Tu sais, jai une histoire à raconter qui me fait toujours sourire. Il sappelle Guillaume. Sur ses photos, cest un homme tout à fait banal, autour de trente-cinq ans, soigné, rien dextravagant. Son profil ? De longs discours sur la « conscience », « lévolution personnelle » et la quête de « lâme vraie et vivante ». Dès ce moment-là, je me suis méfiée : jai appris avec le temps que plus un type parle fort de « vraie femme », plus il cherche une option confortable, qui ne réclame rien et ne revendique rien.
On a échangé quelques messages pendant plusieurs jours. Guillaume était respectueux, même si parfois il lâchait des petites piques bizarres. Surtout, il aimait disserter sur le fait que les femmes daujourdhui sont, selon lui, « corrompues par largent ».
Elles veulent toutes juste des restos, des voyages aux Seychelles et des nouveaux portables, écrivait-il. Personne ne veut regarder lâme, juste marcher et discuter simplement.
Poliment enfin, dans ma tête je hochais la tête et essayais de faire glisser la conversation ailleurs. Chacun traîne ses casseroles, peut-être que son ex-femme lui a laissé une maison vide ou juste des illusions Qui sait ? Je ne juge jamais trop vite.
Puis, il propose quon se voit. Le hic : on est en plein hiver. Pas le petit froid, hein, la vraie vague de froid : moins vingt degrés aux compteurs, et avec le vent, cest du moins vingt-cinq ressenti. Les infos parlaient de « vigilance orange », et la mairie de Paris envoyait des alertes pour conseiller de rester chez soi.
Viens, on se retrouve au parc, écrit Guillaume. On marche, on respire, on se découvre sans artifices.
Guillaume, tu es sérieux ? Il fait moins vingt, on va finir en icebergs en dix minutes. Pourquoi pas un café ?
Il na pas tardé à répondre.
Je ne vais jamais dans ces cafés, cest bourré de femmes entretenues qui attendent quon leur parle et quon leur paie à manger. Moi, je veux une partenaire pour la vie, pas une fille qui pense à largent, mais une qui partage le feu, leau et le froid avec moi. Et si pour toi cest essentiel que je dépense vingt euros pour toi, on nest pas faits lun pour lautre.
La curiosité la emporté, javoue. Javais vraiment envie de voir ce « défenseur de la pureté relationnelle » pour qui prendre un americano, cest de lesclavage financier.
OK, ai-je écrit. Parc alors, à 19h devant lentrée principale.
La préparation a pris du temps ! Jai sorti de larmoire tous mes vêtements techniques : sous-vêtements thermiques, gros pull, et surtout mon costume de ski. Aux pieds, bottes à semelles épaisses et grosses chaussettes en laine, sur la tête, un bonnet bien couvrant.
Dans la glace, javais lair dune exploratrice prête pour une expédition polaire.
Courage, Guillaume, me suis-je soufflée en sortant dans la nuit glaciale.
À 19h pile, jétais devant le parc. Le froid ma immédiatement mordu les joues, le seul bout de peau exposé. La neige crissait sous mes pieds, et il ny avait pas âme qui vive autour : même les supposées « femmes entretenues » avaient choisi la chaleur.
Devant lentrée, il y avait Guillaume. Dans un manteau dautomne, je te jure. Il faisait la danse du froid sur place, soufflant sur ses mains. Son nez était violet, ses oreilles rouges comme des cerises.
Je mapproche.
Salut, dis-je, étouffée par mon écharpe.
Il me regarde, probablement en espérant voir une petite fée en collants, prête à trembler élégamment dans le vent, lui permettant de jouer lhomme protecteur. Au lieu de ça, il a devant lui une fille qui ressemble à une sauveteuse en mission.
Salut, claque-t-il des dents. Tu tes préparée sérieusement !
Ben tu voulais du feu, de leau et du froid, je commence par le froid ! On y va ? On se balade et on respire ?
15 minutes de gloire
On commence à marcher sur lallée. Cet épisode est officiellement dans mon top des rendez-vous les plus étranges.
Alors, ce temps ? je lance avec ironie.
Ça réveille marmonne-t-il. Son visage ne bouge plus que difficilement, seules ses lèvres, bleues, fonctionnaient encore. Jaime lhiver, ça teste vraiment les gens.
Tout à fait, acquiesce-je. Et alors, raconte-moi ta théorie sur les femmes entretenues, pourquoi le café cest le diable ?
Il en bave, on sent que le froid lui brûle la gorge, mais ses convictions méritaient des sacrifices.
Parce que (sa voix tremble), les vraies relations, cest lintérêt pour la personne, pas pour le portefeuille. Si une femme ne veut pas juste marcher mais réclame direct un resto, cest une profiteuse.
Et si elle ne veut juste pas finir en pneumonie ? je précise, en resserrant mon capuchon.
Des excuses ! tranche-t-il en reniflant bruyamment. Si on veut, on trouve des solutions, faut juste se couvrir mieux.
Cest ce que jai fait ! Je montre mon costume, bien volumineux. Toi, par contre, tas pas tout misé sur la chaleur Tu nas pas froid ?
Ça va ! grogne-t-il, mais il tremble tellement que même dans la pénombre, cest flagrant.
Dix minutes passent, on arrive sur la place centrale du parc. Il y a un kiosque à café fermé. Guillaume le regarde comme si cétait le Graal.
On rentre ? propose-t-il. Le vent est encore plus fort
Déjà ? manime-je. On vient à peine de commencer ! Tu voulais connaître mon âme, non ? Parlons littérature : taimes Jack London ? Il a une nouvelle, « Construire un feu » Le mec finit glaçon parce quil a sous-estimé le froid.
Son regard me lance tout, sauf la quête de spiritualité.
Écoute, je dois filer, dit-il. Jai un truc urgent.
Urgent ? On avait prévu la soirée, non ?
Pro boulot Justement, je dois envoyer un rapport.
À vingt heures, un vendredi soir ?
Oui ! sexclame-t-il presque.
Il a fait demi-tour dun coup et a filé genre à la vitesse dun marathonien, droit vers la sortie. Jai suivi, savourant linstant : mon « survivaliste » aura tenu précisément quinze minutes.
Arrivé au métro, même pas un au revoir, il a disparu dans la chaleur salvatrice. Jespère quil aura réchauffé non seulement ses doigts gelés, mais aussi ses convictions. Franchement jen doute.
De mon côté, je suis rentrée, jai préparé un thé brûlant et jai supprimé notre conversation. Aucune peine pour le temps perdu : ces quinze minutes mont vacciné contre la culpabilité, et rappelé quêtre attentive à soi, ça ne fait pas de nous une « femme entretenue ».