Nappe blanche, vie grise
Le pot-au-feu était réussi. Élise en était sûre car elle lavait goûté trois fois pendant la cuisson, et chaque fois, elle était satisfaite. Les légumes venaient du marché de la place Gambetta, la viande avait mijoté deux heures, et lail, elle lavait ajouté tout à la fin, comme le faisait toujours sa mère. Sur la table, elle avait posé des bougies et déplié la nappe blanche, en lin, celle quelle réservait aux grandes occasions. Quinze ans de mariage. Cen était une.
Dehors, la nuit tombait déjà sur Bordeaux. Octobre, ici, était toujours pareil : gris, humide, un parfum de feuilles mortes et déchappements qui saccrochait à la ville. Élise ajusta la fourchette à droite de lassiette, lissa le coin de la nappe, même si tout était déjà en place. Puis elle sarrêta au milieu de la cuisine, écoutant le tic-tac de lhorloge au-dessus du frigo.
Paul arriva vers vingt heures trente. Elle lentendit batailler avec la serrure, déposer bruyamment son sac, appuyer sur linterrupteur dans lentrée.
Alors, quest-ce que tu as préparé ? demanda-t-il sans même enlever son manteau, les joues rougies par le froid.
Viens, lave-toi les mains, assieds-toi. Élise tenta un sourire. Pot-au-feu, poulet rôti, une petite salade.
Paul ôta son manteau dans lembrasure de la cuisine, le balança sur une chaise. Il observa la table.
Pourquoi les bougies ?
Ben, Paul… cest notre anniversaire.
Il ne répondit pas, se dirigea vers lévier, se lava les mains à la va-vite et sassit. Élise versa le pot-au-feu dans son assiette, ajouta une cuillerée de crème épaisse, celle du marché. Juste comme il aimait.
Paul sentit, prit une cuillère, goûtât. Il mâcha longtemps.
Cest un peu acide.
Élise sassit face à lui.
Ah bon ? Jai trouvé ça bien.
Ma mère, elle le fait autrement. Plus riche en goût, tu vois ? Là, cest pas mal, mais…
Élise porta sa cuillère à sa bouche.
Mange, cest meilleur chaud.
Je mange, je mange… Paul fit tourner son assiette. Pourquoi tas mis la nappe blanche ? Tu vas la tacher.
Je ferai attention.
Mouais. Il ricana. Ma mère met toujours une nappe bordeaux pour les fêtes. Cest plus pratique, et puis, cest joli.
Élise regardait les flammes des bougies. La lumière vacillait à chaque geste de Paul.
Paul, dit-elle doucement, ça fait quinze ans aujourdhui.
Je sais.
Tas rien dit en arrivant.
Il leva les yeux sur elle, lair surpris, presque vexé.
Jaurais dû dire quoi ? Félicitation ? On vit ensemble, cest pas ton anniversaire.
Mais… quinze ans, cest pas rien.
Quinze ans, ouais, bof, marmonna-t-il. Tu seras pas blessée si je demande où est le poulet ?
Élise se leva, rapporta le plat du four. Le poulet était doré, parfumé aux herbes Paul les aimait ainsi.
Un peu sec, constata-t-il en découpant un morceau.
Il vient juste de sortir du four.
Tu las trop laissé. Maman recouvre toujours le poulet de papier alu, ça retient le jus.
Élise se servit à son tour. La lumière dune voiture passant dehors balaya le plafond.
Tas vu ta mère aujourdhui ? demanda-t-elle.
Oui, après le boulot. Pourquoi ?
Pour rien. Je voulais juste savoir.
Il fixa la nappe.
La blanche, sérieusement… Taurais mieux fait de mettre la rouge. Ma mère sait y faire pour dresser une table. Les assiettes assorties, la nappe foncée, le pain bien tranché. Toi… il désigna le pain, cest des pavés, ça.
Élise posa délicatement sa fourchette, sans geste brusque.
En elle, quelque chose se contracta puis se desserra. Comme un poing qui hésite à frapper.
Paul, dit-elle, la voix étonnamment calme même pour elle, tu réalises ce que tu dis ?
Il la regarda, agacé, comme un homme que lon détourne de son dîner.
Je dis juste que maman se débrouille mieux, cest pas méchant.
Tu franchis la porte, tu ne me dis rien, tu critiques le dîner, la nappe, le pain, le poulet. Trois heures que jy ai passé.
Ben tu las fait. Et alors ? Jdois tapplaudir ? Cest ton job.
Élise se figea.
Mon job, répéta-t-elle, goûtant doucement le mot.
Oui. Toi à la maison, moi au boulot. Cest logique.
Et quinze ans, cest quune habitude, cest tout ?
Quest-ce que tu veux, que je déclame un poème ? Il esquissa un sourire. Ma mère dit toujours : moins de romance, plus dordre à la maison, et le couple tient.
La flamme de la bougie vacilla. Une seule fois, comme si elle avait entendu.
Élise se leva, débarassa son assiette, alla vers la fenêtre. De là, elle observait les toits mouillés des immeubles voisins, les fenêtres dorées, larbre de la cour presque nu.
Elle se retourna.
Paul, fais ta valise.
Il releva la tête.
Quoi ?
Rassemble tes affaires. Pars. Sil te plaît.
Il la dévisageait comme si elle venait de parler une langue inconnue. Puis il éclata de ce rire bref, rauque.
Tu plaisantes ?
Non.
À cause du pot-au-feu ?
Non.
Alors pourquoi ? Parce que jai parlé de ma mère ? Cest ridicule, Élise.
Je ne trouve pas ça drôle.
Tes vexée ? Il se leva, croisa les bras. Bon, OK, désolé. Viens manger.
Non, Paul.
Il sattendait sans doute à des pleurs, des cris, une porte qui claque. À tout, sauf à ce calme.
Tu nes pas sérieuse…
Si.
Silence. La pendule battait le temps. Les bougies vacillaient.
Pour une discussion…
Non Paul, pour quinze ans de la même discussion. Pars. Prends ce quil te faut, le reste tu viendras le chercher plus tard.
Paul resta un moment planté là. Puis il tourna les talons vers la chambre. Élise lentendit ouvrir larmoire, farfouiller. Elle, elle resta à la cuisine, fixant les bougies. Les flammes étaient stables, sans trembler.
Quand il revint, sa valise à la main, il sarrêta dans lembrasure de la cuisine. Il contempla la table, la nappe blanche, le pot-au-feu, les morceaux de pain grossièrement tranchés.
Tu vas le regretter.
Peut-être, répondit Élise. Au revoir, Paul.
La porte se referma, le verrou claqua. Elle sassit et écouta ses pas sévanouir dans lescalier.
Puis elle se leva, souffla les bougies, fit la vaisselle. Elle rangea le pot-au-feu au frigo. Elle navait pas faim.
Lappartement sentait loignon et un peu lhumidité, comme souvent en octobre, quand la copropriété tarde à chauffer.
Élise se coucha à vingt-deux heures trente. Elle resta longtemps à fixer le plafond, entendant la télévision des voisins, et ne pensait quà une chose : elle ne pleurait pas. Étrange.
*
Claudine ouvrit la porte à Paul avant quil ait le temps de sonner une deuxième fois. Elle faisait toujours cela, elle pressentait, comme si elle attendait derrière la porte.
Mon petit Paul ! Elle eut un geste de surprise. Puis son regard glissa sur la valise. Mon Dieu, que sest-il passé ?
Elle ma mis dehors, marmonna-t-il.
Qui, cette fille-là ? Claudine sécarta pour le laisser passer. Je tavais prévenu, Paul ! Rentre, jai fait une soupe, comme tu laimes, pommes de terre et poulet.
Il enleva ses chaussures, rejoignit la cuisine, sassit. Lappartement était imprégné de cette odeur de vieux tissus, un fond de camphre, du médicament, du mijoté au-dessus de tout.
Sa mère sagitait, parlant sans discontinuer.
Je lai tout de suite vue, quelle nétait pas faite pour toi. Froide, cette femme, Paul, tu comprends ? Les femmes froides, ça na pas denfants, ce nest jamais un hasard. Dame Nature sait mieux que nous. Tiens, mange, regarde, le pain est bien taillé.
Les tranches étaient fines, égales. Paul les regarda, pensa étrangement à la façon dont Élise coupait son pain, épais comme des pavés.
Maman… pas maintenant sil te plaît.
Mais si ! Quinze ans à te supporter, pour quoi ? Ni enfants, ni vraie maison. Allez, goûte la soupe.
La soupe était bonne, réconfortante, juste comme elle lavait dit. Paul mangea en silence.
Les premiers jours passèrent dans une forme de torpeur. Il allait travailler, rentrait le soir, dînait avec sa mère devant la télévision. Elle préparait des plats dont elle savait quil aimait, sortait ses vêtements du placard, disait « Tu dois mieux manger, tu fais grise mine ».
Au troisième jour, elle lui rangea sa valise pendant qu’il travaillait.
Ne prends plus cette chemise, elle est froissée, je l’ai vue, déclara-t-elle au dîner. La bleue te va mieux.
Jaime la grise, rétorqua Paul.
Eh bien, la bleue, cest mieux. Jinsiste.
Il ne répondit pas. Mangea ses boulettes, but son thé. Sa mère racontait en détail la vie dune voisine qui « sest débrouillée toute seule, et elle sen sort très bien », histoire qui, il le savait, nétait pas innocente.
Une semaine plus tard, elle décréta que ses chaussures « étaient trop usées » et quils iraient samedi en acheter dautres.
Maman, mes chaussures vont très bien.
Paul, ne discute pas, la semelle part en lambeaux.
Mais non.
Si, jai dit samedi.
Samedi, ils partirent. Sa mère passa des heures à choisir, lui fit enfiler toutes celles à son goût. Lui voulait du noir, tout simple. Elle acheta des marron, une boucle décorative en plus.
Tu vois, cest parfait, conclut-elle.
Jaime pas…
Paul, sois adulte. Celles-ci sont mieux. Voilà.
La vendeuse fixa le sol. Paul se regarda dans la glace de la caisse, lair absent.
Il acheta les marron.
Le soir, sa mère racontait combien il était adorable enfant, comme elle sétait débrouillée toute seule, combien Élise ne l’avait jamais apprécié. Il acquiesçait de temps à autre.
Parfois, il repensait à la nappe blanche. Aux bougies. Il ne comprenait toujours pas pourquoi elle les avait mises, pourquoi cette ambiance. Quinze ans, et alors ? Quy avait-il à fêter ?
Il y pensait, pourtant.
Et aussi, il revoyait ce calme chez elle, debout près de la fenêtre. Il avait attendu autre chose : des cris, des pleurs. Pas ce silence assuré.
Un mois plus tard, sa mère orchestrait son planning. Elle nappelait pas cela un planning, elle disait seulement « Mardi, tas rendez-vous chez le médecin, je tai inscrit », « Jeudi, on va chez tante Brigitte », « Vendredi, reviens tôt, jai fait un gâteau ».
Un vendredi, Paul rentra tard à cause dune réunion. Il prévint sa mère par téléphone. Elle parlait sans interruption pendant quil regardait la nuit défiler à la vitre du bus.
Le gâteau lattendait. Il était bon. Tout était bon.
Assis dans la cuisine, il sentait quelque chose lopprimer, comme une tension sourde, douce, mais persistante.
*
Élise passa les trois premières semaines dans une brume épaisse.
Elle allait au travail, rentrait, se préparait une omelette, dînait, allait se coucher. Le soir était le plus difficile ; lappartement résonnait du vide dune habitude rompue, inquiétant au début puis seulement apaisant.
Son amie Cécile appelait tous les deux jours. « Élise, comment tu vas, tu viens ? » Élise assurait quelle allait bien, pas la peine de venir. Mais Cécile débarqua le premier samedi, avec une bouteille de vin, des biscuits, et elles sinstallèrent dans la cuisine jusqu’à deux heures du matin. Élise raconta les bougies, le pot-au-feu, la mère de Paul et ses nappes « comme il faut ». Cécile murmurait parfois un « quel crétin », ça réchauffait.
Tu as eu raison, dit finalement Cécile en sen allant. Tu as vraiment eu raison, Élise.
Jai peur, avoua Élise.
Je sais. Mais ça passera.
Après le départ de Cécile, Élise resta debout au milieu du salon, contemplant les lourds rideaux bleu nuit. Ils étaient là depuis huit ans ; Paul les avait choisis : « Cest épais, ça coupe bien la lumière, cest pratique. » Elle ny avait jamais réfléchi.
Le lendemain, elle les décrocha.
Elle y passa une bonne heure, perché sur une chaise, à lutter avec la tringle. Quand ce fut terminé, la pièce prit une clarté étrange, froide, mais vivante, meilleure que le bleu étouffé.
Puis elle déplaça le canapé. Avec laide de Monsieur Delacourt, le voisin du dessus, toujours serviable malgré ses soixante-dix ans. Maintenant, il était devant la fenêtre. La lumière tombait différemment.
Étrange, mais agréable.
La deuxième semaine, elle dormit mieux. Pas encore bien, mais au moins sans compter les fissures du plafond jusqu’à trois heures du matin.
Au bureau rien de nouveau. Élise était une comptable rigoureuse, précise. Les papiers de la société étaient toujours en ordre, elle arrivait à lheure. Ses collègues la respectaient, surtout Madame Girard, la chef-comptable, petite femme à lœil perçant et les éternelles perles au cou, qui parlait peu delle-même mais remarquait tout chez les autres.
Fin octobre, Madame Girard lappela dans son bureau.
Élise, commença-t-elle sans détour, je pars lan prochain rejoindre ma fille à Nantes. Le directeur voudrait te proposer mon poste. La direction financière.
Élise resta bouche bée.
Moi ?
Oui, toi. Tu crois que je ne vois pas qui bosse ici ? Dis oui.
Sur le chemin du retour, Élise réfléchit : directrice financière. C’était une autre charge, une autre pression. Paul avait dit un jour : « À quoi bon une carrière, c’est moi qui ramène l’argent. » Elle navait pas insisté.
Assise dans le bus, elle regarda les lampadaires et se demanda : et pourquoi pas ?
Novembre sécoula ainsi, occupé, réparant ici un mur, là changeant les rideaux pour du lin clair, repeignant la chambre en jaune doux. Elle acheta un nouvel abat-jour orange, quelle allumait désormais tous les soirs au lieu du plafonnier. Lappartement changeait, petit à petit. Devenait le sien.
Du géranium sur le rebord de la fenêtre. Lodeur verte saccordait avec le lin et la lumière jaune.
Les affaires administratives avec Paul se réglèrent par avocat. Calmes. Il navait rien réclamé, peut-être fatigué ou dompté par sa mère.
En décembre, Élise accepta le poste de directrice financière. Madame Girard lui serra la main.
Bravo, fit-elle, et ce fut la première fois, en cinq ans, quelle lui souriait vraiment.
Elle passa le Nouvel An chez Cécile, dans une joyeuse troupe, entourée denfants, de chiens, de montagnes de salade piémontaise. Un peu triste, ce soir-là, avec la tendresse de ces mélancolies de fin dannée. Elle leva sa flûte de champagne, admira les feux dartifice et se surprit à penser : lannée sachève, je suis en vie. Jexiste, je nai pas coulé.
*
Lhiver fut rude pour Paul.
Sa mère décida quil devait consulter. Elle prit les rendez-vous : généraliste, cardiologue, gastroentérologue « Tu as mauvaise mine, Paul, il faut vérifier. » Il y alla. Les médecins nont rien trouvé danormal : « Pour votre âge, tout va bien », et sa mère secouait la tête, comme déçue, prête à sinquiéter à la moindre faille.
Paul devint nerveux au boulot. Ses collègues le remarquèrent. Marc, avec qui il fumait derrière limmeuble, lui demanda :
Quest-ce qui tarrive ?
Rien.
Cest à cause de chez toi ?
Non.
Marc tira sur sa clope, sen alla. Paul resta à contempler la cour sale. La neige était grise, piétinée, tâchée dhuile. Il ne voulait ni retourner à lusine, ni chez sa mère, ni nulle part.
Il se demanda où il voudrait bien aller.
Aucune réponse.
Chaque soir, sa mère lattendait pour dîner. Cétait rassurant, mais chaque plat était livré avec le programme du lendemain : comment shabiller, où aller, à quelle heure rentrer. En cas de retard, elle appelait. Si le téléphone restait muet, elle envoyait : « Je minquiète, Paul, où es-tu ? »
Un soir de février, il prolongea chez Marc pour le hockey à la télé et une bière. Il rentra à vingt-deux heures trente.
Sa mère lattendait, dans la cuisine plongée dans lobscurité. Quand il poussa la porte, elle alluma dun coup.
Où étais-tu ?
Maman, je tavais prévenue.
“Je rentre tard”, cest pas prévenir. Jai eu peur. Jai failli faire un malaise.
Maman…
Assieds-toi, jai gardé au chaud. Elle lui posa une assiette de boulettes réchauffées. Laisse ton téléphone allumé dorénavant, jai appelé trois fois !
Je ne l’avais pas éteint, jai juste pas entendu, ça gueulait.
Le hockey, pfff… fit-elle dun ton de mépris.
Paul mangeait tête baissée.
Il remarqua qu’il passait sa vie à se justifier. Tout le temps, pour tout : la chemise, la bouffe, les retards… Toujours devoir expliquer, répondre, se justifier.
Dans un éclair soudain, il se rappela avoir dit un jour devant Élise : « Ma mère sait toujours mieux faire. » À lépoque, il en était fier. Aujourdhui, cétait seulement bizarre.
En mars, il consulta les annonces pour louer une chambre. Il en trouva une, à côté du boulot. Il en parla à sa mère.
Elle pleura.
Tendrement, tristement, sans le gronder, se contentant : « Tu es mal ici, cest ça ? Jai compris, Paul. »
Il ne loua pas la chambre.
Il rêvait parfois dÉlise. Pas de grandes scènes, juste elle à la cuisine ou bien tous les deux en voiture. Il se réveillait, fixant le plafond vide de lappartement maternel.
Il se demandait ce quelle faisait, où elle en était.
Et pensait juste après ; peu importe, elle a sûrement refait sa vie.
Et cela le contrariait.
*
Février fut tout à coup éclatant. La neige était réellement blanche, et le matin, en descendant vers la station de tram, le soleil aveuglait Élise, lobligeant à plisser les yeux. Elle se dit qu’il lui fallait enfin de bonnes lunettes de soleil. Elle en acheta, roses, fines, et rit delle-même devant la glace.
Le travail, toujours plus prenant. Elle restait parfois tard, discutant chiffres et stratégies avec le directeur, Monsieur Meunier, homme taciturne mais exigeant, qui la considérait désormais en égale.
Ses collègues lappréciaient. La jeune stagiaire, Camille, lui apportait un café sans prévenir, le déposant doucement sur son bureau, avant de rougir.
En mars, Cécile insista pour quelle vienne à lanniversaire de sa propre amie, Nadège. Élise hésitait ; du bruit, des inconnus… Cécile insista : « Allons, Élise, ça va te faire du bien, ce sera sympa, promis. »
Nadège se révéla accueillante, chaleureuse, son salon peuplé de deux chats et dun ficus géant. Douze invités, une ambiance détendue. Élise resta dabord près de Cécile, puis la conversation sengagea avec sa voisine de table, institutrice amatrice de Zola. Elles parlèrent toute la soirée de livres.
Laurent était en face. Elle ne le remarqua pas tout de suite. Discret, modeste, vêtu dun pull gris, ses cheveux poivres et sel. Parle peu, écoute beaucoup. Un léger sourire aux lèvres.
À la fin du dîner, ils se retrouvèrent côte à côte avec une tasse de thé. Il posa une question, elle répondit, il répondit, et la discussion prit forme, fluide. Il était ingénieur, travaillait sur des rénovations dimmeubles anciens, vivait seul depuis quatre ans ; sa femme était décédée dun cancer. Il dit cela simplement, comme un fait déjà apprivoisé.
Vous connaissez Nadège depuis longtemps ? demanda Élise.
Je lai rencontrée par son ex-mari. On sest liés damitié. Et vous, Cécile cest de la fac ?
Oui. On sest jamais perdues de vue.
Ça compte, des amies comme ça, dit-il.
Beaucoup, répondit Élise.
Ils échangèrent leurs numéros, sans attendre, sans enjeu.
Trois jours plus tard, il lui proposa un café. Elle accepta.
Ils se retrouvèrent dans un petit salon à côté de son bureau. Deux heures à discuter. Elle raconta son divorce, il écouta sans interrompre, sans juger. Ensuite il parla de lui. En sortant, ils restèrent un instant dehors dans le froid, heureux dêtre là. Il demanda sil pouvait la rappeler. Elle acquiesça.
Vinrent une promenade sur les quais, une séance de cinéma, puis, un soir davril, il linvita à dîner.
*
Laurent habitait au cinquième étage dun immeuble bordelais en brique. Elle gravissait lescalier, la bouteille de vin à la main, craignant de découvrir un bazar de célibataire. Un peu nerveuse, cette petite anxiété de celle qui s’attend à être jugée.
Elle sonna.
La porte souvrit. Une odeur de pommes et de cannelle flottait, douce.
Entrez, fit Laurent dans un sourire. Jai cédé à la facilité : un gâteau aux pommes, jespère que ça vous va ?
Parfaitement, répondit Élise.
Lappartement était simple. Ni parfaitement rangé ni sale, vivant : des livres mêlés à des tournevis dans lentrée, un journal sur la table. Pas de fausse perfection, pas de démonstration. Un vrai chez-soi.
Ils cuisinèrent ensemble. Elle coupait les tomates, lui le fromage. Parfois un mot, parfois un simple silence. Ce silence-là nétait pas pesant.
Élise se surprit à attendre la remarque un « Fallait mettre plus dhuile » ou une moue réprobatrice devant la table. Mais non. Il sassit, servit le vin, regarda la table puis elle.
Merci dêtre venue.
Trois mots. Juste ça. Sans condition.
Elle baissa les yeux, et sentit vaguement quen elle quelque chose, enfin, lâchait prise. Comme si elle avait toujours été en apnée et quenfin elle pouvait inspirer à fond.
La soirée était davril, les réverbères sallumaient, peignant leur lumière dans les premières feuilles du marronnier visible à la fenêtre. Le gâteau cuirait tout doucement ; la cuisine embaumait la pomme.
Ils parlèrent longtemps. Elle évoqua son enfance, son rêve denseigner, la réalité de la compta. Lui raconta le projet de réhabilitation sur lequel il bossait. Élise trouva que cétait un beau métier, réparer le vieux, ramener la vie.
Quand elle voulut partir, il laccompagna jusquà lescalier :
Je suis content quon se soit rencontrés.
Dans le tram du retour, ce nétait même pas à lui quelle pensait, ou pas à lui seulement. Au gâteau, à cette évidence quon pouvait aller dîner chez quelquun sans sattendre au coup qui blesse. Juste dîner, partager. Et repartir, légère.
*
Lété passa simplement, joyeusement.
Ils se voyaient souvent, sans précipitation. Il ne brusquait rien, elle non plus. Ils flânaient au marché le week-end, elle achetait fines herbes et crème, lui, du poisson. Préparer un repas à deux était devenu un plaisir nouveau, tout autre que cuisiner seule ou en craignant la critique.
Un soir de juillet, elle dormit chez lui. Spontanément, parce quil était tard et quelle était bien. Au matin, il prépara le café, le lui apporta au lit. Pas comme dans les films, pas cérémonieux. Simplement, il sassit à ses côtés.
Tu travailles aujourdhui ?
À midi seulement.
On va au marché ce matin ? Ya des cerises.
Élise empoigna sa tasse des deux mains. Au dehors, le ciel était bleu dété, des martinets criaient au loin. Lenvie de pleurer la surprit, mais cétait de bonheur. Elle saisit ce qui lui arrivait, ce bien-être inattendu.
Oui, jai envie, dit-elle.
Lautomne venu, Laurent lui proposa demménager. Pas de grande déclaration, juste, un soir, devant lévier :
Élise, tu pourrais emménager ici. Je crois que tu serais bien. Lappart est grand, y a de la place. Et moi… je serais heureux.
Laisse-moi réfléchir.
Bien sûr.
Elle réfléchit quinze jours. Puis accepta.
En novembre, elle déménagea. Elle loua son appartement, sans le vendre. Transporta ses livres, son géranium, labat-jour orange, les rideaux de lin. Laurent bougea sa bibliothèque pour quils puissent mélanger leurs livres, techniques et romans pêle-mêle, ce qui leur sembla joli.
En décembre, ils officialisèrent leur union à la mairie. Simplement, en présence de Cécile et Serge, le meilleur ami de Laurent. Un déjeuner chez un petit restaurateur suivit, à quatre, où lon rit, où Cécile versa sa larme mais « de bonheur, cest sûr ! »
Et en janvier, Élise apprit quelle était enceinte.
Elle resta de longues minutes sur le bord de la baignoire, le test à la main.
Quarante-trois ans. Elle avait toujours cru que ça narriverait plus. Paul nen voulait pas, ou elle nen voulait plus, ils nen voulaient plus, tout simplement. Les médecins n’avaient jamais rien dit, mais elle-même s’était résignée, en silence.
Et voilà.
Laurent dessinait dans le bureau. Elle entra dans lembrasure. Il sentit sa présence, se retourna.
Voyant son visage, il demanda doucement :
Quest-ce quil y a ?
Elle lui montra le test. Il le prit, lut, resta silencieux. Puis il se leva, la serra contre lui, sans un mot, longuement.
Enfin, il murmura :
Cest une merveilleuse nouvelle, Élise. Vraiment.
Elle enfouit son visage dans son cou et pleura enfin. À grands sanglots, comme jamais, et il la serrait contre lui, répétant doucement : « Tout va bien. Tout va bien. »
*
Avril avait de nouveau fleuri sur Bordeaux. Encore un café du matin, encore les quais, mais cette fois, Élise avançait doucement, son ventre arrondi freiné à chaque pas, tandis que Laurent, attentif, la soutenait.
Six mois de grossesse. Au bureau, tout le monde était au courant. Monsieur Meunier la félicita : « Bravo, Madame Durand. Ne vous inquiétez pas pour votre poste, il vous attendra. » Camille la regardait désormais avec une dévotion particulière, celle quont les jeunes femmes pour celles qui savent vivre.
Leur appartement à eux deux semplissait de petites choses nouvelles : un lit de bébé dans un carton, une veilleuse en forme de lune, une pile de minuscules pyjamas repliée dans un tiroir. Élise louvrait parfois, touchant le linge avec incrédulité. Cela rendait la vie solide, tangible.
Le matin, elle buvait son thé à la fenêtre, respirant lodeur dherbe fraîche, guettant la floraison des pommiers dans le jardin voisin. Elle était bien, tranquille.
Mais le soir, quand Laurent sendormait et quelle restait allongée, sentant les coups légers du petit être à lintérieur, elle songeait à avant. Pas avec tristesse, pas exactement avec regret. Comme on pense à une vieille photo : cétait une autre vie, avec dautres gens. Dommage, dune certaine façon. Dommage pour les quinze ans qui nont rien bâti. Dommage aussi pour cette jeune femme quelle avait été, qui sappliquait sur son pot-au-feu, mettait la nappe blanche.
Elle ignorait ce que devenait Paul. Cécile avait dit lavoir croisé, vieilli. Élise hocha la tête. Elle néprouvait ni haine, ni rancune. Il faisait partie dune histoire qui nétait plus la sienne.
*
Paul était assis dans la cuisine de sa mère.
Dehors, cétait avril, mais chez elle régnait un hiver perpétuel. Les lourds rideaux laissaient à peine filtrer la lumière, les étagères étaient identiques depuis toujours, lodeur des bouillons, du camphre, tout restait.
Claudine surveillait sa marmite, bavardant.
Tu as encore mauvaise mine, Paul. Un cardiologue, voilà ce quil te faut. Jai vu quon peut consulter au centre médical Saint-Augustin. Je prendrai rendez-vous.
Je vais bien, maman.
Les hommes ne savent jamais quand ils sont malades, répondit-elle du ton dun oracle. Ton père disait aussi « Je vais bien », on a vu le résultat.
Paul fixait la table.
Sur la nappe à carreaux bleu et blanc. Pratique. Maman avait raison, pas de tache.
Elle posa devant lui une assiette.
Mange tant que cest chaud. C’est du sarrasin avec du bœuf, tu aimes ça.
Oui, jaime, souffla-t-il.
Il goûta. La soupe était bonne. Sa mère savait faire la soupe.
Paul, dit-elle, sasseyant en face avec son thé, tas réfléchi pour Ludivine ? Elle est veuve, proprio. Elle prendrait soin de toi. Tu devrais la rencontrer.
Paul releva la tête.
Non, je ny ai pas pensé.
Dommage. Cest une femme bien. Elle a demandé de tes nouvelles.
Maman.
Quoi, maman ? Tas quarante-cinq ans, Paul. Un homme seul, ce nest pas normal.
Jai une femme dans ma vie, souffla-t-il, sans trop y croire.
Sa mère sarrêta.
Ah bon, qui ça ?
Personne. Il fixa de nouveau son assiette. Je veux dire que je ne veux pas rencontrer Ludivine. Je gérerai à ma façon.
Comment, si tu restes là à tabîmer dans tes pensées ? Je devine bien à qui tu penses, à celle-là, Élise. Mais tu sais ce quon dit…
Maman, la coupa-t-il durement.
Ils se turent. Lhorloge rythmait le silence. Dehors, une mésange piaillait dun entrain printanier.
Mange, ça va refroidir, reprit Claudine. Il ny a que ta mère pour tapporter un vrai repas, tu sais.
Paul baissa la tête.
La soupe était bonne. Vraiment. Sa mère savait y faire.
Il mangea. Mangea et repensa à ce soir doctobre, quand il était rentré, fatigué, grincheux, pour critiquer la nappe, le pain, le dîner, persuadé que tout pouvait se résumer à ça.
Il comprenait que ce nétait jamais la nappe. Ce que cétait, il en prenait seulement la mesure aujourdhui. Trop tard, à sa manière dhomme lent à comprendre.
Il était dans une cage. Ce mot simposa brutalement, il faillit en lâcher sa cuillère. Cage. Durant des années, il avait cru que cétait Élise qui la bâtissait, avec ses plats, ses faiblesses. Mais non : cétait la sienne, quil emportait partout, de lappartement de sa mère au sien, et retour.
Cest bon ? demanda Claudine.
Oui, maman.
Tu vois ! Sans moi, tu serais perdu.
Il ne répondit rien.
Dehors, la mésange redoubla dénergie. Le printemps forçait lentrée, une fine bande de lumière sinsinuait sous le rideau vive, absurde, inévitable.
Paul courba le dos, termina sa soupe.
*
Ce soir davril, Élise était debout sur le balcon de leur appartement, scrutant le coucher de soleil. Son ventre pesait, la position nétait pas confortable, mais elle voulait respirer dehors. Au pied de limmeuble, une odeur de terre et davenir se mêlait au parfum léger des arbres.
Derrière elle, Laurent réglait des détails avec un collègue, la voix posée. Sur la table de la cuisine, deux tasses et labat-jour orange posé, réchauffant la pièce.
Elle posa la main sur son ventre. Le bébé remua, doucement, avec insouciance.
Coucou toi, souffla Élise au crépuscule.
Elle avait peur. Elle était heureuse. Cétait un bonheur tranquille, sans promesse, sans illusion, juste : avril, lodeur de la terre, la lumière douce derrière la fenêtre, une petite vie qui attendait, tapie sous sa main.
Élise resta immobile encore un instant.
Puis elle rentra chez elle.