Hier soir, je suis passé chez mon voisin Philippe pour lui demander une perceuse. Il m’a ouvert la porte en pantalon de jogging et tee-shirt :
Entre, je viens de finir de dîner.
Je suis entré. L’appartement était impeccable, une odeur alléchante de poulet rôti flottait dans la cuisine. Sur la table, un ordinateur portable et un verre de Bordeaux entamé.
Philippe a cinquante et un ans. Divorcé depuis douze ans, il vit seul. Il travaille comme ingénieur et touche environ trois mille cinq cent euros par mois.
Je le connais depuis cinq ans, depuis que je me suis installé dans cet immeuble. Jamais je nai vu de femme chez lui. Pas même une invitée.
Il ma tendu la perceuse et ma servi un whisky :
Reste un peu, ça fait longtemps quon ne sest pas vus.
On sest installés autour de la table. Nous avons trinqué.
Je lui ai demandé :
Dis-moi, Philippe, pourquoi restes-tu seul ? Tu nas jamais cherché à refaire ta vie ?
Il a souri, un rien amer :
Je ne cherche pas, et je ne veux pas. Tu sais, Luc, ça fait douze ans maintenant. Et tu sais quoi ? Ça me va très bien.
Pourquoi ?
Il a rechargé nos verres, sest adossé à sa chaise :
Je vais texpliquer. Six raisons. Claires. Je les ai apprises à mes dépens.
Première raison Risque de ruine en cas de divorce
Philippe a entamé :
Jai divorcé il y a douze ans. On a été mariés dix-huit ans, avec Sophie. On a une fille, Juliette, vingt-huit ans aujourdhui, elle habite seule.
Il a bu une gorgée :
Jai demandé le divorce après avoir découvert son infidélité. Elle me trompait avec un collègue.
Et alors ?
Le juge a partagé lappartement en deux. Pourtant, cest moi qui avais remboursé la plus grande partie du crédit. Résultat : on a vendu, on a divisé la somme, jai acheté ce petit deux-pièces.
Il ma lancé un regard grave :
Luc, jai perdu la moitié de mon patrimoine pour une trahison. Cest légal, tout va bien. Tu comprends ? Je bossais, je payais tout, elle me trompait, et elle récupère la moitié.
Cest la loi
Justement. Alors, pourquoi je prendrais le risque ? Imagine, je rencontre une femme. On emménage ensemble. Trois ans de vie commune. Mariage. On achète une voiture, peut-être quelque chose dautre. Un jour, elle sen va. À quoi bon tenter le diable ?
Je nai rien répondu. Il a continué.
Deuxième raison Manque de soutien pour les rêves
Tu sais, Luc, jai un rêve. Jaimerais macheter une vieille moto. La restaurer. Faire des balades le week-end.
Sympa comme rêve.
Oui. Ça fait un an que jéconomise. Six mois encore, et je ramène une vieille Motobécane des années 70. Je vais la retaper de A à Z.
Il a bu une gorgée deau pour faire passer le whisky :
À lépoque du mariage, javais toujours des rêves, aussi. Jai voulu apprendre la guitare. Jai acheté linstrument, payé des cours. Sophie ma dit : « Tas quel âge ? Tu ne feras pas carrière, faut arrêter de rêver ! » Jai laissé tomber. Jaurais voulu aller faire du kayak dans les Gorges du Verdon. Elle ne cessait de répéter : « Tes fou ? On a la maison à payer, on na plus vingt ans. »
Son regard sest perdu dans le soir derrière la fenêtre.
Les femmes ne soutiennent pas nos rêves. Elles trouvent ça infantile ou inutile. Aujourdhui, je fais ce qui me plaît. Jaurai ma moto, et personne pour me dire que je me prends pour un gamin.
Troisième raison Lexigence démesurée des femmes
Philippe a repris :
Il y a trois ans, jai testé les sites de rencontre. Je me suis inscrit, honnêtement : âge, boulot, salaire, passions.
Et alors ?
Jai échangé avec quelques-unes. Une Claire, quarante-six ans, secrétaire dans un salon de coiffure. Elle gagne un peu plus de mille trois cents euros. Et elle écrit : « Vous êtes intéressant, mais je cherche un homme qui gagne au moins cinq mille euros par mois. »
Il a éclaté de rire :
Je lui ai demandé : « Et vous, combien gagnez-vous ? » Elle a mal pris la question, ma bloqué direct.
Sérieux ?
Absolument. Luc, aujourdhui, beaucoup de femmes se prennent pour des princesses. Elles veulent un homme avec deux voitures, un appartement, un haut salaire et elles, elles ramènent quoi ? Le fameux « féminin sacré ».
Il a terminé son verre.
Je gagne bien ma vie. Jai mon appart, ma voiture. Pour beaucoup, je passe pour un raté : pas millionnaire, trop banal. Pourquoi je fréquenterais celles qui ne respectent même pas ce que je suis ?
Quatrième raison La gestion de la maison
Je lai interrogé :
Mais la vie de couple, la chaleur dun foyer, ça ne te manque pas ? Un bon repas, de la compagnie ?
Philippe a haussé les épaules, presque moqueur :
Luc, regarde autour de toi. Cest propre ? Oui, cest propre. Cest moi qui fais le ménage, chaque semaine. Ça me prend une heure. La cuisine ? Je cuisine tous les jours. Ce soir cétait poulet et légumes, une demi-heure. Le linge ? La machine tourne toute seule, je nai quà appuyer sur un bouton.
Il sest levé, ma fait un petit tour de la cuisine : tout était bien rangé.
Je nai pas besoin dune femme pour tenir ma maison. Et tu sais quoi ? De nos jours, la moitié ne cuisine même plus. Elles commandent à emporter ou se nourrissent de surgelés.
Tu exagères
Il en existe des bonnes ménagères, mais cest rare. Et pourquoi je voudrais une fée du logis qui exige en échange que je paie tout ? Je préfère être autonome.
Cinquième raison La peur des manipulations et du mensonge
Philippe a ajouté un doigt de whisky à nos verres.
Luc, après mon divorce, jai fréquenté deux femmes. À chaque fois, déception.
Elles mentaient ?
La première, Caroline, jurait être célibataire. Après un mois, je découvre quelle est encore mariée. Elle cherchait un passe-temps parce que son mari, selon elle, ne crachait pas assez au bassinet.
Il a soupiré :
La deuxième, Hélène, me disait ne pas avoir denfants. Deux mois après, je découvre quelle a deux garçons, jamais mentionnés, de peur de me « faire peur ».
Pas de chance
Voilà. Jen ai assez des cachotteries. Mentir ou omettre, pour elles, cest naturel. Elles veulent séduire, elles tembrouillent, elles sétonnent si on devient méfiant.
Sixième raison Linitiative masculine, aujourdhui sanctionnée
Philippe sest renversé dans sa chaise, un air désabusé.
La dernière fois, il y a un an, j’ai tenté daborder une femme, à la librairie. Elle feuilletait du Balzac, la cinquantaine élégante. Jarrive, je tente une ouverture : « Bonjour, vous aimez les classiques ? Je peux vous conseiller. » Elle ma lancé un regard glacial, genre pervers, a lâché « Je me débrouille, merci. » Elle est partie aussitôt.
Il a esquissé un sourire las :
Luc, aujourdhui, si tu fais le premier pas, tes suspect. Un message, cest de la drague lourde. Un café, tu passes pour profiteur. Trop de femmes se braquent. Alors jai arrêté. Linitiative, maintenant, cest terminé. Si une femme veut vraiment, quelle fasse signe.
Pourquoi jai réfléchi Ce que jen ai pensé
Philippe a achevé son verre et ma fixé :
Luc, je ne dis pas que toutes les femmes sont mauvaises. Il y en a des bien. Mais en trouver une, cest comme chercher une aiguille dans une botte de foin. Lerreur, elle coûte cher : argent, temps, énergie.
Il sest levé :
Jai cinquante et un ans. Un travail qui me plaît. Mon apart, ma voiture. Des projets. Des amis. Je suis heureux, seul. Pourquoi risquer ce bonheur pour une relation qui, dans neuf cas sur dix, finit en catastrophe ?
Je suis rentré chez moi. Allongé dans le noir, je repensais à ses mots.
Jai quarante-neuf ans. Vingt-trois ans de mariage. Tout va bien avec ma femme. Mais si javais été seul Aurais-je fait comme lui ?
Probablement.
A-t-il raison, Philippe, de vivre en solitaire par peur de tout perdre ? Ou fuit-il lamour, terrorisé à lidée dessayer ?
Est-ce vrai quon ruine toujours lhomme, même si la femme a trompé ? Ou Philippe exagère-t-il ?
A-t-on raison, à cinquante ans passés, de fuir lengagement parce que le prix dune erreur serait trop lourd ? Ou nest-ce là quun repli sur soi, un égoïsme déguisé ?
Et vraiment est-ce que les femmes brisent nos rêves ? Ou les hommes cherchent-ils celles qui ny croient pas ?