologue, « parce que tu as mauvaise mine, Henri, il faut vérifier ». Il y alla. Rien à signaler, disaient les médecins « votre âge, tout va bien » sa mère secouait la tête, déçue : elle aurait presque préféré quon trouve quelque chose.
Au boulot, Henri devint irritable. Les collègues le remarquaient. Martin, son compagnon du coin fumeur, lui demanda :
Ça te travaille quoi, vieux?
Rien du tout, répondit Henri.
Vie de famille, hein?
Non.
Martin salluma une cigarette et sen alla. Henri resta appuyé à la fenêtre, regardant la cour sale de lusine. La neige grisâtre était piétinée, marbrée dhuile. Il navait envie de rien: ni de retourner bosser, ni de rentrer chez sa mère. Rien.
Il tenta de se demander ce quil voulait, vraiment.
Aucune réponse.
Tous les soirs, sa mère lattendait pour dîner. Cétait attentionné, il en convenait. Mais chaque repas saccompagnait dun plan pour demain : ce quil fallait porter, où il fallait aller, quelle heure de retour. Quand il tardait, elle appelait, rappelait, écrivait un SMS : « Jai peur, Henri. Tu es où? »
Un soir de février, il resta chez Martin : ils avaient regardé le hockey à la télé, bu une bière. Henri rentra à vingt-deux heures trente.
Sa mère attendait assise dans la cuisine plongée dans lombre. À son entrée, elle alluma la lumière, le fixa dun regard pénible.
Tétais où?
Javais prévenu, maman.
Je rentre tard, cest pas prévenir. Jétais morte dinquiétude, ma tension a grimpé.
Maman
Jai gardé ton assiette. Mange Elle déposa une assiette de boulettes réchauffées. Ne coupe pas ton téléphone comme ça, jai appelé trois fois.
Je ne lai pas éteint, jentendais pas. Avec le match
Ah, le hockey fit-elle comme si cétait indécent.
Henri concentra son regard sur son assiette.
Il remarquait quil sexcusait tout le temps de tout. En retard. Cette chemise-là. Un coup de fil manqué. Ne pas dîner, ou trop. Toujours des justifications.
Il se souvenait quavant, il disait souvent : « Ma mère sait ce qui est bien. » Il le disait fièrement. Maintenant, cétait devenu gênant, presque honteux.
Au mois de mars, il tenta de louer une chambre. Il eut vu une annonce, pas chère, tout près de lusine. Il le dit à sa mère.
Elle se mit à pleurer.
Doucement, sans scène, et elle dit : « Tu ne veux plus être ici. Je te gêne, cest ça, Henri. Jai compris. »
Il ne prit pas la chambre.
Certaines nuits, il rêvait de Jeanne. Pas dinstants romantiques, non : elle en train de cuisiner, ou immortalisés tous deux dans la voiture. De petites scènes ordinaires. Il se réveillait, fixait le plafond banal de la chambre maternelle.
Il songeait : Que fait-elle? Et tout de suite: oh, elle doit être passée à autre chose.
Et cela lagaçait.
***
Le mois de février sannonça lumineux. La neige était blanche, la lumière du matin éblouissait Jeanne en route pour larrêt de bus, elle se répétait quil faudrait sacheter des lunettes de soleil, depuis le temps quelle y pensait.
Elle sen offrit une paire, roses, monture fine. Elle se regarda dans la glace au magasin et rit, attendrie.
Au travail, ça avançait. Les nouvelles responsabilités nétaient pas faciles mais enrichissantes. Elle restait parfois tard, dialoguait souvent avec le directeur, M. Dubois, homme pondéré, peu loquace, qui goûtait la rigueur, et cela se ressentait.
Les collègues appréciaient Jeanne. La jeune assistante, Lucie, la couvait des yeux avec respect, lui déposait parfois un café sur le bureau, timidement. Jeanne remerciait, Lucie rougissait doucement.
En mars, Claire la traîna à un anniversaire chez une amie, Mathilde. Jeanne navait pas envie elle naimait que modérément bavarder avec des inconnus. Claire insista : « Jeanne, cesse de tenterrer, tu verras ça fera du bien ! »
Mathilde était une femme drôle, chaleureuse, vivant dans un grand appartement avec deux chats et un ficus monumental. Ils étaient douze autour de la table. Jeanne se tint à Claire au début, puis aborda la voisine de table, prof de maths: ensemble, elles discutèrent livres toute la soirée.
En face, assis à table, il y avait François. Jeanne ne lavait pas remarqué tout de suite. Il était discret, petit, légèrement grisonnant, dans un pull gris uni. Il parlait peu, écoutait avec attention, souriait parfois, quand quelque chose lui plaisait.
A la fin du repas, ils se retrouvèrent côte à côte près dune fenêtre, avec un thé. Il lui posa une question, elle répondit, puis lui aussi répondit, et la conversation alla de soi. Ingénieur, travaillant dans un bureau détudes, veuf sa femme avait succombé à un cancer, il le dit sans pathos, simplement, comme un fait vécu dont on a fait le tour.
Vous connaissez Mathilde depuis longtemps? demanda Jeanne.
Par son ex-mari, à lépoque. Il est reparti loin, mais on est restés amis avec elle.
Moi, cest Claire. On sest connues à la fac.
Ça compte, les amis de jeunesse, dit-il.
Oh que oui.
Ils échangèrent leurs numéros, sans attente particulière. Trois jours plus tard, il linvita à prendre un café. Elle accepta.
Ils se retrouvèrent dans un petit café à deux pas de son travail. Parlé deux heures durant. Jeanne parla du divorce, il lécoutait, pas de jugement, pas de conseils tout faits. Il raconta aussi sa vie. Ils restèrent dehors après, il faisait froid, mais cétait plaisant. Il demanda sil pouvait la rappeler. Elle dit oui.
Puis il y eut une promenade sur les berges. Puis un film. Un soir davril, il linvita chez lui à dîner.
***
François habitait au cinquième, dans un vieil immeuble en brique. En montant lescalier, Jeanne tenait une bouteille en se disant : il doit bien y avoir un capharnaüm de célibataire derrière la porte, il faudra faire bonne figure. Nerveuse, comme sy attend toujours à être jugée.
Elle sonna.
Il ouvrit. Un parfum de pommes flottait, doux, rond, relevé de cannelle peut-être.
Entrez fit François avec un petit sourire. Jai préparé une tarte un peu trop tôt, jespère que la pomme vous plaît?
Jadore dit Jeanne, sincère.
Lappartement était simple. Pas immaculé, mais vivant : étagères de livres et doutils à lentrée, vieille gazette sur la table de la cuisine. Rien de surfait, juste une vraie vie.
Elle laida à préparer la salade. Elle coupait des tomates, il râpait le fromage. On parlait parfois, parfois non. Les silences navaient rien de pesant.
Jeanne attendait le moment où il pointerait du doigt : « Il aurait fallu des concombres », « fallait une autre sauce », ou simplement un regard, cette expression quelle connaissait par cœur après quinze ans.
Mais il ne dit rien. Ils sinstallèrent, il versa le vin, parcourut la table du regard, puis la fixa elle.
Merci dêtre venue fit-il.
Trois mots. Juste comme ça, tout simplement.
Jeanne baissa les yeux. Elle sentit une tension invisible se dissoudre en elle, comme si tout ce temps, elle avait retenu un poids quelle pouvait enfin déposer.
Dehors, la soirée davril sattardait. Les lampadaires séclairèrent, elle voyait au dehors la branche dun arbre, déjà perlée de jeunes feuilles. La tarte finissait de cuire, lodeur sucrée emplissait la maison.
Ils parlèrent encore longtemps. Elle raconta son enfance, ce rêve de devenir institutrice, finalement remplacé par la comptabilité. Lui expliqua un projet de restauration dimmeubles anciens. Jeanne se dit, cest un beau métier, reconstruire ce qui fut abîmé.
Au moment de partir, il la raccompagna jusquà lescalier :
Je suis heureux quon se soit connus.
Dans le bus du retour, elle ne pensait pas à lui tant quaux pommes, à la tarte, et à la possibilité incroyable daller chez quelquun sans trembler, juste dîner et repartir, légère.
***
Lété sécoula calmement, dans une douce complicité.
Ils se voyaient souvent, jamais pressés lun ou lautre. Le samedi, ils allaient ensemble au marché, elle achetait des herbes, de la crème, lui du poisson. Ils cuisinaient, cétait doux, à mille lieues de la cuisine solitaire ou sous pression.
Un soir de juillet, elle resta dormir chez François. Cétait tard, il pleuvait, rentrer navait aucun sens. Le matin, il fit le café, lapporta sur le lit. Sans chichis, juste ainsi.
Tu travailles? demanda-t-il.
À midi seulement.
Si on allait au marché ce matin? Cest la saison des cerises.
Jeanne serra son mug. Il faisait clair dehors, frais ; les martinets piaillaient au loin. Elle eut envie de pleurer, mais de bonheur, dun bonheur pur, inattendu, qui vous submerge.
Oui, dit-elle simplement.
En automne, François lui proposa demménager. Pas de grande déclaration, un soir en rangeant la vaisselle :
Jeanne, tu viendrais ici? On serait bien, cest grand. Et puis ça me ferait plaisir.
Je dois réfléchir, dit-elle.
Prends ton temps.
Elle y pensa quinze jours. Puis accepta.
En novembre, elle emménagea. Garda son appartement, pour la sécurité, mais transféra livres, géraniums, abat-jour, rideaux de lin. François déplaça les étagères du bureau pour tous les caser. Leurs livres, entremêlés, techniques et romans, faisaient bon ménage.
En décembre, ils officialisèrent leur couple, discrètement, avec Claire et le meilleur ami de François, Jean. Un restaurant à quatre, rires, gourmandises; Claire pleura de joie, « je suis contente pour toi, cest tout ».
En janvier, Jeanne apprit quelle était enceinte.
Debout dans la salle de bains, elle contemplait le test: deux traits. Elle sassit sur le rebord de la baignoire, resta là dix minutes, immobile.
Quarante-trois ans. Elle sétait persuadée quelle naurait jamais denfant. Henri nen voulait pas, ou elle non, ils avaient laissé le temps passer. Les médecins navaient jamais rien détecté. Elle sy était faite.
Et pourtant.
François traînait au bureau. Elle alla le trouver, sarrêta. Il le sentit et se retourna.
Quy a-t-il?
Elle tendit le test. Il le contempla, silence. Puis il la serra longuement, doucement.
Cest une belle nouvelle, Jeanne. Une très belle nouvelle.
Elle seffondra sur son épaule et pleura, pour de bon, à sen arracher le cœur. Il ne la repoussa pas, répétant : « Tout va bien. »
***
Avril sannonça, les cafés rouvraient les terrasses, la lumière tombait sur la Seine, et Jeanne flâna le long des quais, le ventre rond, François attentif à son pas.
Elle était désormais à six mois. Tout le monde savait. M. Dubois lui dit: « Félicitations, Madame Fournier. Votre place vous attend. » Lucie la regardait avec une admiration nouvelle, celle dune femme envers une autre qui a su affronter la vie.
Lappartement, devenu refuge commun, se remplissait dobjets nouveaux : lit pliant, veilleuse-lune, mini-vêtements soigneusement rangés dans un tiroir. Jeanne le rouvrait, passait la main, se rassurait de cette réalité tangible.
Le matin, du thé devant la fenêtre, elle admirait la pelouse du jardin, la terre mouillée, lodeur légère de pommes du vieux verger au fond. Cétait paisible.
Le soir venu, quand François dormait, elle restait allongée, sa main sur le ventre, à sentir la petite vie bouger en elle. Elle pensait parfois à avant. Pas avec tristesse, non, avec bienveillance, comme devant une vieille photo où dautres personnes sourient. On a peut-être du regret ; de quoi, elle naurait pas su dire. Regret de quinze ans partis, peut-être, ou bien de la jeune femme appliquée qui tendait une nappe blanche et se croyait heureuse.
Elle ne savait rien de ce que devenait Henri. Claire lui avait dit lavoir croisé, lair vieilli. Jeanne avait haussé les épaules, sans un mot. Pas de rancune. Il appartenait désormais à une autre histoire.
***
Henri était assis à la cuisine de sa mère.
Dehors, cétait avril. Mais dans cet appartement, on aurait juré lhiver éternel : de lourds rideaux, les mêmes bibelots, la même odeur de Coramine, de soupe, dun passé figé.
Mme Bonnet remuait la soupe, parlant à voix haute, comme chaque fois quelle était penchée sur sa casserole.
Tu as mauvaise mine, Henri. Faut voir un vrai médecin, pas comme à ton usine. Il y en a un excellent à lhôpital Sainte-Anne, je tinscris.
Maman, je me sens bien.
Les hommes ne savent jamais, assure-t-elle, sûre de son fait. Ton père pareil, et regarde ce qui lui est arrivé.
Henri fixait la table.
Une nappe à carreaux bleu et blanc, pratique. On ne tache pas, sa mère a raison.
Elle posa devant lui une assiette.
Mange, cest chaud. Jai fait du sarrasin, avec du bœuf. Tu aimes ça.
Oui, maman.
Il piqua dedans. La soupe était bonne. Sa mère cuisinait bien.
Tu as pensé à ce que jai dit? À propos de Madeleine?
Henri leva les yeux.
Non.
Cest dommage. Une femme bien, veuve, son appartement Elle me demande après toi.
Maman.
Quoi, mon fils? Tu as quarante-cinq ans. Une vie seule, ce nest pas possible.
Jai une femme il ne sut pas doù lui venait cette réponse.
Elle le scruta.
Tu dis nimporte quoi.
Je veux dire je veux pas rencontrer Madeleine. Je me débrouillerai.
Et comment, à force de regarder dans le vide? Je sais, Henri, tu penses encore à Jeanne. Je comprends pas pourquoi, elle ta chassé. Ces femmes
Maman linterrompit-il. Il y avait là un ton qui la fit taire.
Ils gardèrent le silence. Lhorloge battait, dehors une mésange chantait.
Mange, sinon ça refroidit reprit-elle enfin. Qui dautre soccupera de toi comme ta mère?
Henri regardait son assiette.
La soupe était bonne, vraiment. Sa mère avait le tour.
Il avalait, pensait au soir doctobre, rentrant fatigué, grincheux, parlant nappe, soupe, opinions de sa mère.
Il ne comprenait pas alors quil ne sagissait pas de nappe. Quil réalise cela maintenant, si tard, le désolait. Trop tard, comme tant de choses.
Cest un mot qui simposa : cage. Henri faillit reposer sa cuillère en y pensant. Cage. Avant, il croyait que Jeanne la bâtissait, avec ses plats imparfaits, son tempérament mais en fait, les barreaux étaient en lui. Dabord chez sa mère, puis dans sa famille, puis retour ici.
Cest bon, hein? demanda sa mère.
Très bon, maman.
Voilà, tu vois! Sans moi tu serais perdu.
Il ne répondit pas.
Dehors, loiseau ségosillait. Le printemps cognait aux vitres, une fine tranche de lumière filtrait, indésirable, à travers les rideaux.
Henri se courba, acheva sa soupe.
***
Jeanne, ce soir davril, était sur le balcon de lappartement, le leur à présent, face au coucher de soleil. Son ventre, bien rond, la gênait, mais elle y tenait. En bas, ça sentait la terre et ce je-ne-sais-quoi de jeune, exclusif aux printemps.
Derrière elle, François téléphonait pour le travail, serein. Deux mugs posés sur la table de la cuisine, labat-jour orange allumé, le même quelle avait apporté.
Jeanne posa sa main sur son ventre. Le bébé donna un coup, doux, paresseux.
Alors, bonsoir, murmura-t-elle.
Il y avait un peu de peur. Il y avait du bonheur. Et surtout ce bonheur tranquille, sincère, sans promesse ou fioriture : le soir davril, la senteur de terre, la chaleur dun foyer, une petite vie qui attendait de naître dans le secret.
Elle resta un instant dehors.
Puis rentra.