Il sappelait Augustin. Sur les photos, un homme tout à fait ordinaire, la trentaine bien entamée, soigné, sans aucun détail tapageur. Dans la description de son profil, il partageait ses réflexions sur la « conscience de soi », « lépanouissement personnel » et la quête dune « vraie âme vivante ». Rien quà ce stade, jaurais dû me méfier : mon expérience mavait déjà appris que plus un homme parle fort de « véritable femme », plus souvent il cherche simplement la version la plus confortable possiblecelle qui ne réclame rien et ne revendique pas grand-chose.
On a échangé quelques messages, des jours durant. Augustin restait courtois, bien quune drôle de note perçait parfois sous ses paroles. Il aimait surtout disserter sur le fait que, selon lui, les femmes daujourdhui étaient corrompues par largent.
Toutes veulent des restaurants, Cannes et des smartphones, écrivait-il. Personne nessaie de regarder lintérieur ou de simplement marcher et discuter.
Moi, par politesseen pensée, bien sûrjopinais discrètement, détournant prudemment la conversation. Après tout, chacun porte ses cicatrices. Peut-être une ex-femme la laissé sans toit ni illusionimpossible de savoir. Je tente de ne juger personne trop vite.
Puis vient linvitation : une rencontre. Il y avait un petit problème : dehors, cétait février, pas un février symbolique mais un vrai, avec moins vingt degrés en ressenti, le vent qui lacère et la météo qui clamait lalerte orange. La mairie envoyait même des textos : « Ne sortez que par nécessité absolue ».
On se retrouve au parc, propose Augustin. On se promène, on respire lair, on se découvre sans artifices.
Augustin, je réponds, il fait moins vingt, dans dix minutes on sera des statues de glace. Et si on prenait un café dans un bistrot ?
La réponse ne se fait pas attendre.
Je ne vais pas dans les cafés, cest le repaire des entretenues qui attendent quon leur paie à dîner. Moi, je veux une compagne de vie, qui soit prête à affronter le feu, leau, et le froid avec moi. Si tu tiens absolument à ce que je dépense quelques euros pour toi, autant dire que nous sommes incompatibles.
La curiosité lemporte. Impossible de résister à lenvie de découvrir ce « défenseur de la pureté relationnelle », pour qui un expresso marque une servitude financière.
Daccord, je lui écris. Parc, donc. Rendez-vous à 19h devant lentrée principale.
La préparation est méticuleuse. Je sors la longue sous-vêtement thermique, une bonne polaire et, pour finir, ma combinaison de ski. Aux pieds, des bottes épaisses avec des chaussettes en laine, sur la tête, une chapka digne dune expédition polaire.
Dans le miroir me regarde quelquun, prêt à affronter lhiver sur la banquise.
Courage, Augustin, je murmure à mon reflet avant de plonger dans la nuit glaciale.
À 19h pile, jatteins le parc. Le froid me mord les jouesseuls vestiges exposés. La neige crisse sous les bottes, rien que du silence, pas une âme : les gens censés, y compris les fameuses « entretenues », ont choisi la chaleur.
À lentrée se tient Augustin. En manteau dautomne. Il se dandinait, sautillant dun pied à lautre, soufflant désespérément sur ses mains. Son nez déjà violacé, ses oreilles rouges comme des coquelicots.
Japproche.
Salut, dis-je, étouffée par mon écharpe.
Il mobserve, sattendant sans doute à voir une fée délicate en collants, prête à frissonner sous le vent, lui offrant loccasion de se sentir chevalier. À la place, il se retrouve devant un être ressemblant plutôt à une sauveteuse polaire.
Bonjour, claque-t-il entre ses dents. Tu tes drôlement équipée.
Tu las dit toi-même : feu, eau, froid jai commencé par le froid. On y va ? On marche et on respire ?
15 minutes de gloire
Nous avons emprunté lallée. Cette promenade figure maintenant dans mon top des rendez-vous les plus surréalistes.
Que penses-tu du temps ? demandai-je dun ton mondain.
Cest vivifiant, articula-t-il. Son visage ne bougeait plus vraiment ; seules ses lèvres, de plus en plus bleues, semblaient encore mobiles. Jaime lhiver, il teste la solidité des gens.
Tout à fait daccord, acquiesçai-je. Au fait, parlons des entretenues. Explique-moi ta théorie : pourquoi le café serait-il la preuve dune vénalité ?
Lui, parler semblait douloureuxle gel brûlait la gorgemais ses convictions exigeaient leur sacrifice.
Parce que sa voix tremblait, une relation devrait tenir sur lintérêt mutuel, pas sur le portefeuille. Si une fille ne peut juste marcher, mais veut direct un « repas offert », cest une consommatrice.
Et si simplement, elle ne veut pas attraper une pneumonie ? précisai-je en ajustant ma capuche.
Des excuses, coupa-t-il, son nez bruyamment reniflant. Faut shabiller plus chaudement.
Eh bien, moi je me suis habillée, fis-je en écartant les bras, montrant mon ample silhouette. Mais toi, cest autre chose. Tu es sûr davoir chaud ?
Ça va ! répondit-il sèchement, tremblant si fort que même lobscurité ne pouvait le cacher.
Dix minutes passent, et nous atteignons la place centrale du parc. Un kiosque à café, fermé pour la nuit, se dresse là. Augustin le regarde comme un héros tragique contemple son destin.
On ferait mieux de rentrer, dit-il. Le vent se lève.
Vraiment ? menjouai-je. On commence à peine. Tu voulais connaître mon âme. Parlons littérature, alors ! Tu aimes Jack London ? Il a une nouvelle, « Construire un feu », où un homme gèle à mort parce quil a sous-estimé le froid.
Le regard quil menvoie est loin dune quête spirituelle.
Écoute, je dois y aller, me coupe-t-il. Jai des affaires urgentes.
Quelles affaires ? On avait prévu ce soir.
Du travail ! Je viens de me rappeler que je nai pas envoyé un rapport.
À 20h, un vendredi ?
Oui ! quasi cri-t-il.
Sans plus, il se retourne, accélère le pas vers la sortie comme un fugitif. Je le suis, savourant linstant : mon « survivaliste » aura tenu quinze minutes à la montre.
Arrivé au métro, il ne me dit même pas au revoiril disparaît dans la chaleur salvatrice du sous-sol. Je souhaite, vraiment, quil y réchauffe ses convictions autant que son corps. Mais je doute.
De mon côté, je rentre, prépare un thé brûlant et supprime tout lhistorique de conversation. Je nai aucun regret. Ces quinze minutes mont vacciné contre la culpabilité, rappelé que prendre soin de soi ne fait en rien de moi une « entretenue ».