Il était une fois, il y a bien des années maintenant, mon voisin François, un homme de cinquante et un ans, vivait seul depuis douze ans. Hier, repensant à une discussion que nous avions eue, je me remémore ses paroles et je comprends pourquoi il avait raison.
Ce jour-là, je métais rendu chez François pour lui emprunter une perceuse. Il mouvrit la porte en pantalon de maison, un t-shirt délavé :
Entre, je viens de finir de dîner.
La chaleur de la cuisine et lodeur du poulet rôti se mêlaient à la lumière douce du soir. Sur la table, un ordinateur portable trônait à côté dun verre de Bordeaux rouge.
François était ingénieur, gagnait un peu moins de trois mille euros par mois. Je le connaissais depuis que j’avais posé mes valises dans cet immeuble, il y a cinq ans. Jamais je ne lavais vu en compagnie dune femme. Même pas à une fête de voisins.
Il me tendit la perceuse, puis attrapa une bouteille de whisky :
Assieds-toi, ça fait longtemps quon na pas papoté.
On sinstalla côte à côte à la table, échangeant quelques verres.
À un moment, intrigué, je lui demandai :
François, pourquoi cette longue solitude ? Tu ne cherches plus personne ?
Il sourit tristement :
Je ne cherche pas. Tu sais, Marc, douze ans que je vis sans femme, et cest bien mieux ainsi.
Pourquoi donc ?
Il renversa une lampée dans nos verres et sappuya contre le dossier :
Je vais texpliquer en six raisons fort précises, que jai apprises à mes dépens.
Première raison : le risque de ruine lors du divorce
François raconta :
Jai été marié dix-huit ans avec Claire. Nous avons une fille, Anne, qui a maintenant vingt-huit ans et vit à Lyon.
Il avala une gorgée :
On a divorcé à cause de son adultère. Jai découvert sa liaison avec un collègue, et jai fini par demander le divorce.
Et alors ?
Le tribunal a partagé lappartement en deux parts égales. Pourtant, cétait moi qui payais presque tout du crédit immobilier À la fin, on a vendu, partagé le fruit de la vente, et jai pu acheter ce petit F2.
Il eut un regard grave :
Marc, jai perdu la moitié de ce que javais construit, parce quelle ma trahi. Cest la loi. Jai travaillé, payé, et elle a pris la moitié malgré tout.
Cest le divorce
Exactement. Explique-moi donc, pourquoi je devrais à nouveau courir un tel risque ? Rencontrer quelquun, emménager, se marier, sacheter une voiture ou un bien ensemble Si elle part, rebelote. Jai trop à perdre à ce jeu-là.
Jacquiesçai, silencieux. Il continua.
Deuxième raison : le manque de soutien dans les rêves
Jai une passion, Marc. Je rêve dacheter une vieille moto Peugeot ou Motobécane, de la restaurer, et partir rouler sur les routes de campagne le dimanche.
Cest un beau rêve.
Jéconomise depuis un an. Dans quelques mois, je pourrai la ramener.
Il reprit une gorgée deau pour faire passer le whisky :
Quand jétais marié, javais aussi des rêves. Jai voulu apprendre la guitare. Jen ai acheté une et pris des cours. Mais Claire disait tout le temps : « À quarante balais, tu veux devenir Brassens ? » Jai vite abandonné. Je voulais descendre lArdèche en canoë, elle raillait : « Laisse tomber tes gamineries, occupons-nous du crédit! » Je ny suis jamais allé.
Son regard se perdit :
Les femmes ne croient pas aux rêves des hommes, elles trouvent ça insensé. Aujourdhui, je vis seul et je fais ce que bon me semble. Personne ne me reprochera dacheter ma motocyclette de collection.
Troisième raison : lexigence démesurée des femmes
François poursuivit :
Il y a trois ans, jai tenté les sites de rencontre. Jai été honnête, précisé mon âge, mon métier, mon salaire, mes passions.
Ça a donné quoi ?
Quelques échanges. Une Christine, quarante-six ans, réceptionniste en institut, gagnant moins de 1800 euros. Elle ma écrit : « Vous semblez intéressant, mais je cherche surtout un homme qui gagne au moins 5000 euros par mois. »
Il éclata de rire :
Je lui ai demandé combien elle gagnait elle-même. Elle sest vexée et ma bloqué.
Vraiment ?
Je tassure, Marc. Beaucoup de femmes se sentent princesses. Elles vivent en location, gagnent 1500 à 1800 euros, mais veulent un homme propriétaire, voiture, et au moins 5000 euros par mois. Et elles noffrent rien, à part leur « charme féminin ».
Il vida son verre.
Moi je gagne 2800 euros, jai mon appart, ma voiture. Mais pour beaucoup, je reste un raté Pourquoi fréquenter des gens qui ne vous considèrent pas ?
Quatrième raison : lautonomie au quotidien
Je demandai, curieux :
Et le quotidien, la chaleur dun foyer, ça ne te manque pas ?
Il éclata de rire et pointa la cuisine ordonnée du doigt :
Fais le tour : cest propre. Je nettoie chaque semaine, ça me prend une heure. Je cuisine ce soir poulet aux légumes , trente minutes pour un bon plat. Le linge ? La machine fait tout, je nai quà lancer.
Il resta debout, balayant la pièce du regard :
Je nai pas besoin de femme pour ça. En plus, combien de femmes de nos jours savent vraiment cuisiner ? Beaucoup commandent des plats ou réchauffent des surgelés.
Il y a tout de même des femmes qui aiment tenir leur maison
Bien sûr. Mais elles veulent aussi du confort et que l’homme s’occupe absolument de tout. Je ne vois pas lintérêt, je men sors parfaitement tout seul.
Cinquième raison : la peur des manipulations et des mensonges
François resservit un dernier verre.
Après mon divorce, jai essayé de fréquenter deux femmes. Échec total.
Comment ça ?
La première, Sophie, me disait quelle était divorcée. Après un mois, japprenais quelle avait encore un mari, cétait juste pour combler le manque dargent. La deuxième, Valérie, prétendait navoir jamais eu denfants. Deux mois plus tard, je découvrais quelle en avait deux, cachés.
Cest rude
Tu vois. Jen ai assez des mensonges. Beaucoup de femmes cachent la vérité, comme si cétait normal pour attraper un homme, puis sétonnent quon ne leur fasse plus confiance.
Sixième raison : la sanction de linitiative masculine
François saccouda, songeur :
Une dernière anecdote. Lan dernier, jose aborder une femme à la librairie du quartier. Belle, la quarantaine, un roman classique à la main.
Et alors ?
Je laborde, poli : « Bonjour, je peux vous conseiller un bon auteur. » Elle me regarde comme si jétais un malade, répond sèchement : « Merci, je vais me débrouiller », et sen va.
Il soupira en souriant :
Le moindre geste de la part dun homme aujourdhui, cest suspect : draguer dans la rue ? Prédateur. Laisser un message ? Harceleur. Inviter à prendre un café ? Intéressé par largent. Jen ai assez des refus, des regards glacés. Désormais, je ne fais plus le premier pas, fini de mhumilier. Si une femme sintéresse, à elle de se manifester !
Ce que jen ai compris, en repensant à notre discussion
François vida son dernier verre, puis me regarda :
Marc, je ne dis pas que toutes les femmes sont mauvaises. Il y a de belles personnes. Mais en trouver, cest chercher une aiguille dans une botte de foin. Et lerreur coûte cher : argent, temps, nerfs.
Il se leva :
Jai cinquante et un ans. Un bon métier, un appartement, une voiture, des amis, des passions. Je suis heureux ainsi. Pourquoi risquer ce bonheur pour une histoire qui finira probablement dans un nouveau divorce ?
Rentré chez moi, je nai pu mempêcher dy repenser avant de mendormir.
Jai quarante-neuf ans. Marié depuis vingt-trois ans, tout va bien avec mon épouse. Mais si jétais seul Reprendrais-je le même chemin que François ?
Sans doute.
Ce voisin na pas tort : après douze ans de célibat, il a raison de préférer sa tranquillité à la peur de tout perdre. Est-ce du réalisme lucide, ou juste de la peur des autres et de lamour ? Peut-être un peu des deux.
Le divorce ruine-t-il vraiment un homme, même dans linfidélité ? Ou est-ce exagéré ?
Est-il justifié, à plus de cinquante ans, de refuser encore douvrir son cœur de peur de se tromper ? Ou nest-ce quun refuge commode ?
Les femmes soutiennent-elles moins les rêves des hommes, ou est-ce à nous de mieux choisir avec qui les partager ?