Journal intime du 10 février
Jai accepté une invitation un peu particulière ce soir, et jai encore le sourire qui me monte aux lèvres en repensant à cette aventure glaciale. Ça ma valu une bonne leçon : on ne peut pas juger une âme sur ses principes !
Il sappelait Antoine. Sur ses photos, un homme dans la trentaine, lair soigné, rien dextravagant ou flagrant. Son profil évoquait des « réflexions sur la conscience », « le développement personnel » et la quête dune « véritable âme vivante ». Déjà là, mon expérience me soufflait de me méfier : chez certains hommes, plus ils parlent de « vraie femme », plus ils cherchent une partenaire commode, sans ambitions ni envies.
On a échangé quelques messages. Antoine restait poli, mais laissait parfois filtrer détranges idées, notamment sur la vision quil avait des femmes modernes : selon lui, elles seraient « corrompues par largent ».
Toutes ne jurent que par les restaurants, Maurice-les-Mers et les téléphones, écrivait-il. Plus personne ne veut simplement découvrir lâme de lautre, marcher et discuter.
Je hochais la tête mentalement, tout en tâchant de détourner la conversation. Chacun a ses blessures, me disais-je. Peut-être une ex lui a laissé des désillusions ou des dettes. Je préfère ne pas juger trop vite.
Et puis, il ma proposé de nous rencontrer. Seul hic : nous étions en plein cœur de février, mais surtout sous une vague de froid exceptionnelle. Il faisait -20°C ! Les médias titraient sur le froid, la mairie de Paris envoyait des alertes : « Restez chez vous sauf nécessité. »
Retrouvons-nous au parc, a-t-il écrit. Un peu de marche, de lair pur, rien dartificiel entre nous.
Antoine, lui ai-je répondu, il fait -20°C, on tiendra dix minutes avant de finir en sculptures de glace. Un café ne serait pas plus judicieux ?
La réponse ne sest pas fait attendre.
Je ne fréquente pas les cafés, ils nattirent, à mon avis, que des profiteuses qui attendent un repas gratuit. Moi, je cherche une compagne pour traverser toutes les épreuves, feu, eau et froid. Si tu exiges que je dépense 20 euros, nous ne sommes pas faits lun pour lautre.
Ma curiosité la emporté. Javais envie de voir ce « puriste des relations », pour qui une tasse dexpresso représente laliénation financière.
Soit, lui ai-je envoyé, parc à 19h devant lentrée principale.
La préparation fut toute une opération. Jai sorti de mon placard mes sous-vêtements thermiques, un pull épais, puis mon ensemble de ski. Aux pieds, des bottes épaisses et chaudes, avec chaussettes de laine ; sur la tête, une chapka.
Mon reflet dans la glace évoquait plus une exploratrice en mission polaire quune Parisienne en quête damour.
Allez, Antoine, accroche-toi, ai-je lancé à mon miroir avant de me glisser dans la nuit glacée.
À 19h pile, jétais devant le parc. Il ne faisait pas bon : mes joues gelées, pas un chat, tout le monde avait préféré les intérieurs confortables.
Antoine attendait, dans un manteau dautomne. Il sautillait sur place, soufflait sur ses mains, son nez violacé, ses oreilles rougies.
Je mapproche.
Salut ai-je dit étouffée par la laine.
Il me scanna du regard, probablement espérant voir une fragile demoiselle en collants, battant des dents, cherchant sa protection. Au lieu de ça, il découvrit une montagnarde parée pour Alaska.
Salut, articulait-il, les dents serrées. Tu as prévu large.
Tu as bien dit : feu, eau, froid. Jai commencé par le froid. On y va ?
15 minutes de gloire
On entame lallée. Cette promenade restera dans le palmarès des rendez-vous les plus surprenants de ma vie.
La météo te plaît ? lui lançai-je, ton mondain.
Ça réveille répondit-il difficilement. Seule sa bouche bougeait, bleuissant peu à peu. Jaime lhiver, il teste la solidité des gens.
Je suis daccord, dis-je. Au fait, parle-moi de ta théorie sur les femmes et le café. Pourquoi serait-ce un signe de vénalité ?
Il peine à parler, le froid lui brûle la gorge, mais ses convictions réclament du sacrifice.
Parce que sa voix tremblait, une relation doit se construire sur lintérêt mutuel, pas sur le portefeuille. Si une femme ne peut pas simplement marcher, mais réclame tout de suite un « resto », cest une consommatrice.
Et si elle veut juste éviter une pneumonie ? demandai-je en replaçant mon capuche.
Fausse excuse, lâcha-t-il, reniflant bruyamment. Si on veut, on trouve un moyen, suffit de mieux shabiller.
Cest ce que jai fait, lui montrai-je mon uniforme. Toi tu sembles avoir oublié quelques couches. Tu es sûr daller bien ?
Ça va ! grommela-t-il, même sil tremblait toujours.
Dix minutes plus tard, nous arrivions près dun kiosque à café fermé. Antoine le fixa avec la nostalgie dun héros tragique.
Et si on rentrait ? proposa-t-il. Le vent sest renforcé
Comment ! repris-je, enjouée. On vient à peine de commencer. Tu voulais de lauthenticité. Et si on parlait littérature ? Tu aimes Jack London ? Dans sa nouvelle « Construire un feu », un homme meurt parce quil minimise le froid
La façon dont il ma regardée ne respirait plus la recherche spirituelle.
Il faut que je file, siffla-t-il. Jai un imprévu urgent.
Quoi donc ? On avait pourtant prévu la soirée
Du boulot. Un rapport à envoyer, javais oublié.
À vingt heures, un vendredi ?
Oui ! lança-t-il presque.
Il se retourna brusquement et courut vers la sortie. Je lai suivi, savourant la scène : mon « survivant » na tenu que quinze minutes.
Devant le métro, aucune formule de politesse, il a filé dans la chaleur du sous-sol. Jespère quil y a réchauffé non seulement ses doigts, mais aussi ses préjugés. Peu probable
Je suis rentrée, jai préparé un thé brulant, puis effacé sa conversation. Je nai aucun regret pour ces quinze minutes, elles mont vacciné contre la culpabilité et rappelé quon peut prendre soin de soi sans être une « profiteuse ».