Mon voisin adorait écouter du rock à deux heures du matin. Jai acheté un violon à mon fils et nous avons commencé à répéter nos gammes pile à huit heures, juste quand le voisin sendormait.
À une heure et demie du matin, le plafond de ma chambre prenait toujours une vie étrange. Dabord, on entendait ce grondement sourd, comme un orage qui approche au loin, puis les basses se mêlaient pour faire vibrer la vaisselle dans le buffet en rythme avec la batterie.
Mon voisin du dessus sappelait Thierry. Il vouait un culte à sa façon d’écouter inlassablement toute la discographie de Noir Désir et des premiers morceaux de Téléphone, bière à la main, à nimporte quelle heure.
Je ne suis pas conflictuelle de nature. Comptable de profession, jélève seule mon fils de sept ans, Éloïse, et mon rêve le plus cher est simplement de dormir paisiblement. Mais quand vous vous réveillez avec limpression que Bertrand Cantat hurle dans votre oreille, le pacifisme sépuise très vite.
La première fois, je suis montée chez lui vers deux heures du matin, en robe de chambre et chaussons. Il ma ouvert la porte un homme dune trentaine dannées, les cheveux en bataille, le regard flou. Son appartement sentait la cigarette et le rock.
Thierry, ayez un peu de décence, lui ai-je dit en essayant de rester calme. Cest la nuit, jai du travail demain, Éloïse doit aller à lécole.
Bah, où est le problème ? répondit-il dun air vraiment étonné, appuyé contre lencadrement. Cest pas si fort, mon matos est bon, ça chauffe pas.
Ma lampe à suspension tangue, ai-je répliqué.
Ok, je baisse, grogna-t-il avant de claquer la porte.
Le répit na duré que dix minutes. Puis tout a recommencé.
Le lendemain, décidée à faire les choses dans les règles, jai appelé la police. Les agents sont arrivés une heure et demie plus tard, quand le concert sétait terminé et que Thierry dormait profondément. Ils ont simplement haussé les épaules : « Il ny a pas de bruit, madame, rien à constater, contactez le syndic, il ira le voir. »
Le syndic est effectivement venu, mais seulement une semaine après.
Jai discuté avec lui, ma-t-il dit au téléphone. Il promet dêtre plus discret, mais vous savez, les amendes sont symboliques, il sen fiche.
Tout a continué comme avant. Chaque nuit, le même rythme « boum-boum-boum » me martelait les nerfs. Je suis passée à la valériane, jarrivais au travail livide, détestant limmeuble, Thierry et mon impuissance.
Développer le talent de mon enfant
Un samedi matin, lidée mest venue par surprise. À la cuisine avec mon café, je regardais Éloïse, les yeux cernés. Elle aussi manquait sommeil.
Maman, est-ce que je peux apprendre le violon ? a-t-elle demandé, en parcourant quelque chose sur son téléphone.
Vous avez déjà entendu un violon joué par quelquun qui débute ? Ce nest pas de la musique, cest un cri strident qui donne envie de fuir, des aigus qui déchirent lair.
Bien sûr, ma chérie, ai-je dit avec, pour la première fois depuis des semaines, un vrai sourire carnassier. Et on prendra le meilleur instrument.
Nous sommes allées au magasin le jour même. Le vendeur, un homme âgé, cultivé, nous a fait choisir une « quart de taille ».
Elle a loreille ? demanda-t-il.
Elle a une motivation incroyable, lui répondis-je.
En parallèle, je me suis plongée dans la réglementation locale sur le bruit. En semaine, il est permis de faire du bruit dès huit heures du matin, les week-ends, un peu plus tard.
Thierry se calme généralement vers quatre heures. À huit heures, il dort dun sommeil particulièrement profond.
Lundi matin, nous sommes dans le salon avec Éloïse.
Allez, ma puce, petite gamme de Do majeur. Fort. Avec passion.
Décrire ce qui suivit est délicat : le son était à la fois semblable à un chat dont on écrase la queue, mêlé au grincement des ongles sur du verre. Le violon, non atténué, vibrait parfaitement dans la structure en béton, saluant sans filtre le voisin du dessus.
Dix minutes plus tard, quelque chose tomba bruyamment chez lui. Peut-être Thierry lui-même. Cinq minutes après, il frappait la tuyauterie. Nous ne nous sommes pas arrêtées la loi était de notre côté.
À 8h20, la sonnette retentit. Jouvre. Thierry, en débardeur et caleçon, les yeux rouges, le visage abattu.
Mais vous êtes folle ? sétrangla-t-il. Il est huit heures ! Les gens dorment !
Bonjour Thierry ! ai-je lancé gaiement. Nous répétons. Éloïse est douée, le professeur recommande un entraînement matinal. Une heure minimum.
Vous vous moquez de moi ? Jai mal à la tête !
Étrange, nest-ce pas ? Je nétais pas sûre, mais cette nuit, le morceau de Noir Désir ma parue un peu moins profond sur les basses.
Il nous regarda, puis zieuta Éloïse debout, le violon et larchet à la main, telle une petite guerrière.
Cest volontaire ?
Cest de lart, Thierry. Lart nécessite des sacrifices.
Paix par la musique
Nous avons répété une semaine. Tous les matins, à huit heures pile. Dès le troisième jour, les concerts nocturnes se sont interrompus Thierry espérait quen se montrant discret, nous arrêterions aussi. Mais lapprentissage, ça ne se discute pas.
Le vendredi soir, il descendit de lui-même. Sobre, en jean et chemise.
Écoute, voisine, dit-il, fatigué. Trouvons un accord. Je nen peux plus. Ce grincement mobsède même le jour.
Je técoute, lui ai-je dit en linvitant à la cuisine.
Jai posé une feuille et un stylo sur la table.
Les conditions sont simples. Silence total après 22h00.
Et si jai des amis ? tenta-t-il de négocier.
Et si Éloïse est inspirée à sept heures un dimanche ? ai-je répondu calmement.
Il frissonna dun coup.
Daccord. Silence après dix. Marché conclu. Et le violon tu le vends ?
Non, il reste là en garantie de laccord. Il trônera sur larmoire, prêt à servir.
Nous avons signé ce pacte improvisé, et il fonctionne depuis six mois. Éloïse a rangé le violon depuis longtemps ; elle préfère désormais les échecs.
Limmeuble est devenu paisible. Parfois, Thierry me salue dans lascenseur. Il regarde Éloïse avec une certaine inquiétude, et moi avec respect. Il a compris que sous une apparence tranquille, une mère seule, comptable, armée de patience et de détermination, peut exercer une force insoupçonnable. Et au fond, vivre en paix exige parfois de trouver des compromis inattendus ou simplement dapprendre à écouter lautre.