La nappe blanche, la vie grise
Le pot-au-feu était réussi. Hélène en était certaine, car elle en avait goûté trois fois pendant la cuisson, et chaque fois elle avait été satisfaite. Les légumes venaient du marché, la viande avec os avait mijoté deux heures, lail ajouté à la fin, comme il se doit. Sur la table, des bougies étaient allumées, la nappe blanche en lin, celle quelle gardait pour les grandes occasions. Quinze ans de mariage. Cen est une, doccasion.
Dehors, la nuit tombe. Octobre à Tours est toujours ainsi : gris, humide, porteur dodeurs de feuilles détrempées et déchappements. Hélène ajuste la fourchette à droite de lassiette, retend la nappe dans un coin, même si elle est déjà bien en place. Puis elle sarrête au milieu de la cuisine, simplement à écouter lhorloge qui tique au-dessus du réfrigérateur.
François rentre vers vingt heures trente. Elle entend la clé dans la serrure, le sac jeté par terre, linterrupteur actionné dans lentrée.
Tu fais quoi de bon ? Il jette un œil dans la cuisine, encore en manteau, avec le nez rougi par le froid.
Viens, lave-toi les mains, installe-toi. Hélène lui sourit. Pot-au-feu, poulet, jai fait une salade.
François enlève son manteau là, dans lembrasure de la porte, le balance sur une chaise. Il observe autour.
Cest quoi, les bougies ?
Cest pour notre anniversaire, François.
Il ne répond rien, va se rincer les mains vite fait à lévier, sinstalle. Hélène verse le pot-au-feu dans lassiette, la pose devant lui. La crème fraîche vient aussi du marché. Elle la dépose en cuillerée sur le dessus, comme il aime.
François sent, prend la cuiller, goûte. Il mâche.
Cest un peu acide.
Hélène sassied en face.
Ah bon ? Jai trouvé ça bien.
Ma mère ne fait pas comme ça. Le sien est… je sais pas, plus savoureux. Avec elle, on sent le vrai goût.
Hélène prend sa propre cuiller.
Mange pendant que cest chaud.
Je mange, je mange. François tourne lassiette. Pourquoi tas mis la nappe blanche ? Tu vas la tâcher.
Je ne la tacherai pas.
Mouais. Ma mère, elle met toujours une nappe foncée pour les fêtes, bordeaux. Cest pratique, et joli en plus.
Hélène regarde les bougies. La flamme tremble quand il bouge à table.
François, dit-elle calmement, aujourdhui fait quinze ans quon est mariés.
Je sais.
Tu nas rien dit en rentrant.
Il la regarde, surpris, presque vexé.
Je devais dire quoi ? Joyeux anniversaire ? On vit ensemble, cest pas un anniversaire quand même.
Ça reste quinze ans, cest…
Cest quinze ans, il la coupe. Passe-moi le poulet.
Hélène se lève, ramène le poulet du four. Il est doré, aux herbes, comme François aime.
Un peu sec, constate-t-il, découpant un morceau.
Je viens de le sortir.
Tu vois, tu las laissé trop longtemps. Ma mère couvre toujours son poulet de papier alu, il reste moelleux.
Hélène se sert un peu de poulet. Elle mâche. Une voiture passe dans la rue, la lumière fend le plafond.
Tu as vu ta mère aujourdhui ? demande-t-elle.
Je suis passé après le boulot. Pourquoi ?
Comme ça, pour demander.
Il regarde encore la nappe.
Vraiment, la nappe blanche, Hélène, cest pas sérieux. Ma mère, elle sait recevoir. Toujours la bonne vaisselle, la bonne nappe, le pain tranché fin. Toi, il désigne le pain, tu fais des énormes morceaux.
Hélène pose sa fourchette. Pas brusquement, calmement, doucement à côté de lassiette.
Quelque chose se serre et se desserre en elle. Comme un poing.
François, dit-elle, la voix parfaitement calme, à sa propre surprise, tu te rends compte de ce que tu dis là ?
Il la fixe, légèrement irrité, comme quelquun quon dérange pendant le repas.
Quoi ? Je dis juste que ma mère fait mieux, cest pas une insulte.
Tu es entré sans un mot. Tu critiques le dîner, la nappe, le pain, le poulet. Jai cuisiné trois heures, François.
Tas cuisiné. Et alors ? Tu veux une médaille ? Cest ton rôle.
Hélène reste silencieuse une seconde.
Mon rôle ? répète-t-elle pour sentir le mot.
Eh oui. Tes à la maison, tu cuisines. Moi je travaille, je rapporte le salaire. Cest logique.
Et ces quinze ans, cest aussi juste… un fait banal ?
Hélène, quest-ce que tu veux ? Que je te déclame des poèmes ? Il sourit. Ma mère le dit toujours : moins de romantisme, plus dordre, cest ça une famille solide.
La flamme de la bougie vacille, une fois. Comme si elle avait entendu.
Hélène se lève, enlève son assiette, va à la fenêtre, reste un moment à regarder les toits mouillés, les fenêtres jaunes, larbre de la cour presque nu.
Puis elle se retourne.
François, fais ta valise.
Il lève la tête.
Pardon ?
Prends tes affaires et pars. Sil te plaît.
Il la regarde comme si elle parlait une langue étrangère, puis lâche un rire bref, sec comme une toux.
Tes sérieuse ?
Sérieuse.
Pour un pot-au-feu ?
Pas pour le pot-au-feu.
Mais pour quoi alors ? Son ton se durcit. Parce que jai parlé de maman ? Hélène, cest absurde.
Jen ris pas.
Tu men veux ? Il se lève, croise les bras. Ben excuse-moi alors. Viens, mange.
Non, François.
Il la regarde, debout près de la fenêtre, le dos droit, paisible. Il sattendait sûrement à des larmes, des cris, une porte qui claque. Tout, sauf ce calme.
Cest pas une blague, dit-il lentement.
Non.
Silence. Lhorloge fait tic-tac. Les bougies brûlent.
Juste à cause dune dispute, commence-t-il.
Pas une seule, répond Hélène. Quinze ans de la même dispute, François. Prends ce que tu veux, le reste, tu passeras plus tard.
François reste immobile une minute, puis va dans la chambre. Elle lentend ouvrir larmoire, chercher un sac. Elle reste dans la cuisine, assise, à regarder les bougies, à voir leur lumière stable.
Quand il revient, il sarrête dans lencadrement. Observe la table, la nappe blanche, le pot-au-feu, le pain en grosses tranches.
Tu le regretteras, dit-il.
Peut-être, répond Hélène. Au revoir, François.
La porte claque. La serrure cliquette. Elle écoute la cage descalier sapaiser.
Elle souffle les bougies, il ny a plus de raison de les laisser brûler, et fait la vaisselle. Le pot-au-feu va au frigo. Elle na pas faim.
Lappartement sent loignon revenu et un peu lhumidité, cest toujours comme ça avant que les radiateurs chauffent vraiment.
Hélène se couche vers vingt-trois heures. Elle ne sendort pas tout de suite, regarder le plafond, entendre la télé des voisins à travers le mur. Elle ne pense quà une chose : elle ne pleure pas. Tiens donc.
***
Madame Dupuis ouvre la porte avant que François nait le temps de sonner à nouveau. Elle fait toujours comme ça, comme si elle sentait à lavance, attendait déjà derrière.
François, mon chéri ! Elle lève les bras. Regarde le sac. Mon Dieu, que sest-il passé ?
Mise à la porte, il répond sèchement.
Par qui ? Celle-là ? Madame Dupuis recule pour le laisser passer. Je tavais prévenu, François ! Entre, entre, jai fait de la soupe, avec du poulet, comme tu aimes.
Il enlève ses chaussures, va à la cuisine, sassoit. Lappartement sent la cuisine et cette odeur particulière dun intérieur de vieille dame seule : un peu la naphtaline, la valériane, et surtout lodeur familiale du soir.
Sa mère sagite près des casseroles, ne se tait jamais une seconde.
Tu vois, je savais quelle nétait pas faite pour toi. Froide, cette femme, mon pauvre. Et avec une femme froide, il ny a pas denfants, cest pas un hasard. La nature fait bien les choses. Prends, vois comme jai coupé le pain.
Le pain est découpé fin, régulier. François le regarde, et curieusement, se souvient que Hélène coupait toujours des grosses tranches.
Maman, pas ce soir.
Comment ça pas ce soir ? Je dis ce qui est vrai ! Quinze ans à te martyriser, tu tes retrouvé avec quoi ? Pas denfants, pas un vrai foyer. Goûte la soupe, tu verras.
La soupe est épaisse, goûteuse, exactement comme elle annonce. François mange en silence.
Les premiers jours passent comme en rêve. Il va travailler, rentre, dîne avec sa mère, regarde la télé. Madame Dupuis cuisine chaque jour avec amour. Elle sort des boulettes du frigo, dépose lassiette, déclare : « Il faut que tu manges mieux, tu fais grise mine ».
Le troisième jour, elle défait son sac à lui toute seule, pendant quil travaille.
Ne prends plus cette chemise, elle est froissée, je lai vue, dit-elle au dîner. Je te repasserai la bleue, la bleue te va bien.
Jaime la grise, dit François.
Et alors ? Je dis que la bleue est mieux.
Il ne répond pas. Mange ses boulettes, boit son thé. Sa mère range la vaisselle en racontant lhistoire de la voisine du quatrième, « qui vit seule et elle est bien contente », et dans ce récit, il y a tout un non-dit sur Hélène que François nécoute plus.
Une semaine plus tard, elle lui annonce que ses chaussures sont « foutues » et quil faudra aller samedi au magasin.
Maman, mes chaussures sont encore bonnes.
Je le vois, François. La semelle se décolle.
Non.
Si, et samedi on y va.
Le samedi venu, ils y vont. Sa mère le fait essayer toutes les paires qui lui plaisent. Lui veut du noir, simple, plat. Elle choisit des marrons avec une boucle décorative.
Regarde comme elles sont belles.
Elles ne me plaisent pas.
Arrête un peu, tu nas plus cinq ans. Celles-ci sont bien mieux.
La vendeuse regarde ailleurs. François se voit dans la glace près de la caisse : un homme dâge moyen en chaussures marron à boucle qui le regarde dun air vide.
Il achète les marrons.
Le soir, sa mère sassoit face à lui, lui raconte comment il était petit, comment elle la élevé seule, combien ça a été dur, combien Hélène na jamais compris ni apprécié cela. François acquiesce.
Parfois il pense à la nappe blanche, aux bougies. Il ne comprend toujours pas pourquoi elle avait mis tout ça. Quinze ans, et alors ? On fête quoi ?
Mais il y pense.
Et il pense aussi au fait quelle na pas pleuré, na pas crié. Elle a demandé calmement quil parte. Il ne comprend pas ce calme. Il attendait autre chose, il avait lhabitude dautre chose, pas de ça.
À la fin du premier mois, sa mère lui fait un emploi du temps. Sans dire ce mot, juste « mardi tu as rendez-vous chez le médecin, jai pris lappel », « jeudi, on va chez tante Jeanne, elle invite », « vendredi, fais pas trop tard, je fais un gâteau, jaime pas attendre ».
François rentre tard le vendredi, parce quil y a une réunion au boulot. Il prévient sa mère. Elle parle tout le trajet en bus, il tient le téléphone contre son oreille tout en regardant la nuit par la vitre.
Le gâteau est prêt. Il est bon. Tout est bon.
François dîne mais sent une pression dans la poitrine. Pas une douleur. Une sorte de sourde oppression, comme sil manquait un peu dair.
***
Les trois premières semaines, Hélène vit dans la brume.
Elle travaille, rentre, cuisine vite fait, dort. Le soir est difficile : le silence de lappartement lui faisait peur, puis il devient simplement du silence.
Son amie Claire téléphone tous les deux jours : « Hélène, tu viens, non ? » Elle répond que non, que ça va. Claire vient tout de même le premier samedi, amène du vin, des biscuits. Elles restent à la cuisine jusque tard et Hélène raconte les bougies, le pot-au-feu, la belle-mère et ses nappes parfaites. Claire écoute, lâche parfois un « quel idiot », et cela soulage un peu.
Tas bien fait, conclut Claire à la fin. Vraiment bien fait, Hélène.
Jai peur, avoue Hélène.
Ça passera.
Après le départ de Claire, Hélène contemple les lourds rideaux bleu-nuit. François les avait choisis il y a huit ans : « Ils bloquent la lumière, cest pratique ». Elle ne sen était jamais souciée. De simples rideaux.
Elle les enlève dès le lendemain.
Ça prend du temps, le rail est lourd ; elle doit monter sur la table. Les range. Dun coup, la pièce change. La lumière grise doctobre, même froide, vaut mieux que le noir du velours.
Elle déplace ensuite le canapé. Pas toute seule, elle appelle le voisin, Monsieur Paul, un retraité aimable qui laide régulièrement. Le canapé, au nouvel emplacement, reçoit la lumière différemment.
Cest étrange, mais plaisant.
La deuxième semaine, son sommeil saméliore. Elle ne passe plus des nuits entières à fixer le plafond.
Au bureau, rien ne change. Hélène est une bonne comptable, sérieuse, fiable. Elle narrive jamais en retard, ses dossiers sont impeccables. Les collègues la respectent, surtout Madame Martin, la chef comptable, petite dame stricte à perles, qui ne parle guère delle mais voit les choses et apprécie Hélène.
Fin octobre, Madame Martin la convoque.
Hélène, je pars lan prochain. Je rejoins ma fille à Lyon. Le directeur veut te proposer ma place. Chef comptable.
Hélène met du temps à répondre.
À moi ? dit-elle enfin, histoire de dire quelque chose.
Oui. Tu crois que je ne vois pas qui travaille ici ? Accepte.
Dans le bus, elle réfléchit à la proposition. Chef comptable. Plus de responsabilité, une pression nouvelle. Elle en a toujours eu un peu peur. François disait souvent : « Pourquoi vouloir une carrière ? On nen a pas besoin, je gagne déjà assez ». À lépoque, elle ninsistait pas.
Aujourdhui, elle regarde les lampadaires défiler et se demande : pourquoi pas ?
Novembre file. Elle entame des travaux, petits, à léconomie : repeint les murs de la chambre en jaune pâle, met des voilages en lin clair, achète un nouvel abat-jour orange, allume la lampe chaque soir au lieu du plafonnier. Lappartement se transforme doucement. Il devient le sien.
Elle achète des pots de géranium, les pose sur la fenêtre. Lodeur verte-rosée se marie bien au lin et à la peinture jaune.
Les démarches avec François se règlent par avocats. Ça se passe sans heurts. Lappartement est à elle, il ne réclame rien. Il se tient tranquille, sans scandales. Sa mère, sans doute, a pesé, ou alors il est las.
En décembre, elle accepte le poste de chef comptable. Madame Martin lui serre la main.
Bravo, dit-elle. Et pour la première fois, Hélène voit un sourire vrai, chaleureux.
Le réveillon, Hélène le passe chez Claire, entres amis, des enfants, des chiens, trois saladiers de macédoine. Cest animé, un peu triste aussi la mélancolie des fins dannées , mais elle boit une flûte de champagne, regarde les feux dartifice, se dit que lannée sest écoulée, quelle est debout et au fond va bien.
***
Pour François, lhiver est morose.
Sa mère a décidé quil lui fallait consulter. Elle prend rendez-vous chez le généraliste, le cardiologue, le gastrologue, « parce que tu as mauvaise mine, François, il faut vérifier ! ». Il y va. On lui dit, « tout va bien pour votre âge », et sa mère hoche la tête, déçue, comme si elle aurait préféré quon détecte un problème.
Au travail, il devient irritable. Les collègues le remarquent. Pierre, qui fume avec lui près de lescalier, le remarque :
Tu es stressé, non ?
Non.
Problème à la maison ?
Non.
Pierre finit sa cigarette et sen va. François reste seul, regarde par la fenêtre sale la cour de lusine. La neige y est grisâtre et tachée dhuile. Il na pas envie de retourner au poste. Ni daller chez sa mère. Nulle part, en fait.
Où aimerait-il aller ? Il nen sait rien.
Chaque soir, sa mère lui sert le dîner. Cest bien, cest de lattention, il le reconnaît. Mais il y a aussi lagenda du lendemain. Ce quil doit porter. Où il doit se rendre. Quand rentrer. Sil est en retard, elle appelle. Sil ne répond pas, elle rappelle, puis laisse un message : « Je minquiète, François, où es-tu ? »
Un soir de février, il traîne chez Pierre devant un match de hockey et une bière. Il rentre vers vingt-deux heures trente.
Sa mère lattend dans la cuisine, dans la pénombre, allume la lumière quand il entre, le fixe dun regard dur.
Tétais où ?
Je tavais prévenue.
« Je vais rentrer tard », ce nest pas prévenir. Je ne savais pas où tu étais. Je me suis inquiétée, ma tension a monté.
Maman…
Va manger, jai gardé des boulettes. Elle pose lassiette devant lui. Et néteins plus jamais ton portable, jai appelé trois fois.
Je ne lavais pas éteint, y avait du bruit, cétait le match.
Un match, réplique-t-elle comme si cétait une faute.
François mange en silence.
Il se surprend à sexcuser, tout le temps, pour lheure, la chemise, lappel non fait, le repas, le mauvais choix.
Il se souvient quil répétait autrefois que « maman sait comment faire les choses ». Il disait ça avec fierté. Maintenant, ce souvenir devient gênant.
En mars, il essaie de louer une chambre. Il regarde les annonces discrètement, trouve une option abordable près du boulot. Il en glisse un mot à sa mère.
Elle se met à pleurer.
Pas fort, sans montrer de reproche, juste doucement : « Si tu veux partir, cest que je te dérange. Tu es mal ici, jai compris, François ».
Il ne loue pas la chambre.
Parfois la nuit, il rêve dHélène. Pas de façon romantique, juste : elle cuisine, ou ils partent en voiture. Des scènes banales. Il se réveille, regarde le plafond de la chambre maternelle, qui na rien dautre à offrir que son propre gris.
Il pense : que fait-elle maintenant ? Comment va-t-elle ?
Puis il se dit : sûrement quelle a trouvé quelquun dautre.
Ça lui met de mauvaise humeur.
***
Ce mois de février est étonnamment lumineux. La neige est vraiment blanche, et le matin en marchant vers larrêt de bus, le soleil léblouit, elle se dit quil lui faut de vraies lunettes de soleil, depuis longtemps désirées.
Elle les achète. Roses, fine monture. Elle rit devant le miroir en boutique : cest drôle, et gai.
Le boulot est exigeant. Les nouvelles responsabilités sont lourdes, mais elle sen sort. Parfois elle reste jusquà vingt heures, traite les rapports, rencontre le directeur, Monsieur Lefevre, homme posé, peu bavard, qui apprécie le sérieux. Il est satisfait, cest évident.
Les collègues laiment bien. La jeune assistante, Camille, la regarde avec admiration, apporte parfois un café sans demander, le pose en silence. Hélène remercie dun sourire, Camille rougit.
En mars, Claire lembarque à lanniversaire de sa copine Mathilde. Hélène proteste : « Je ne connais personne, ce sera bruyant… ». Claire insiste : « Ça va te changer, fais-moi confiance ».
Mathilde se révèle être une grande gaie, accueillante, deux chats et un ficus géant dans un vaste salon. Douze invités. Hélène reste dabord près de Claire, puis discute avec la voisine de table, prof de maths, elles papotent bouquins toute la soirée.
Alexandre est assis en face. Hélène le remarque plus tard. Il est du genre effacé, taille moyenne, quelques cheveux gris, pull gris neutre. Il parle peu, écoute beaucoup. Souriant quand il trouve quelque chose amusant.
Vers la fin, ils se retrouvent près de la fenêtre avec un thé. Il pose une question, elle répond, ça senchaîne facilement, naturellement. Il est ingénieur, travaille en cabinet, veuf depuis quatre ans, sa femme est morte dun cancer. Il le dit posément, sans pathos.
Vous connaissez Mathilde depuis longtemps ? demande Hélène.
Par son ex-mari. Lui est parti, puis je suis resté ami avec elle. Et vous, par Claire ?
Oui. On sest connues à la fac.
Cest une chance, les amitiés de toujours, dit-il.
Oui, cest précieux.
Ils échangent leurs numéros. Sans attente, naturellement. Il écrit trois jours après, propose un café. Elle accepte.
Ils se retrouvent dans une petite brasserie proche de son bureau. Deux heures à parler. Elle évoque le divorce, il écoute, sans juger ni conseiller. Il raconte à son tour. Ils sortent, restent un peu dehors. Il fait froid, cest agréable. Il demande sil peut rappeler. Elle dit oui.
Suivent une promenade sur les quais, un cinéma improvisé. Puis, en avril, il linvite à dîner chez lui.
***
Alexandre habite au cinquième étage dun vieil immeuble parisien. Hélène monte lescalier, une bouteille de vin à la main, pensant : ça va sûrement sentir le désordre de célibataire, il faudra faire semblant que ça ne gêne pas Elle est nerveuse, par réflexe, comme quelquun qui a vécu en se sentant jugé.
Elle sonne.
Il ouvre. Lodeur des pommes cuites et de la cannelle flotte dans lair.
Entrez, dit Alexandre en souriant. Jai un peu devancé, la tarte est au four. Ça vous va, aux pommes ?
Plus que ça me va, sourit-elle.
Lappartement est simple. Pas impeccable, mais vivant : des livres et des outils sur létagère du couloir, un journal sur la table de cuisine. Aucune recherche dans la décoration, juste la vraie vie.
Elle laide pour la salade. Elle coupe les tomates, lui le fromage. Ils parlent, parfois se taisent. Le silence nest pas pesant.
Hélène réalise quelle attend la remarque : « Avec des concombres, ce serait mieux », ou « il fallait une autre sauce », ou même un simple regard de reproche, celui quelle a connu quinze ans.
Il ne dit rien. Ils sinstallent, il sert le vin, jette un regard sur la table, puis sur elle.
Merci dêtre venue, dit-il.
Trois mots. Juste comme ça. Sans conditions.
Hélène baisse les yeux sur son assiette, sent soudain, tout doucement, quelque chose qui se relâche au fond delle-même. Comme si, depuis toujours, elle tenait tout en tension, et que là enfin, elle pouvait déposer ce poids.
Dehors, cest un soir davril. Les lampadaires sallument, à la fenêtre une branche bourgeonne déjà. Dans le four, la tarte frissonne doucement, le parfum sétend partout.
Ils discutent encore longtemps. Elle raconte son enfance, ses rêves de devenir prof, finalement tournée vers la comptabilité. Il parle du projet sur lequel il bosse, rénovation de bâtiments, rendre leur lustre à lancien. Hélène pense que cest un beau métier, restaurer ce qui fut abîmé.
Au départ, il laccompagne en bas de lescalier :
Je suis heureux quon se soit rencontrés.
De retour chez elle, Hélène pense, non pas à lui, du moins pas quà lui. Elle pense à la tarte, à cette possibilité : venir chez quelquun et ne pas redouter ses critiques. Juste partager un repas. Et repartir légère.
***
Lété sécoule doucement et bien.
Ils se voient souvent, sans précipitation. Il ne presse rien, elle non plus. Le week-end, ils font le marché, elle achète des herbes, de la crème fraîche, lui du poisson. Ils cuisinent ensemble : rien à voir avec préparer seule ou sous le regard critique.
Un soir de juillet, elle reste dormir chez lui. Cétait tard, elle na pas envie de rentrer. Au matin, il prépare le café, le lui porte au lit. Pas comme dans les films, sans chichi. Juste ainsi.
Tu travailles aujourdhui ? demande-t-il.
À midi.
On va au marché avant ? Il doit y avoir des cerises.
Elle prend le mug à deux mains. Dehors, matin bleu dété, une odeur de frais, les martinets crient. Elle a soudain envie de pleurer, non de chagrin, mais de quelque chose dinattendu : réaliser quon va bien.
Oui, répond-elle.
À lautomne, Alexandre lui propose demménager. Pas de manière solennelle, sans bague, sans fleurs, simplement un soir, en lavant la vaisselle.
Hélène, et si tu venais ici ? Je crois que tu serais bien, il y a de la place, et ça me ferait plaisir.
Je dois réfléchir, dit-elle.
Prends ton temps.
Elle met deux semaines. Puis accepte.
En novembre, elle déménage. Elle garde son appartement, pas encore prête à vendre. Emmène ses livres, ses géraniums, labat-jour orange, les rideaux en lin. Alexandre libère une étagère au bureau pour ses livres à elle. Ils les rangent ensemble, ses techniques, les siens de littérature, le mélange est joli.
En décembre, ils se marient. Sans cérémonie, juste Claire et lami dAlexandre, Serge, comme témoins. On va dîner les quatre ensemble dans un petit resto ; cest savoureux, amusant, Claire pleure, mais « de bonheur, faut pas croire ».
Et en janvier, Hélène découvre quelle attend un enfant.
Dans la salle de bain, elle regarde longtemps le test affichant ses deux barres. Sassied, reste là dix minutes sans bouger.
Elle a quarante-trois ans. Elle se pensait stérile. François nen voulait pas, ou elle-même nosait y croire, et le temps a filé. Les médecins ne voyaient pas de contre-indication, mais elle sétait fait une raison.
Et voilà.
Alexandre est dans son bureau, il dessine un plan. Elle entre, sarrête dans lembrasure. Il se tourne, la regarde.
Que se passe-t-il ? demande-t-il doucement.
Elle lui tend le test. Il le prend, regarde, reste silencieux un moment, puis se lève et la serre fort contre lui. Sans un mot, juste longtemps, solidement.
Enfin il dit :
Cest bien, Hélène. Cest vraiment bien.
Elle seffondre contre lui, éclate en pleurs pour de bon, cette fois. Il ne seffraie pas, il ne dit pas « arrête », il la tient, il répète doucement : « Tout va bien. Tout va bien ».
***
Avril revient, la ville reverdit, et il y a toujours des terrasses de cafés, la promenade sur les quais. Cette fois, Hélène avance lentement, son ventre pèse, Alexandre laccompagne, laide parfois par le bras.
Elle en est à six mois. Tout le monde au travail est au courant. Monsieur Lefevre dit : « Félicitations Madame Dupuis. Votre poste vous attendra, ne vous inquiétez pas ». Camille la regarde désormais différemment, avec ce respect muet des jeunes pour les femmes qui savent tenir leur vie.
Lappartement, désormais le leur, senrichit de petites choses nouvelles. Un minuscule trousseau doucement constitué : berceau à monter, veilleuse en forme de lune, pile de minuscules habits soigneusement rangés. Parfois, Hélène ouvre le tiroir, les touche, cela devient réel, solide.
Le matin, elle boit son thé à la fenêtre, observe la cour où lherbe pointe. Ça sent la terre mouillée, et les pommes du jardin den face qui commence à fleurir. Cest bien, cest paisible.
Mais le soir, quand Alexandre dort et quHélène veille, touche doucement la vie qui sagite en elle, elle pense au passé. Pas dans la douleur ou le regret, mais comme on regarde une vieille photo : voilà la vie autrefois, tels étaient les gens. Quelque chose reste douloureux. Mais quoi ? Peut-être quinze ans tout simplement, passés sans recevoir ce quils auraient pu donner. Peut-être la jeune Hélène dalors, sappliquant à la cuisine, dressant la nappe blanche.
Elle na plus de nouvelles de François. Claire dit lavoir croisé au supermarché, vieilli. Hélène opine, ne commente pas. Elle ne lui veut aucun mal. Il fait juste partie dune autre histoire.
***
François est attablé dans la cuisine de sa mère.
Dehors cest avril, mais ici, il fait toujours hiver : de lourds rideaux empêchent la lumière du printemps, les objets ne changent pas, lodeur est la même depuis toujours, valériane, ragout, souvenirs.
Madame Dupuis saffaire près de la cuisinière. Elle remue la soupe et parle. Elle parle toujours en cuisinant.
Tu devrais voir ta tête, François. Je le dis, faut consulter. Pas votre clinicien dusine, de vrais médecins. Jai eu un rendez-vous chez un bon cardiologue à la polyclinique du quai. Je te lai fixé.
Maman, je vais bien.
Tu ne peux pas juger par toi-même, affirme-t-elle, certaine. Les hommes se rendent jamais compte, cest comme ton père, et voilà où ça a mené.
François baisse les yeux.
La nappe sur la table est à carreaux, bleue et blanche. Pratique. Maman a raison, pas de taches.
Elle lui pose son assiette.
Mange tant que cest chaud. Bœuf et sarrasin, tu aimes ça.
Oui, maman.
Il prend la cuiller. La soupe est bonne. Sa mère sait y faire.
François, dit-elle en sasseyant en face avec son thé, tu y as réfléchi pour Ludivine ?
Il la regarde.
Non, jai pas réfléchi.
Tu devrais. Femme bien, veuve, à son appartement. Elle ma parlé de toi.
Maman.
Quoi, maman ? Tas quarante-cinq ans, François. Un homme, ça ne doit pas rester seul, cest pas la vie.
Une femme, jen ai déjà une, il sentend répondre.
Sa mère le fixe, interrogative.
Où, qui ?
Nulle part. Il baisse la tête. Enfin, ce nest pas la peine de me marier à Ludivine. Je ferai comme je veux.
Tu feras quoi si tu restes là à regarder dans le vide ? Je le vois, mon chéri. Tu penses toujours à Hélène. Mais pourquoi ? Elle ta quitté. Ce genre de femme, on dit…
Maman, linterrompt-il, et dans sa voix, quelque chose la fait taire.
Silence. Lhorloge tique, un oiseau gazouille dehors, obstiné.
Mange, ça va refroidir, conclut sa mère. Qui ten donnera comme moi, dis ?
François regarde son assiette.
Elle est bonne, vraiment. Sa mère sait y faire, cest indiscutable.
Il prend la cuiller, mange. Et pense. Il songe à ce soir doctobre, fatigué, agacé, à ses remarques sur la nappe. Le pot-au-feu. Maman, elle sait.
Ce nétait pas la nappe le vrai sujet, il le comprend seulement maintenant. Trop tard, bien trop tard, comme ceux qui réfléchissent après coup.
Il est prisonnier. Ce mot vient dun coup, il baisse presque sa cuiller en en prenant conscience : prisonnier. Avant, il croyait que cétait Hélène qui dressait la cage, son mauvais caractère, sa cuisine maladroite. Mais Hélène ne construisait rien ; elle cédait. Depuis toujours. La cage était à lui, il la portait de mère en épouse, puis retour.
Cest bon ? demande-t-elle.
Oui, maman, répond-il.
Tu vois bien. Sans moi, tes perdu, François.
Il ne dit rien.
Dehors, loiseau chante plus fort. Le printemps bourgeonne derrière les rideaux, et une fine trace de lumière franchit la fenêtre, inutile davril.
François se recroqueville sur son assiette et finit la soupe.
***
Ce soir davril, Hélène est sur le balcon, dans ce qui est maintenant aussi chez Alexandre, observant le coucher de soleil. Son ventre est lourd, la position inconfortable, mais elle voulait sentir lair doux. En bas, ça sent la terre mouillée et quelque chose de jeune, qui na pas de nom mais nexiste quau printemps.
Dans lappartement, Alexandre parle au téléphone avec un collègue, sa voix calme et sérieuse. Sur la table de cuisine, deux mugs, le sien et celui dHélène, éclairés par la chaude lueur de labat-jour orange quelle a apporté.
Elle pose la main sur son ventre. Le bébé donne un coup, tranquille, paresseux, comme en fin de soirée.
Coucou toi, murmure Hélène vers la nuit.
Cest un peu effrayant. Cest doux. Cest un bonheur tranquille, inquiet mais honnête, sans promesses ni scènes, juste cela : coucher de soleil davril, odeur de printemps, lumière dorée et la promesse dune minuscule vie qui attend son heure.
Hélène reste encore quelques minutes.
Puis rentre dans la lumière de la maison.