Il sappelait Maxence. Sur ses photos, un homme absolument ordinaire dune trentaine dannées ; soigné, sans aucun artifice, une neutralité impeccable. Son profil, tout en réflexions sur la « pleine conscience », la « croissance personnelle » et la quête dune « âme véritable et vivante ». Déjà là, le rêve commençait à vaciller : mon expérience mavait souvent soufflé que plus un homme parle fort de la vraie femme, plus il cherche surtout un modèle pratique, silencieux, qui ne réclamera rien et ne revendiquera jamais son espace.
Nous avons échangé quelques messages, entre deux heures floues. Maxence était poli, mais parfois, des notes étranges sinfiltraient dans sa prose. Son obsession : la modernité aurait, selon lui, corrompu les femmes par largent.
Elles veulent toutes seulement des restaurants, Tahiti et des iPhones, écrivait-il. Personne ne sintéresse à lâme, juste marcher, parler, respirer ensemble.
Moi, citadine bien élevée, jacquiesçais mentalement tout en détournant subtilement la conversation. Chacun traîne ses cicatrices, pensai-je. Peut-être son ex-femme la-t-elle laissé sans appartement ni illusions… Allez savoir. Je préférais suspendre tout jugement.
Puis vint la proposition de rencontre. Un défi surgissait aussitôt : cétait janvier, un vrai pas symbolique, mais glacé, Paris sous une bise mordante de moins vingt degrés. Les alertes météo promettaient « vigilance orange », la mairie textait de rester chez soi à moins durgence.
Viens, retrouvons-nous au Jardin des Plantes, proposa Maxence. Marchons, respirons, apprenons à nous connaître, sans fioritures.
Maxence, lui répondis-je, il fait moins vingt, on va se transformer en statues de glace en dix minutes. Un café chez Les Deux Magots ?
La réponse fut immédiate.
Les cafés, cest pour les entretenues, celles qui attendent quon les régale. Jai besoin dune compagne pour traverser le feu, la pluie et le gel à mes côtés. Si tu tiens à ce que je dépense cinquante euros pour toi, on ne suivra pas le même chemin.
La curiosité envahissait mes pensées. Il fallait voir ce chevalier autoproclamé de la pureté relationnelle, pour qui un espresso sapparente à de lesclavage financier.
Daccord, écrivis-je finalement. Jardin des Plantes, 19h, devant la grille principale.
La préparation fut méticuleuse, presque rituelle. De la commode sortirent la combinaison thermique, un pull épais, et, en apothéose, la tenue de ski. Aux pieds, des bottes à semelle épaisse et des chaussettes de laine, sur la tête, un bonnet à oreilles.
Dans le miroir, une exploratrice prête à braver les glaces du rêve.
Tiens bon, Maxence, me lançai-je en clignant de lœil à mon reflet avant de plonger dans la nuit givrante.
À 19h pile, jétais devant le parc. Le froid sagrippait à mes joues seules parties exposées. La neige crissait sous mes pas, autour, personne : même les « entretenues » avaient préféré la chaleur.
Maxence mattendait, en manteau dautomne. Il piétinait, soufflait désespérément sur ses mains. Son nez virait au violet prune, ses oreilles sembrasaient.
Japprochai.
Bonsoir, soufflai-je sous mon écharpe.
Son regard chercha une fée fragile, tremblante dans la brise, pour flatter son ego de héros ; mais il trouva face à lui une survivante des pôles, silhouette massive bardée déquipements.
Bonsoir, cliqueta-t-il des dents. Tu tes très bien préparée.
Tu voulais le feu et la glace ; jai choisi de commencer avec le froid, répliquai-je. On y va, respirons lair pur et marchons un peu ?
15 minutes de gloire
Nous avons démarré sur lallée. Cette promenade sinscrivait doffice en bonne place parmi mes rendez-vous les plus surréalistes.
Alors, ce temps ? lançai-je dun ton mondain.
Revigorant, souffla-t-il. Son visage déjà figé, seules ses lèvres bougeaient, virant au bleu. Jaime lhiver, il teste la résilience.
Au fond, oui, acquiesçai-je. À propos des entretenues Explique-moi ta théorie selon laquelle un café serait le signe de la vénalité ?
Parler semblait le brûler le gel étreignait sa gorge mais sa conviction exigeait le sacrifice.
Parce que voix tremblante, les relations doivent se construire sur lintérêt mutuel, pas sur le portefeuille. Si une fille ne peut pas juste marcher, mais réclame tout de suite « la pitance », cest une consommatrice.
Et si elle ne veut simplement pas une pneumonie ? précisés-je en ajustant ma capuche.
Ce sont des excuses, trancha-t-il, reniflant bruyamment. Qui veut, trouve un moyen, il faut juste shabiller chaudement !
Cest ce que jai fait, montrai-je mon allure volumineuse. Mais toi tu sembles moins prêt. Tu es sûr que tu nas pas froid ?
Ça va ! gronda-t-il, mais il tremblait si fort que même la pénombre nen cachait rien.
Après dix minutes, nous débouchâmes sur la grande place du parc. Là, un kiosque à café fermé. Maxence posa sur lui un regard empli de dépit, digne dun héros tragique.
On ne retournerait pas chez nous ? suggéra-t-il. Le vent se renforce.
Vraiment ? mexclamai-je, stimulée. On vient à peine de commencer. Tu voulais explorer lâme. Parlons de littérature : tu aimes Jack London ? Il a écrit « Construire un feu », où un homme meurt de froid parce quil a sous-estimé lhiver…
Le regard quil me lança navait rien dexistentialiste.
Écoute, je dois partir, coupa-t-il. Jai des affaires urgentes.
Quelles affaires ? On avait prévu la soirée.
Professionnelles. Jai oublié denvoyer mon rapport.
À vingt heures, un vendredi ?
Oui ! presque un cri.
Il se retourna brusquement et fila vers la sortie. Je le suivais, savourant linstant : mon « survivaliste » avait tenu exactement quinze minutes.
Arrivé à la station de métro, il ne me salua même pas, disparaissant dans la chaleur salvatrice du souterrain. Jespère quil y réchauffa non seulement ses doigts gelés, mais peut-être aussi ses convictions quoique peu probable.
Moi, je regagnai mon appartement, infusai un thé brûlant et effaçai la conversation avec Maxence. Je nai aucun regret pour ce quart dheure : il fut un vaccin contre la culpabilité, un rappel que prendre soin de soi ne fait jamais de quelquun une « entretenue ».