Mon voisin adorait écouter du rock à deux heures du matin. J’ai offert un violon à mon fils et nous avons commencé à répéter nos gammes précisément à huit heures, juste au moment où mon voisin s’endormait.

Mon voisin adore écouter du rock à deux heures du matin. Jai acheté un violon à mon fils et nous avons commencé à répéter nos gammes exactement à huit heures, quand mon voisin venait juste de trouver le sommeil.

Chaque nuit, vers une heure et demie, le plafond de ma chambre commence à vivre sa vie. Dabord, un grondement sourd, comme si un orage approchait de loin, puis les basses se mettent de la partie, et les vibrations font danser le cristal dans le buffet au rythme des batteries.

Mon voisin du dessus sappelle Sébastien. Il est passionné par la création artistique, qui consiste surtout à écouter toute la discographie dIndochine et du vieux Téléphone, bière bon marché à la main, à toute heure.

Je ne suis pas du genre à chercher la confrontation. Je travaille comme comptable, jélève seule mon fils, Augustin, sept ans, et mon rêve le plus cher est simplement de dormir la nuit. Mais quand on se réveille avec limpression que Nicola Sirkis hurle Trois nuits par semaine dans loreille, le pacifisme lâche vite prise.

La première fois, je suis montée chez lui à deux heures du matin, encore en robe de chambre et chaussons. Il a ouvert, la trentaine, ébouriffé, le regard vague. Sa porte laissait filtrer une odeur de tabac et des riffs puissants.

Sébastien, ayez un peu de respect, ai-je dit calmement. Il fait nuit, jai du travail demain, lenfant doit aller à lécole.
Bah, cest pas fort, sest-il étonné, sappuyant sur le chambranle. Mon matos est bon, les basses sont douces.
Ma lampe se balance, ai-je repris.
Ok, je baisse le son, a-t-il marmonné en refermant la porte.

Le silence na duré que dix minutes, puis tout est revenu.

Le lendemain, jai décidé de suivre la procédure. Jai appelé la police. Ils sont arrivés une heure et demie plus tard : le marathon musical était fini, Sébastien dormait. Les policiers ont haussé les épaules : Il ny a pas de bruit, on ne peut rien constater. Écrivez au commissariat, il en parlera.

Effectivement, lagent de quartier est passé une semaine plus tard.
Jai discuté avec lui, ma-t-il rassurée au téléphone. Il a promis dêtre plus discret, mais vous savez, les amendes sont minimes, ça ne le touche pas.

Tout sest poursuivi. Chaque nuit, mes nerfs tremblaient sur le même rythme : boom-boom-boom. Jai commencé à boire de la tisane, à arriver au travail avec un teint gris, détestant mon immeuble, Sébastien et mon impuissance.

Explorer un don, cest important
Lidée mest venue un samedi matin. Installée à la cuisine avec un café, je regarde les cernes sous les yeux dAugustin. Lui aussi ne dort pas bien.
Maman, je peux apprendre le violon ? demande-t-il, en scrollant sur son téléphone.

Avez-vous déjà entendu un violon dans les mains dun débutant ? Ce nest pas de la musique, cest une torture auditive : un cri strident, limpression que la réalité se déchire.

Bien sûr mon grand, ai-je répondu, et mon sourire était pour la première fois en un mois vraiment féroce. On achètera le meilleur instrument.

Nous sommes allés le jour même dans un magasin de musique. Le vendeur, un monsieur distingué, nous a longuement conseillé un quart de taille.
Il a loreille, votre fils ? a-t-il demandé.
La motivation surtout, ai-je assuré.

En parallèle, jai épluché la réglementation locale sur le bruit. En semaine, le bruit est autorisé de huit heures à vingt-deux heures, les week-ends un peu plus tard.

Sébastien sendort généralement à quatre heures. À huit heures, son sommeil est profond.

Lundi matin. Augustin et moi au milieu du salon :
Allez, mon garçon ! Gamme de Do majeur. Fort, avec conviction.

Ce qui suit est difficilement descriptible. Le son évoquait un chat dont on écrase la queue, mélangé au grincement dun ongle sur une fenêtre. Le violon vibrait librement dans la dalle de béton, envoyant ses salutations à Sébastien, juste au-dessus.

Au bout de dix minutes, un crash retentit den haut probablement Sébastien lui-même. Cinq minutes plus tard, il tape furieusement sur les tuyaux. Nous continuons ; la loi est avec nous.

À 08h20, le téléphone sonne. Jouvre. Sébastien sur le seuil, en tee-shirt et boxer, les yeux rouges, lair brisé.
Mais vous êtes complètement dingue ! Il est huit heures ! Les gens dorment !
Bonjour Sébastien ! ai-je dit jovialement. On répète. Augustin a du talent, son prof recommande une heure chaque matin avant lécole.
Mais franchement, vous exagérez ! Jai la tête qui explose !
Drôle, non ? dis-je en feignant la surprise. On nest pas très fort. Tiens, Trois nuits par semaine, cette nuit ? Les basses étaient un peu faibles, non ?

Il me regarde, puis Augustin avec son violon et son archet, lair dun petit soldat.
Donc, vous faites exprès ?
Cest de lart, Sébastien. Il faut des sacrifices.

Un dialogue musical
Nous avons exercé ainsi pendant une semaine. Chaque matin, à huit heures. Dès le troisième jour, plus aucun concert la nuit du dessus Sébastien espère que le calme de sa part entraînera le nôtre. Mais la pédagogie nattend pas.

Le vendredi soir, il descend, sobre, en jean et chemise.
Écoute, voisine, dit-il épuisé. On doit négocier. Je nen peux plus. Ce bruit aigu me hante même en journée.
Je vous écoute, ai-je dit, linvitant à la cuisine.

Je pose un papier et un stylo sur la table.
Cest simple. Silence complet après 22h.
Et si jai des amis ? tente-t-il.
Et si Augustin se sent inspiré à sept heures un dimanche ? ai-je répliqué.

Sébastien sursaute nettement.
Daccord. Après dix heures, silence. On tient parole. Et le violon vous le vendrez ?
Non, ai-je assuré. Il reste en garantie. Il veillera sur laccord, prêt à lusage.

On signe ce pacte improvisé. Cela fait six mois quil fonctionne. Augustin ne touche plus au violon il préfère les échecs désormais.

Limmeuble est paisible. Il nous salue parfois à lascenseur. Il regarde mon fils avec prudence, moi avec respect. On dirait quil a compris : une femme tranquille, comptable, avec un enfant bien élevé peut être plus redoutable quun rockeur endurci.

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