Nadège Léonidovna tomba soudainement malade. Aucune de ses filles ne vint la voir pendant son alitem…

Un matin diffus et saturé de brouillard, la vieille Madeleine Morel se sentit soudainement défaillir, comme si son âme glissait sur un plancher ciré. Dans la maison de Montchevreuil, seul le tic-tac désaccordé de la vieille horloge accompagnait ses mouvements lents. Parmi tous ses enfants, aucune de ses filles ne franchit le seuil penché de la demeure durant ces jours dévanouissement. Seule sa petite-fille Eugénie veillait à ses côtés, passant un torchon humide sur son front ou ramenant la lumière dans la chambre dun geste doux.

Ce ne fut que lorsque Pâques approcha, alors que les jonquilles paraissaient prêtes à senvoler dans le vent, que ses filles se décidèrent à rendre visite. Toujours prêtes à venir se délecter des briochettes campagnardes et des pâtés rustiques que leur mère préparait, elles descendirent des rues pavées de Paris, parfumées deffluves de bus et de souvenirs denfance. Madeleine attendait devant la grille rouillée, le front dur comme la pierre des vieilles fontaines.

Qu’est-ce qui vous amène, mes chéries ? prononça-t-elle dune voix glacée, presque irréelle.

Élise, sa fille aînée, resta figée telle une statue du jardin public.

Maman, enfin ! Quest-ce qui te prend ? sétrangla-t-elle, comme si les mots étaient des papillons collés à sa gorge.

Oh, rien… Rien du tout. Voilà, mes enfants, jai tout vendu. Le jardin, les poules, les lapins, les champs de betteraves fini tout ça.

Mais Nous ? balbutièrent-elles, bouche ronde, yeux perdus comme des vaches dans la brume.

La vie à Montchevreuil, au fond du Val-de-Loire, était de la couleur dun matin de janvier : terne et linéaire. Aussi, une étincelle même minuscule suffisait à faire briller tout le village.

Mais larrivée dEugénie, lintrépide petite-fille de la vieille Madeleine, portée par la rumeur et les craquements de route dun 4X4 noir étincelant comme un animal incongru, fut une déflagration de rêve éveillé. Les commères recroquevillées dans leurs châles murmuraient à chaque passage.

Ah, Eugénie ! La petite, elle en impose, celle-là ! Que toutes les autres lenvient !

La population fluette de Montchevreuil salignait spontanément sur le chemin, telle une chorale de vieillards contemplant la lune. Certains sanglotaient des larmes effilochées dans leurs mouchoirs comme si la légende de Cendrillon sétait faufilée dans leur village, les sabots crottés transformés en escarpins.

Eugénie échangea un salut par la fenêtre abaissée avec le vieux Lucien, laccordéoniste du village.

Monsieur Lucien, quelle joie de vous voir ! Comment va la santé ?

Ma foi, tant quon chante, on vit ! Passe au club, ma petite, les répétitions te réclament !

Cest promis, Lucien ! répondit Eugénie, la voix fluide comme une confiture de prunes.

La voiture disparut à la croisée des chemins, avalée par des couleurs pastel, et les badauds se dispersèrent, un peu hébétés, dans leurs logis moussus.

Lucien, laissant retomber sa main ridée sur son genou, sourit.

Elle a réussi, la gamine ! Maintenant, cest aux infirmières davoir la fièvre, dit-il, lœil malicieux.

À ses côtés, la vieille Berthe fronça le nez.

Pourquoi donc, Lucien ?

Parce que la jalousie, ma pauvre Berthe, ça sait mordre fort, surtout à Montchevreuil.

Berthe, secouée, fit un signe de croix et fila, son tricot dans le panier qui dansait comme un chat fou.

Les souvenirs de Lucien valsaient entre rêve et réalité. Il avait toujours su : dans le destin dEugénie, la musique serait la clef.

La mère dEugénie était morte jeune, fondue dans un voile daube, le père ayant déjà disparu par le premier train du matin pour ne jamais revenir. La fillette, petite alouette abandonnée, vécut deux ans à lorphelinat du bourg voisin. Mais un mal étrange serra le cœur de Madeleine et elle ramena Eugénie à Montchevreuil.

La grand-mère fut tantôt louée (« Ah, si toutes étaient comme Madeleine Morel! »), tantôt critiquée (« Elle palpe lallocation, rien de plus ! »). Derrière les rideaux ébréchés, on jugeait Madeleine, la patronne de lépicerie, trop vive dans ses calculs. On la disait pourvoyeuse de disputes, sauf avec ses trois enfants.

Son fils, médecin à Tours, ses filles à Paris, venaient toujours la voir, regarnir les coffres de victuailles.

Lunivers de Madeleine était un bestiaire : des canards opalins, des poules rousses, trois petits cochons grognant dans une étable, et tout ce joli monde entretenu par deux hectares de terre humide.

Pourtant, en secret, Madeleine ourdit un plan: récupérer Eugénie, comme une carte à jouer du destin, croyant obtenir aide et rédemption. Elle confia son projet à sa vieille amie, Hélène, lemployée de la supérette.

Je reprends Eugénie, dit Madeleine en mordant dans une pomme. Mieux vaut quelle me serve quon ne me juge pour lavoir laissée à lassistance.

Tu fais bien ! répliqua Hélène, qui dépendait du bon vouloir de Madeleine. Elle taidera pour la basse-cour.

Finis les clubs, elle maidera ! Léducation, cest dans la sueur du matin !

Eugénie, petite souris silencieuse, accomplissait tout ce quon attendait delle. Et vite, le village la surnomma Cendrine, à force de bêchage, dœufs ramassés et de paniers portés jusquau marché.

Les voisins, attendris, sinsurgeaient parfois : la gamine, fluette comme une tige, méritait douceur, pas labeur. Mais Madeleine restait de pierre ; Eugénie finirait véto, cétait décidé.

Puis, un événement improbable rayonna sur leur quotidien : au centre culturel, une nouvelle animatrice apparut Justine, fraîche émoulue de lécole darts dAngers, venue révéler aux champs les potentiels dormants des enfants. Lucien la prit sous son aile, heureux de rejouer les grands airs.

Préparant un groupe de chanteuses, il confia à Justine : « Il nous faut une soliste. » Justine sourit, presque complice du sort.

Je sais où la trouver ! Viens !

À lécole, un casting étrange simprovisa. Les enfants, anxieux, attendaient. L’institutrice força Eugénie à participer.

Allez Eugénie, tu chantes, et joliment !

Eugénie, la gorge sèche, sexécuta, parcourant bravement son répertoire. Chansons traditionnelles, rengaines du terroir, Eugénie chantait comme leau ruisselle dun abreuvoir : naturellement.

Justine, émue, chuchota : « Un trésor, celle-là ». Ainsi, le destin musical dEugénie fut scellé, bien que Madeleine protestât : « À quoi sert la chanson ? Elle naura que mes vieilles savates, la renommée »

Mais Hélène, rêveuse, imaginait déjà Eugénie à lOlympia, étoile sur le petit écran.

Les tensions sinsinuaient entre Madeleine et Hélène, la vieille amitié fléchissait.

Le succès dEugénie grandit : elle tourna de bourg en bourg, chanta pour les foins et les trayeuses, illumina les concours régionaux où la médaille était un croissant dor.

Malgré tout, elle continuait de veiller sur Madeleine, surtout lorsque celle-ci glissa dans la maladie, son souffle accroché aux murs jaunes de la chambre. Aucun enfant ne vint ; seule Eugénie veillait, nuit et jour.

Ce fut à nouveau pour Pâques que ses tantes réapparurent, flairant le fumet des clafoutis et du saucisson maison. Madeleine les reçut sans sourire, leur annonçant la nouvelle glaçante.

Pourquoi ? balbutièrent-elles, spectres hébétés.

Il ny a plus rien pour vous. Allez donc au supermarché acheter ce quil vous faut. Eugénie ne travaillera plus pour vous. Je suis vieille, je veux vivre enfin pour moi.

Et Eugénie ? Dun ton émouvant, Madeleine répondit :

Ma petite-fille nest pas votre domestique. Quand jétais au plus mal, où étiez-vous ? Maintenant, basta ! Eugénie mérite sa propre route.

Les sœurs repartirent, le panier vide, silhouettes perdues sur la route blanche.

Madeleine se dirigea dun pas sec vers Hélène.

Merci de mavoir ouvert les yeux, chère amie. Jai failli broyer la vie de la gamine. Maintenant, aide-moi à vendre la viande de la ferme !

Tout ? sétonna Hélène.

Tout ! Sauf la chèvre, elle, je la garde pour moi !

Et tes filles ?

Plus rien à attendre delles. Je coupe. Elles ne font que prendre, il faut savoir sarrêter.

Les années passèrent. Eugénie, happée par les tournées et lenseignement au conservatoire, ne revint plus à Montchevreuil que trop rarement, le temps dun rêve. Mais elle appelait Madeleine, lui envoyant euros et caresses de mots.

Un matin brumeux, sur la route qui menait au village, la voiture freina, réveillant la voix ensommeillée de son fils, Pierre.

Maman, cest encore loin chez mémé ?

Non, mon cœur, regarde ! Cest elle, là, qui nous attend !

Madeleine, le dos courbé mais lœil pétillant, ouvrit les bras. Elle embrassa son arrière-petit-fils, les larmes en graines de lumière.

Mon trésor, tu es là ! Je pensais ne jamais voir ce jour !

Elle enlace Eugénie, craignant daplatir sa coiffure scintillante.

Jai vu ton spectacle à la télévision. Tu étais la plus belle !

Eugénie rougit.

Tu exagères, mamie. Je ne suis quune simple fille du pays.

Naie pas peur de la lumière. Tu es une vraie artiste. Sans toi, ni Lucien… je serais restée la Cendrine du village.

Mais dans les contes, la fée transforme la citrouille. Moi, je nai eu que mes mains et ton amour

Eugénie, sans réfléchir, cache ses mains écorchées dautrefois, mais Madeleine nen manque pas une miette. Les deux sétreignent au creux de la cuisine, là où les souvenirs battent contre les casseroles. Madeleine pleure contre lépaule de sa petite-fille, implorant un pardon que celle-ci avait accordé depuis longtemps.

Car pour Eugénie, le plus merveilleux, cétait davoir, sur ce drôle de chemin de rêve, gardé sa famille un repère réel dans un monde qui semblait, parfois, fait de brume et de chanson.

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