Journal intime. Paris, mardi.
Mon voisin adorait écouter du rock à deux heures du matin. Jai acheté un violon à mon fils et nous avons commencé à répéter nos gammes dès huit heures, juste au moment où le voisin tombait dans ses bras de Morphée.
À une heure et demie précise chaque nuit, le plafond de ma chambre devenait étrangement vivant. Dabord, un grondement sourd, comme un orage lointain, puis les basses sinvitaient, déferlant si fort que le cristal de mon buffet tremblait de façon anxieuse sous le rythme des percussions.
Mon voisin du dessus sappelait Christophe. Grand fan de « création artistique », il passait ses soirées à écouter toute la discographie de Noir Désir et des vieux albums de Téléphone, tout en sirotant une bière douteuse à nimporte quelle heure du jour ou de la nuit.
Je suis plutôt pacifique de nature. Comptable de profession, mère solo de mon garçon de sept ans, Lucien, je rêve surtout de dormir paisiblement. Mais quand on se réveille avec limpression que Bertrand Cantat hurle directement dans votre oreille, le pacifisme laisse vite place à la défense active.
La première fois, je suis montée chez lui vers deux heures en robe de chambre et chaussons. Il ma ouvert, la trentaine, cheveux en bataille, le regard embué. Lodeur de cigarette et le rock saturé séchappaient de son appartement.
Christophe, vous pourriez faire preuve dun peu de respect, ai-je lancé calmement. Il est tard, demain je dois travailler, mon fils doit aller à lécole.
Ah bon ? répondit-il, sincèrement étonné, sappuyant contre lencadrement. Ce n’est pas si fort, le son est bon, les basses sont douces.
Ma suspension tangue, ai-je dit.
Ok, je baisse, grogna-t-il en refermant brutalement sa porte.
Le silence dura dix minutes à peine. Puis tout recommença comme avant.
Le lendemain, jai tenté la voie officielle. Jai appelé la police. Ils sont arrivés une heure et demie plus tard, mais le marathon musical était terminé et Christophe dormait déjà. Les agents haussèrent les épaules : « Pas de bruit, rien à constater. Faites une lettre au syndic ou à la mairie, ils viendront discuter ».
Le gardien est venu, oui, mais seulement une semaine après.
Jai parlé avec lui, m’annonce-t-il. Il a promis de faire attention, mais vous savez, les amendes sont symboliques, ça ne lui fait ni chaud ni froid.
Donc rien ne changea. Chaque nuit, mes nerfs vibraient au même rythme : « boum-boum-boum ». Jai commencé à boire de la camomille, je venais travailler le visage gris, et je détestais cet immeuble, Christophe, et mon impuissance.
Le talent de mon fils, il faut lencourager
Un samedi matin, une idée me trouvait. Lucien, avec de larges cernes sous les yeux, était fatigué aussi.
Maman, jaimerais apprendre à jouer du violon, murmura-t-il, les yeux rivés sur mon téléphone.
Avez-vous déjà entendue un violon manié par un débutant ? Ce n’est pas de la musique : cest une plainte stridente, comme si la réalité elle-même se déchirait.
Bien sûr, mon cœur, ai-je dit, affichant pour la première fois depuis longtemps un sourire véritablement carnassier. On nachètera que le meilleur instrument.
Nous sommes allés au magasin ce jour-là. Le vendeur, un monsieur âgé très distingué, nous a déniché un « quart » de violon.
Il a loreille, votre garçon ?
Il a une grande motivation, assurai-je.
En parallèle, jexaminai en détail la réglementation locale sur le bruit. En semaine, on peut faire du bruit à partir de huit heures, le week-end un peu plus tard.
Christophe se calmait vers quatre heures du matin. À huit heures, il dormait profondément.
Lundi, huit heures. Lucien et moi sommes au milieu du salon.
Vas-y, mon grand, ta gamme de do majeur. Fort, avec émotion.
Impossible dexprimer ce qui suivit par des mots. Le son évoquait le cri dun chat coincé sous la porte, mêlé au grincement dun ongle sur une vitre. Le violon résonnait dans le béton de notre immeuble, envoyant un message direct au voisin du dessus.
Dix minutes plus tard, un bruit sourd : probablement Christophe lui-même. Cinq minutes après, il frappe contre les tuyaux. Mais nous avons continué la loi était de notre côté.
À 8h20 exactement, la sonnette retentit. Jouvre. Christophe sur le palier, t-shirt, boxer, yeux rouges et visage de naufragé.
Mais vous êtes dingue ? râle-t-il. Il est huit heures ! Les gens dorment !
Bonjour, Christophe ! dis-je enjouée. Nous répétons. Lucien a du talent, le prof a recommandé une heure de séance chaque matin, avant lécole.
Cest une blague ? Jai la tête en vrac !
Bizarre, murmurai-je faussement naïve. Pourtant, ce nest pas si fort. Dailleurs, « Le vent nous portera » cette nuit, ce nétait pas trop mal, mais les basses manquaient de puissance, non ?
Il me regarde, puis Lucien, debout avec son violon et son archet, comme un petit soldat.
Vous faites exprès ?
Cest de lart, Christophe. Lart demande des sacrifices.
La paix par la musique
Nous avons joué toute la semaine. Chaque matin, à huit heures tapantes. Les concerts nocturnes du dessus cessèrent vite Christophe espérait que nous arrêterions en retour. Mais lapprentissage ne sinterrompt jamais.
Vendredi soir, il descendait lui-même. Sobre, jeans, chemise.
Écoute, voisine, dit-il épuisé. Je veux négocier. Je nen peux plus. Ce grincement me poursuit même dans la journée.
Je vous écoute, lui ai-je dit, linvitant à la cuisine.
Jai posé une feuille et un stylo sur la table.
Les règles sont simples. Silence complet après 22h.
Et si jai des amis ? tente-t-il de discuter.
Et si Lucien a linspiration à sept heures le dimanche ? ai-je rétorqué tout aussi calmement.
Christophe sursaute.
Daccord. Après dix heures, silence. Marché conclu. Mais le violon vous le vendez ?
Non, répliquai-je. Il reste comme garantie de ce contrat. Rangé sur larmoire, prêt à servir si nécessaire.
Nous avons signé un pacte improvisé de silence. Et cela fonctionne depuis six mois. Lucien a délaissé le violon pour les échecs.
Le palier est devenu paisible. Parfois, Christophe et moi nous croisons près de lascenseur. Il regarde Lucien avec crainte, et moi avec un respect certain. Il a compris : une femme discrète comptable avec un enfant bien élevé peut être plus redoutable quun rockeur impénitent.