Le prétendant un homme daffaires a débarqué au restaurant sans portefeuille, histoire de tester mon « intérêt matériel ». Fort heureusement, je nai pas perdu mon sang-froid Voilà ce que jai fait.
Le restaurant où Fabrice mavait conviée pour notre deuxième rendez-vous était le genre dendroit qui transpire la prétention : lumière tamisée à la limite du lugubre, serveurs glissant entre les tables comme des ombres bien élevées. Lui, parfaitement assorti au décor, respirait le luxe discret : costume taillé, montre clinquante et ce demi-sourire insolent de ceux qui nont jamais connu la file dattente à la CAF.
Prends ce que tu veux ! ma-t-il lancé dun ton désinvolte, sans même jeter un coup dœil à la carte. Je supporte pas les femmes qui simposent des limites.
La phrase avait le panache des contes de fées sur les princes généreux, mais quelque chose clochait. Était-ce son regard évaluateur, ou les anecdotes, un peu trop passionnées, sur ses ex, qui, selon lui, ne voyaient en lui quun « chéquier sur pattes » ?
Jai joué modeste : salade de canard et un verre de Sancerre. Fabrice, en revanche, a vu grand : entrecôte, tartare, une bouteille dun Saint-Émilion hors de prix. Il pérorait sur le business, se plaignait du matérialisme ambiant, dissertait sur les « vraies valeurs ». Je lécoutais dune oreille distraite, me demandant si jétais vraiment à un rendez-vous, ou à un oral de Sciences Po où la question piège attend au tournant.
One-man-show
Lorsque le serveur a délicatement déposé la note dans son étui en cuir noir, Fabrice na pas cillé. Poursuivant ses lamentations sur la décadence des mœurs, il a plongé nonchalamment la main dans la poche intérieure de sa veste, puis dans lautre, puis a tapoté sur ses pantalons Un nuage dembarras sur le visage, la superbe aussitôt envolée.
Mince a-t-il soupiré, droit dans mes yeux. Jai dû laisser mon portefeuille au bureau. Ou bien dans une autre voiture.
Il a écarté les bras, façon PLS de luxe, sans paniquer le moins du monde. Pas un mot au serveur, aucun geste vers son smartphone pour régler par virement. Juste un regard appuyé sur moi.
Quelle situation ridicule, vraiment a-t-il renchéri, en senfonçant dans son fauteuil. Tu pourrais payer, non ? Je te rembourse, promis ! Sinon, cest moi qui régale la prochaine fois, avec les intérêts.
Cest là que ça ma frappée : ce nétait ni un oubli, ni une coïncidence. Un test, bien huilé, sur lequel il avait philosophé toute la soirée.
Javais lu ce genre dhistoires sur des forums, vu dans des séries françaises bas de gamme, mais jamais je naurais cru y être confrontée, incarnée par un adultissime homme daffaires, sil vous plaît.
Sa logique était simpliste à pleurer : si je règle sans broncher, je suis la gentille compréhensive, docile, prête à porter secours. Si je refuse, cest que je suis une vénale, une croqueuse deuros. Devant moi, plus un businessman mais un manipulateur complexé, armé de son test à deux balles.
Là, il était sûr de lui, persuadé que lhonneur dêtre courtisée par un parti « aussi enviable » machèverait de sortir ma carte bancaire sans faire dhistoire.
Keep cool et paiement séparé
Jai ouvert mon sac à main dun geste tout ce quil y a de plus calme, papillon dans lâme. Fabrice sest relâché, convaincu davoir remporté sa petite victoire.
Aucun souci, ai-je souri en appelant le serveur.
Nous allons séparer laddition, sil vous plaît, ai-je demandé tout net. Je paie pour moi. Quant au steak, au vin et au dessert, cest à monsieur de régler.
Son sourire sest évaporé.
Comment ça ? a-t-il chuchoté, se penchant vers moi. Je tai dit que javais pas de portefeuille !
Jentends bien, ai-je répondu, passant mon téléphone sur le terminal. Mais on se connaît à peine. Chacun règle sa part, cest la norme, non ? La note de celui qui minvite dans un resto hors de prix et prend le meilleur du menu, franchement, ce nest pas pour moi. Tu es adulte, je suis certaine que tu trouveras une solution.
Le serveur a figé, partagé entre la loyauté pour la serveuse en moi et la pitié pour le dandy sans portefeuille. Fabrice est devenu cramoisi, son côté mas-tu-vu fondant comme du beurre au soleil.
Sérieusement ? Pour cette somme ? Je tai dit que je te rembourserai Je voulais juste te tester !
Eh bien, test réussi, ai-je rétorqué, me levant. Je suis justement du genre à ne pas me laisser balader.
Direction la sortie Mais avant de franchir le perron, jai senti quil me manquait le bouquet final. Je lai laissé là, tout penaud, planté devant laddition, en pleine crise existentielle de portefeuille absent.
Demi-tour sur mes talons. Jai sorti de mon porte-monnaie quelques billets froissés et une poignée de centimes échoués au fond du sac.
Au fait, ai-je ajouté en déposant la fortune miniature à côté de son verre de grand cru. Si ton portefeuille fait la tournée des voitures, tu dois pas avoir de quoi prendre un taxi, non ?
Voilà de quoi te payer le métro. Tinquiète, tu vas ten sortir. Considère ça comme mon sponsoring à tes recherches sur la psychologie féminine.
Quelques curieux se sont tournés, Fabrice avait lair davoir pris un bon soufflet.
Jai filé dehors.
Ce dîner ma coûté une salade et un verre de vin franchement, le prix modique pour éviter dinvestir des années dans une mascarade. Jose espérer quil en retire une leçon, mais avec ce genre de phénomènes, il ne faut pas trop rêver.
Et vous, quauriez-vous fait à ma place ? Auriez-vous secouru le « distrait du portefeuille », ou choisi lhonnêteté quitte à le froisser ?