Le mari nest pas rentré pareil
Tas pris du pain ?
Il ma regardée comme si je lui avais parlé en norvégien. Pas lair perdu, non. Juste une pause. Une longue, gênante pause qui navait rien à voir avec notre vie plutôt réglée.
Quel pain ? finit-il par dire, mais sans lair de poser une question. Juste une affirmation qui flotte.
Du pain normal. Le complet de La Boulangerie du Tilleul, celui du coin. Comme toujours.
Il a posé son sac par terre, a baladé un regard dans la cuisine comme s’il découvrait les lieux.
Je ne suis pas passé à la boulangerie.
J’ai haussé les épaules et suis retournée à ma soupe. Rien de grave, me suis-je assurée. Il est fatigué. Absent depuis une semaine, congrès à Lyon, hôtel climatisé, plats réchauffés, air conditionné de quoi rentrer épuisé.
Mais du pain, il en ramenait toujours. Dix-sept ans que, lorsquil rentrait dun déplacement, même dun saut au coin de la rue, il passait à la boulangerie du Tilleul, ramassait une miche de complet. Pas par promesse, pas par habitude utile, non. Cétait juste son mode «retour à la maison». Sa façon datterrir ici.
Jai remué la soupe, sans rien ajouter.
Il sappelle Gérard. Gégé. Jai cinquante-huit ans, il en a soixante-et-un. On vit à Tours, dans notre T2 du quatrième quon a acheté en 1999, quand Charlotte était petite. Maintenant Charlotte elle travaille à Paris, nous appelle le dimanche. Je suis bibliothécaire à l’école, Gérard, à la retraite depuis trois ans, donne quelques heures de cours de normes du bâtiment au lycée technique. On vit tranquille, presque pas de disputes. Cest important à comprendre : rien naurait pu annoncer ce qui a suivi son retour.
On a soupé en silence. Il mangeait soigneusement, les yeux rivés à son assiette. Je me suis attendue à ce quil me raconte lascenseur en panne à lhôtel ou ses collègues, ou à quel point la soupe de légumes maison lui avait manqué. Il faisait toujours ça, au premier repas.
Cétait comment, Lyon ? ai-je glissé.
Bien.
Le séminaire sest bien passé ?
Oui.
Jai reposé ma cuillère.
Gérard, tu vas bien ?
Il ma regardée. Même regard habituel, un peu fatigué.
Je vais bien. Je suis juste fatigué.
Jai débarrassé. Il est allé sallonger, téléphone en main comme si rien nétait sauf le pain donc. Et ce silence. Et un autre truc, impossible à nommer.
Première nuit, jai accusé la fatigue. Deuxième aussi.
Le vendredi, je remarque quelque chose détrange.
Je bois mon café à la fenêtre, regardant la cour. Il sort de la douche, file à la cuisine, se sert un verre deau. Il attrape le bocal de lentilles sur létagère, louvre, le hume, le repose. Je ne dis rien. Mais Gérard ne mange JAMAIS de lentilles. Il na jamais aimé, me charriait dessus depuis notre rencontre : « Les lentilles, cest pour les gens sans imagination ! », il disait. Ça nous faisait rire. Je lui faisais du riz, de lorge, ce quil voulait. Les lentilles, jamais.
Là, il vient de les humer, genre « Tiens, pourquoi pas ? ».
Tas envie de lentilles ? je demande, neutre.
Non, répond-il, il repart dans la chambre.
Moi, je reste scotchée sur le bocal.
Le samedi, Charlotte appelle.
Papa est rentré ? attaque-t-elle.
Oui, mercredi.
Il va bien ?
Je marque une minuscule pause.
Fatigué du voyage. Mais oui, tout roule.
Ok. Je viens en octobre avec Émilie ! On aura des vacances.
Parfait. Jai hâte.
Je ne dis rien. Quest-ce que je pourrais raconter ? Que papa a oublié le pain et quil sniffe les lentilles ? Même à mes oreilles, ce nest rien du tout. Mais moi, je commençais à savoir, ailleurs que dans ma tête, que quelque chose clochait. Un endroit qui ne passe pas par la logique, mais signale tout.
Le dimanche, je propose une promenade. Souvent, on se baladait au Jardin des Prébendes les dimanches après-midis. Il aimait le banc près de la mare, achetait deux verres de jus de pomme au kiosque sil était ouvert, se plaignait de son dos. Je lui disais de faire du yoga, il riait, et on continuait. Petit rituel à nous.
On sort au parc ? je propose.
Il lève les yeux.
Quel parc ?
Les Prébendes. Beau temps.
Il réfléchit. Étrange, dhabitude il dit juste « OK » ou « Attends, je prends la veste ». Réfléchir na pas lieu dêtre.
Daccord, dit-il enfin.
On marche sans un mot. Je laisse filer, jobserve. Il regarde autour, sans air rêveur du dimanche, mais pas curieux non plus. Comme sil mémorisait un trajet inconnu.
À lentrée du parc, un papy tient son cocker, roux et grassouillet.
Regarde, Mimine, je glisse. Mimine, cest comme ça quon appelait tous les cockers dodus, référence à celui de notre voisine Yvette, il y a huit ans. Notre private joke.
Il regarde le chien. Aucune réaction.
Mimine, je répète doucement.
Elle est sympa, dit-il, poli. Rien de plus.
Un peu plus loin, je fais semblant détudier les rosiers. Mon cœur bat trop vite pour une balade tranquille.
Il ne reconnaît pas Mimine. Ou il feint. Mais pourquoi feindre ?
Au plan deau, le kiosque avait disparu, sûrement fermé après lété. Gérard sassied, regarde leau.
Cest chouette ici, note-t-il.
On vient souvent.
Ah bon ?
Je me tourne vers lui.
Gérard. Ça fait dix ans quon vient ici, minimum.
Il hoche la tête. Calme.
Oui, je dis juste que cest bien.
Un truc sest brisé en moi à ce moment. Je nai compris que la nuit, allongée à côté de sa respiration régulière. Il navait pas dit « je me souviens » ou « bien sûr ». Juste « oui » comme on confirme un truc peu connu.
Je dors peu. Je pense à ce que cest, ce moment où quelquun est là, mais absent. Javais lu ça, un jour, dans un magazine : des proches peuvent changer brusquement après un choc, donnant vraiment limpression quon a échangé la personne. Il y a un terme, médical, mais qui méchappait. Mais là, pas de stress : congrès à Lyon, rien d’anormal a priori.
À trois heures, je me lève, bois un verre deau, reste devant la fenêtre. Cour vide. Lampe qui clignote. Je regarde, me dis : patience. Peut-être un secret, une contrariété, ça va passer. À nos âges, on a tous un coin usé.
Je retourne me coucher. Il dort sur le côté, tourné vers le mur. Je pose une main légère sur son dos, comme toujours. Il ne bouge pas.
Le lundi, jappelle ma copine Françoise. On se connaît depuis la fac, elle bosse à la Sécu, lautre bout de Tours. Françoise est du genre cash, cest ce que jaime.
Françoise, je peux passer ?
Un problème ?
Je sais pas. Rien de précis. Jai besoin de parler.
Viens pour cinq heures, je serai là.
Chez Françoise, ça sent toujours le gâteau. Même quand elle na rien fait, impossible dy échapper. On sinstalle, elle sert le thé. Je parle : du pain, des lentilles, de Mimine, des « oui-oui » sans souvenirs.
Elle écoute sans minterrompre. Puis, silence.
Claire, cest peut-être une déprime. Ou un début de souci de mémoire. À nos âges
Il a soixante et un ans !
Et alors ? Gaston, le voisin du 5ème, ça a commencé à soixante-deux. Personne nest à labri.
Gérard, cest un éléphant, il oublie rien !
Les éléphants perdent tout un jour.
Je regarde ma tasse.
Ce nest pas juste un trou. Parfois il me regarde comme tu sais, le regard gentil mais indifférent, quand on voit quelquun la première fois. Il na pas les yeux perdus. Mais différents.
Françoise grignote son gâteau.
Tas mal dormi ?
Non.
Voilà. Tu psychotes. Laisse-lui une semaine, faut digérer le retour.
Je hoche la tête. Peut-être quelle a raison.
Mais sur le chemin du retour, obsédée par ce bocal de lentilles. Geste anodin, mais totalement à lenvers de lui.
En rentrant, il est là, penché sur des papiers à la cuisine. Jinstalle les courses, il ne relève pas la tête.
Je suis passée chez Françoise.
Hmm.
Jai ramené son cake.
Il lève la tête, mate le cake.
Cest quoi comme cake ?
Aux poireaux. Ton préféré.
Je ne raffole pas des poireaux.
Je pose le sac très doucement.
Gérard.
Oui ?
Tadores le cake aux poireaux, tu me las dit mille fois. Ta mère en faisait toujours.
Il me regarde, tranquille.
Non, elle en faisait aux pommes.
Silence.
Sa mère sappelait Monique Deschamps, décédée il y a douze ans. Je lai très bien connue ; elle faisait toujours du cake aux poireaux/œuf. Sa spécialité, elle en était fière.
Gérard, Monique faisait aux poireaux, je men souviens.
Peut-être Cest loin, me répond-il sans insister, et retourne à ses papiers.
Je sors, le cœur lourd. De la fenêtre, je contemple la rue. Automne, normal, rien n’a changé.
Je cherche le numéro de sa sœur Gisèle, à La Rochelle. Pas très proche mais on se parle. Jappelle :
Claire ! toujours survoltée. Ça va vous deux ?
Gisèle, rappelle-moi, ta mère, elle faisait quoi comme cake ?
Pause.
Poireaux, avec de lœuf ! Pourquoi ?
Pour rien. Merci.
Je raccroche, jambes molles. Cest stupide, davoir les jambes coupées pour une histoire de cake. Mais voilà.
Un problème de mémoire, peut-être. Neurologie, lâge, nimporte quoi. Il faut aller voir un médecin. Et surtout, parler à cœur ouvert.
Pendant le dîner :
Gérard, tu nas pas mal à la tête, en ce moment ?
Non.
Tu dors bien ?
Oui.
Tu veux quon voie un médecin ? Juste au cas où.
Il pose sa fourchette.
Pourquoi faire ?
Je minquiète Prendre ta tension, tu sais.
Je la prends moi-même, tout va bien.
Gérard, je me fais du souci, cest tout.
Il me regarde longuement.
Tu crois que jai un problème ou quoi ?
Je veux juste être rassurée.
Claire, je vais bien. On arrête là.
Son ton ferme. Gérard a toujours su couper court, jamais besoin de hausser le ton.
Je quitte la table pour la salle de bains. Mon miroir me renvoie mon image de quinqua fatiguée, cheveux courts gris-blancs je ne les teins plus rides près des yeux dont il disait quelles étaient « joyeuses », car elles apparaissaient avec mon rire, pas la lassitude.
Je me répète : tu timagines des trucs, Claire. Ne dramatise pas. Les gens changent. Surtout après des passages à vide.
Je me couche. Au milieu de la nuit, je me réveille de rien, juste dun silence troublant.
Sa place est froide.
Je sors. Gérard est à la cuisine, en pyjama, penché sur un carnet, il écrit. Chose rare il évite décrire, sauf pour signer.
Gérard ?
Il lève la tête, tranquille. Comme sil mattendait.
Tu ne dors pas ?
Je note des pensées.
Je peux voir ?
Pause.
Cest personnel.
Jamais il navait employé ces mots en dix-sept ans.
Daccord, dis-je, et je retourne au lit.
Je lattends. Il écrit encore, puis rentre, se couche. Tard, je sens quil ne dort pas.
Le matin, son carnet a disparu.
Je le cherche. Je ne sais même pas pourquoi, mais je fouille dans ses tiroirs, jamais fait ça avant. Rien. Sauf des lunettes vieilles, une pièce de 2 euros, des tickets. Mais pas de carnet. Emmené avec lui.
Au travail, la bibliothèque mapaise. Je classe, réponds aux enfants, range les livres, routine.
Pendant le repas, je cogite : comment sait-on vraiment quune personne change, vraiment ? Après dix-sept ans, on croit connaître quelquun, ses odeurs, son rire, ses peurs et ses goûts. Et soudain, tout bascule.
Une idée me revient : le syndrome du « sosie psychologique ». Jai lu ça je ne sais plus où. Parfois, le proche change tellement quon se demande sil est le même. Ça peut aussi bien venir dun souci médical ou dune crise de la soixantaine le couple en apnée. Les enfants sont partis, travail derrière, et on ne se reconnaît plus.
Mais je connaissais Gérard. Du moins je croyais.
Le soir, il est rentré avant moi. Il regardait par la fenêtre immobile.
Tu fais quoi ?
Je regarde.
Quoi ?
Rien, juste la vue.
Gérard, contemplatif ? Jamais ! Dhabitude, il bouge, triture toujours un truc. Là, il se tait, regarde.
Ta journée ?
Comme dhab. Les élèves.
Ils étaient dissipés ?
Comme toujours.
Je cuisine, gênée, il est à côté. Puis je relance, dos à lui :
Tu me racontes Lyon ?
Sur quoi ?
Lhôtel, les collègues, la visite.
Pause.
Jai dormi à lhôtel. Séminaire à lENSA. On a visité un nouveau lotissement. Voilà.
Tas croisé du monde, des collègues ?
Oui.
Qui donc ?
Silence. Je me retourne. Il détourne le regard.
Des gens du lycée, et dautres.
Jean-Philippe était là ?
(Il bosse avec lui, ils pêchaient ensemble lété dernier.)
Jean-Philippe ? Non, pas cette fois.
Mais il va à tous les séminaires dhabitude.
Pas cette année.
Ok.
Toutefois, dans la nuit, jenvoie un SMS à la femme de Jean-Philippe : « Bonjour, il est bien rentré de Lyon ? »
Réponse rapide : « Il na pas bougé de la semaine ! Tu confonds, chère Claire, ça va ? »
Je bredouille : erreur de date, suis confuse.
Je range le téléphone sous loreiller, les pensées tourbillonnent. Peut-être que Gérard nétait même pas à Lyon.
Stop. Là je pars dans un mauvais trip.
Mais impossible de chasser cette idée.
Le lendemain, je cherche un prétexte pour aller au magasin de déco « Maison du Textile » sur la rue Nationale. Jargumente :
On y va aujourdhui ? Faut changer les rideaux.
Ceux-là sont déjà vieux ?
Oui, tu ne trouves pas ?
Il hausse les épaules.
On y va. Il traîne, répond distraitement à mon choix de tissu. Puis je lance :
On sarrête prendre un éclair ?
Où ça ?
À la pâtisserie à côté, tu sais, on y va tout le temps.
Il me dévisage.
Je vois pas quelle pâtisserie.
Je souris. Normal, pour ne pas passer pour une parano.
Tas oublié. Viens.
On y va, je lui montre la vitrine, ça sent la vanille et le beurre jusque dehors. « Le Doux », 20 ans que ça dure.
Ah, dit Gérard. Jamais fait gaffe.
On prend des éclairs. Il mange, normal, surveille mon manteau : « Tu nas pas froid ? » la routine.
Sauf un moment, où son regard sattarde sur lenseigne, scrute, comme pour mémoriser.
Gérard, tu te rappelles de moi ? demandé-je doucement.
Il se tourne, lair étonné.
Ben oui ! Tu es Claire, ma femme.
Je le sais. Mais « nous », tu ten rappelles ?
Quest-ce qui se passe, Claire ?
Rien. Tu tas changé, cest tout.
Les gens changent.
Tu me las déjà dit, mot à mot, il y a deux jours. Mais toi, tu dis toujours que les gens ne changent pas.
Il ne répond pas.
Peut-être que je change, moi aussi.
Dans le tramway, en rentrant, je regarde dehors et je me dis quavoir peur de ne plus connaître son mari, cest malheureusement banal et ça cache toujours un non-dit.
Jeudi matin, il part au travail, je vais dans son « bureau » la pièce-bidouillage, jamais vraiment aménagée. Son carnet est dans le tiroir.
Je louvre, le cœur battant. Pages blanches, puis son écriture. Non écriture fine, rangée, ce quil na jamais eu, plutôt style « médecin fatigué habituel ». Là, régulier, carré.
Je lis.
Des listes. « Claire. Épouse. 58 ans. Bibliothèque. Fille, Charlotte, Paris. Prend le café sans sucre. Veux changer les rideaux. Françoise, amie, travaille à la Sécu. » Puis : « Cake aux poireaux, censé aimer. Les Prébendes le dimanche. Cocker, surnom Mimine, blague. » Plus loin : « Monique Deschamps, mère. Poireaux ou pommes. À vérifier. »
Je suffoque.
On dirait une personne extérieure, qui prend des notes pour ne pas gaffer. Comme sil apprenait mon mode demploi avant de se planter.
Je repose le carnet. Je vais boire deux verres deau.
Tentative de rationalisation. Amnésie sélective, un choc, un effort pour recomposer les souvenirs à la main, sans le dire, par honte ou peur.
Mais ce nest pas SON écriture.
Je connais son écriture, moche et gâtée. Là, cest droit, méticuleux. Pas pareil.
Psychose passagère ? Un AVC ? Mais là, on aurait vu dautres troubles, handicap, lâcher de membres ou parole. Non, rien de tout ça.
Le soir, il rentre. On mange, je tente dagir normalement, mais fais semblant.
Raconte-nous, comment on sest connus, dis-je.
Il sarrête, pose sa fourchette.
À lanniversaire de Simon, un ami commun. Tu avais une robe bleue.
Cest vrai, robe bleue, anniversaire du 23 septembre 97, chez Simon, tout juste ce quil fallait.
On sest revus, on sest mis ensemble.
Pause.
Et voilà.
Je le regarde.
Et ensuite ?
On sest mariés. Charlotte est née. On a acheté lappart.
Gérard. Quand tu as fait ta demande en mariage, où est-ce quon est allés ?
Claire
Dis-le juste.
Silence.
Je ne me souviens plus de tout. Cest vieux.
Tu disais toujours te rappeler chaque minute tu las raconté à nos noces dargent !
Silence.
Gérard. Où ? Après la demande ?
Il me regarde, longtemps. Pas gêné, ni en colère. Plutôt las, ou résigné.
Claire, pourquoi tu me demandes ça ?
Je veux savoir si tu ten souviens.
Je suis fatigué. Cétait il y a longtemps. Tout le monde na pas besoin de tout garder en mémoire.
Mais ce nest pas rien.
Pour moi si.
Je lève la table, presque en larmes.
On était allés sur les bords du Cher. Micro-aventure, on sest perdus, il ma portée à travers une flaque car javais des escarpins. Il me la répété mille fois, cette histoire. Lui, apparemment, ne sen souvient plus.
La nuit, jécris un long message à Françoise. Je raconte tout. Elle répond à une heure du mat : « Faut consulter. Lui ET toi. Cest pas normal. »
Je pose le téléphone. Il respire près de moi, doux. Je reste éveillée.
Perdre quelquun qui vit à côté de soi, cest bien pire que la fuite.
Vendredi matin, je décide de tout poser. Jallais lui dire son carnet, Gisèle, Jean-Philippe, tout.
Il est déjà à la cuisine.
Gérard ?
Oui ?
Faut quon parle.
Il me regarde, calmement.
Je sais.
Tu sais quoi ?
Que tu sais. Jai vu que tétais dans le bureau.
Je ne mexcuse pas. Jattends.
Assieds-toi.
On sinstalle. Il tient son mug à deux mains, regarde dedans.
Cest compliqué à expliquer
Explique.
Ce que tu penses nest sans doute pas faux. Mais ce nest pas tout à fait ça.
Quest-ce que tu veux dire ?
Je nai pas tout oublié. Mais certaines choses, oui. Les grandes.
Les bords du Cher ?
Il relève la tête.
Quoi ?
La demande. On y était.
Un léger changement au fond du visage.
Non, dit-il.
Mimine ?
Pause.
Non.
Ta mère, tu te rappelles ? Monique.
Le visage, la voix Mais les détails, non.
Je le fixe. Lui, son mug, la ridule quil a toujours eu. Les tempes grises.
Depuis quand ?
Jai pas de date. Cest venu petit à petit.
Tu ne mas rien dit.
Je ne savais pas comment.
Tu as tout listé pour ne pas te tromper ?
Oui.
Mais ce n’est pas ton écriture.
Longue pause. Il pose sa tasse.
Je sais.
Comment tu expliques ?
Il ne répond pas, regarde sa tasse.
Gérard. Regarde-moi.
Il le fait. Ses yeux gris, normaux.
Tu es Gérard ? Mon Gérard ?
Pour la première fois, je vois quelque chose qui ressemble à la douleur, ou la panique, ou un mélange étrange.
Claire, je ne sais pas répondre.
Tu es honnête ?
Autant que je peux.
Dehors, il pleut. Bruit des gouttes sur le zinc. Silence ordinaire.
Quest-ce que je fais de ça ? je demande dans le vide.
Je ne sais pas, avoue-t-il.
Je me sers un café, sans sucre. Je reste à la fenêtre.
Il approche.
Claire.
Oui ?
Je me souviens de ta voix. Depuis le début. Ta façon de parler, je lai en tête.
Je ne bouge pas.
Cest peu.
Je sais.
Le bruit de la pluie. Une voiture klaxonne, puis plus rien.
Il me faut du temps, je lâche.
Daccord.
Je ne sais pas ce quon va devenir.
Je comprends.
Je me tourne. Il me regarde, cherchant sûrement ses mots.
Dis-moi juste : tu veux rester ici ?
Longue hésitation. Pluie qui ruisselle.
Oui, dit-il. Je veux.
Alors, je tranche :
Va chercher du pain. Complet. À La Boulangerie du Tilleul, rue du Tilleul.
Il acquiesce, attrape sa veste. À la porte, il sarrête :
Claire
Quoi ?
Les bords du Cher. Tu me raconteras ?
Je le regarde longuement.
Peut-être, répondis-je.
La porte claque. Je reste à la fenêtre, café en main, l’écoutant descendre lescalier. Quatre étages, seize marches. Toujours comptées.
Il traverse la cour sous la pluie, relève son col silhouette banale, jour banal.
À langle, il tourne à droite. La boulangerie est là-bas.
Je bois mon café, indécise. Intérieurement, cest le calme. Pas rassurée, juste plus obligé de faire semblant.
Téléphone qui vibre.
Alors, ça va ? demande Françoise.
Je ne sais pas.
Vous avez parlé ?
Oui.
Et alors ?
Je regarde la pluie qui sintensifie.
Dis Françoise, tu pourrais vivre avec quelquun qui se souvient à peine de son identité ?
Pause.
Il a dit ça ?
À peu près.
Il FAUT voir un médecin.
Oui.
Quest-ce que tu fais maintenant ?
Je repose la tasse.
Je sais pas. Il est parti chercher du pain.
Quel pain ?
Le complet. De chez le Tilleul.
Françoise soupire.
Tu me fais flipper, Claire.
Ça va, je te rappelle.
Je reprends ma tasse. Un peu froid, mais toujours buvable.
Seize marches. Toujours.
Vingt minutes plus tard, bruit de porte. Pas dans lescalier. Seize marches.
Je ne bouge pas.
Clé dans la serrure. Porte qui souvre.
Voilà, dit-il depuis lentrée. Du complet. Cétait la dernière miche.
Je me retourne. Il tient le pain, dégoulinant. Cheveux collés sur le front.
Mets-le sur la table, dis-je.
Il obéit.
On se regarde.
Tu veux un thé ? demandé-je.
Volontiers.
Je mets la bouilloire en route. Il enlève son manteau, le pend. Sassoit. Je lui tourne le dos, jécoute son silence un silence doux, pas oppressant.
Claire, glisse-t-il. Tu me raconteras les bords du Cher ?
La bouilloire commence à ronronner. Dabord doucement, puis plus fort.
Jattends.
Pas tout de suite, dis-je. Plus tard, peut-être.
Daccord.
La bouilloire siffle doucement.