Mon voisin adorait écouter du rock à 2 heures du matin. J’ai offert un violon à mon fils et nous avons commencé à répéter des gammes dès 8 heures, juste au moment où mon voisin s’endormait.

À présent, quand je repense à cette histoire, jy vois toute la saveur de la vie dimmeuble parisien, autrefois, à cette époque où le quartier Montparnasse navait pas encore été grignoté par les cafés branchés et la foulée des touristes.

Mon voisin du dessus, Gérard, avait une passion pour le rock. Mais pas nimporte quel rock : il vouait un culte à lintégrale de Téléphone et au Metal le plus bruyant, écouté en boucle, surtout à deux heures du matin, lorsqu’il sinstallait dans son fauteuil avec une bière bon marché et son éternelle cigarette. Les vibrations de ses soirées musicales résonnaient jusque dans les murs, et le cristal hérité de ma grand-mère dans le vaisselier tintait au rythme des basses venus den haut, tel un écho de tempête lointaine.

De mon côté, je nétais pas du genre à chercher le conflit. Comptable de métier, veuve depuis quelques années, jélevais seule ma petite fille, Solène, âgée de sept ans, et mon unique désir était de dormir enfin sans être réveillée par des refrains saturés et la voix éraillée du chanteur de Trust. Mais quand on se réveille en sursaut, persuadé que Jean Louis Aubert hurle « Cendrillon » à votre oreille, même la plus grande pacifiste baisse les armes.

La première fois que je suis montée chez Gérard, cétait vers deux heures du matin, en peignoir et pantoufles. Il ma ouvert, les cheveux en bataille, le regard perdu. Une odeur de tabac froid et de bière séchappait de son appartement, accompagné du bruit assourdissant de sa fête solitaire.

Gérard, soyez raisonnable, ai-je dit, en gardant mon calme. Il est tard, demain je dois aller travailler, Solène à lécole…
Mais enfin, ce nest pas si fort, rétorqua-t-il, surpris. Jai une bonne chaîne, les basses sont douces.
Ma lampe se balance ! lui ai-je répondu.
Bon, je vais baisser, grommela-t-il en refermant la porte.

La paix na duré que dix minutes. Puis la tempête sonore est revenue.

Le lendemain, jai voulu faire les choses dans les règles. J’ai appelé les policiers. Ils sont arrivés, bien trop tard. Gérard dormait déjà, le concert terminé. Ils ont haussé les épaules : « Il ny a rien à constater. Adressez-vous au gardien, il lui parlera. »

Le gardien est venu, certes, mais seulement une semaine plus tard.
J’ai discuté avec lui, ma-t-il dit au téléphone. Il promet dêtre plus discret, mais comprenez : les amendes sont symboliques, tout le monde sen moque.

Et la musique nocturne a continué. Chaque nuit, mon moral seffritait sous le rythme entêté : « boum-boum-boum ». Je me suis mise à avaler des tisanes de camomille et à arriver au bureau avec des cernes de plus en plus prononcés, haïssant Gérard, cet immeuble, et ma propre impuissance.

Le talent de Solène méritait dêtre cultivé

Lidée est venue un samedi matin, alors que je contemplais la mine fatiguée de ma fille. Elle aussi dormait mal.
Maman, tu crois que je pourrais apprendre à jouer du violon ? demanda-t-elle en feuilletant lapplication sur ma tablette.

Avez-vous déjà entendu un violon tenu par un enfant débutant ? Ce nest pas de la musique, cest un cri perçant qui déchire lair et fait frissonner la réalité elle-même.

Bien sûr, Solène, répondis-je, esquissant mon premier vrai sourire depuis des semaines, carnassier, presque victorieux. On tachètera le plus beau violon.

Ce jour-là, nous sommes parties chez le luthier. Le vendeur, un monsieur distingué à moustache, a pris le temps de lui choisir une « petite taille ».
Elle a loreille ? demanda-t-il.
Sa motivation est exemplaire, répliquai-je.

En parallèle, jai étudié scrupuleusement la réglementation locale sur le bruit. En semaine, tout bruit était autorisé à partir de huit heures, plus tard le week-end.

Gérard sécroulait vers quatre heures du matin. À huit, il dormait dun sommeil profond.

Lundi matin. Nous voici, Solène et moi, au centre du salon.
Vas-y, Solène, ta gamme de do majeur. Fort, et avec conviction.

Impossible de décrire ce qui suivit. Un concert de chat écrasé mêlé à des grincements de craie sur tableau, le violon vibrant sans modération à travers le plafond, envoyé droit dans lappartement de Gérard.

Dix minutes plus tard, un fracas den haut. Probablement Gérard tombant du lit. Cinq minutes après, coups rageurs sur les canalisations. Nous narrêtions pas la loi était de notre côté.

À 8h20, la sonnette retentit. Jouvre la porte. Gérard, en débardeur et boxer, les yeux rouges, lair battu.

Quest-ce que vous faites ? gronda-t-il. Il est huit heures ! Les gens dorment !
Bonjour, Gérard ! dis-je avec entrain. On fait nos gammes. Solène a du talent, le professeur nous a dit de répéter chaque matin avant lécole. Minimum une heure.
Vous vous moquez ? Jai la tête qui explose !
Étonnant, répondis-je, faussement surprise. Hier soir, votre Téléphone ma semblé un peu fade… les basses manquaient de profondeur.

Il jeta un œil à Solène dans le couloir, violon et archet en main, telle une petite guerrière.
Cest fait exprès ?
Cest de lart, Gérard. Cela demande des sacrifices.

La paix par la musique

Nous avons poursuivi notre entraînement toute la semaine. Chaque matin, à huit heures précises. Dès le troisième jour, les concerts nocturnes ont cessé. Gérard espérait ludique que, silencieux, nous abandonnerions. Mais le processus dapprentissage ne souffre aucune interruption.

Vendredi soir, Gérard descendit, sobre, en jean et chemise.
Écoute, voisine, dit-il, épuisé. On va sarranger. Je nen peux plus. Ce grincement est dans ma tête tout le jour.
Je vous écoute, déclarai-je en linvitant à la cuisine.

Je sortis une feuille et un stylo.
Cest simple : silence après 22h.
Et en cas dinvités ? tenta-t-il de négocier.
Et si Solène se sent inspirée à sept heures le dimanche ? répliquai-je calmement.

Gérard frémit.
Daccord. Après dix heures : silence. Marché conclu. Et le violon… vous le vendrez ?
Non, dis-je. Il restera. En garantie du respect du pacte. Toujours prêt, à portée de main.

Nous avons scellé ce « pacte de silence » improvisé. Il est toujours en vigueur, six mois plus tard. Solène a abandonné le violon, désormais passionnée déchecs.

Dans limmeuble, la tranquillité règne. Parfois, Gérard me salue devant lascenseur, avec un regard mêlé de respect et de prudence lorsquil croise ma fille. Il a compris, semble-t-il, que la comptable silencieuse, mère dune enfant bien élevée, peut être bien plus redoutable quun rockeur invétéré.

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