Tu as acheté du pain ?
Il ma regardée comme si je venais de parler en islandais. Pas dun air perdu, non, mais avec cette espèce de pause longue, gênante, qui ne rentrait dans aucune case de notre quotidien.
Quel pain ? a-t-il fini par dire. Il na pas posé la question il a énoncé, sans intonation.
Le pain ordinaire, le pain gris, de « La Boulangerie du Coin », tu prends toujours là-bas.
Il a posé son sac au sol, jeté un œil autour de la cuisine, comme sil y entrait pour la première fois.
Je ne suis pas passé à la boulangerie.
Jai hoché la tête et me suis tournée vers les plaques. Rien de grave, je me suis convaincue. Il doit être crevé. Une semaine à Paris pour un congrès, chambre dhôtel, bouffe étrange, air différent, tout de suite, la fatigue. Bien sûr, il doit être fatigué.
Mais il achète toujours le pain. Depuis dix-sept ans, à chaque fois quil rentre, même dune course rapide, il sarrête à « La Boulangerie du Coin » à langle de la rue du Jardin et ramène le pain gris. Ce nest pas une règle, ni un besoin, cest juste sa façon de montrer quil retrouve la maison.
Jai tourné la soupe, rien ajouté.
Il sappelle Gérard. Gérard Lefèvre. Jai cinquante-huit ans, il en a soixante et un. On vit à Dijon, dans un petit appartement quon a acheté en 1999, quand Claire était encore gamine. Claire est grande maintenant, elle habite à Lyon depuis des années et mappelle le dimanche. Je bosse à la bibliothèque dune école, Gérard, lui, est à la retraite depuis trois ans, mais donne encore des cours de réglementation du bâtiment à lIUT du coin. Notre vie est paisible, sans trop dhistoires, jamais de vraies disputes. Cest important de comprendre ça : rien nexplique ce qui a commencé à changer au retour de son voyage.
On a dîné quasiment sans mot. Il mangeait là, très appliqué, regard vers la table. Dhabitude, au retour, il racontait toujours un truc : la chambre dhôtel, le collègue bizarre, lascenseur qui marche pas, la bouffe qui narrive pas à la cheville de mon pot-au-feu. Mais ce soir-là, rien.
Alors, Paris ? Caprice ou catastrophe ? ai-je tenté.
Ça va.
Ton séminaire, il sest bien passé ?
Oui.
Jai déposé ma cuillère, doucement.
Gérard, ça va ?
Il ma regardée, yeux gris, un peu éteints.
Oui, je suis juste crevé.
J’ai rangé la table. Il est parti sallonger, téléphone en main, comme si cétait normal, comme si rien navait changé. Il ny avait juste pas de pain. Et pas de conversation. Et puis quelque chose dautre que je ne savais même pas nommer.
Première nuit, jai mis ça sur le compte du voyage. La seconde aussi.
Le troisième jour, vendredi, truc étrange enfin.
Je buvais mon café près de la fenêtre, regard vers la cour. Il est sorti de la salle de bains, direction cuisine, versé de leau, puis attrapé le bocal de sarrasin, ouvert, senti, et reposé. Je nai rien dit. Mais Gérard ne mange JAMAIS de sarrasin. Jamais. Même au début, il mavait dit en rigolant que cétait la bouffe la plus terne que la terre ait accouchée, que cétait une invention pour les gens sans imagination. On en rigolait. Je lui faisais du riz, du blé, du millet tout sauf ça.
Et là, il ouvre, il sent, presque comme sil hésitait à goûter.
Tu veux te mettre au sarrasin ? ai-je lâché, sans insister.
Non, ma-t-il répondu, déjà sur le départ vers le salon.
Jai fixé ce bocal longtemps après.
Le samedi, Claire a appelé.
Papa est rentré ? a-t-elle tout de suite demandé.
Mi-mercredi, oui.
Ça va ?
Courte pause de ma part, une toute petite seconde.
Fatigué, mais rien dinquiétant.
Daccord. Je viens en octobre avec Julien, OK ? On est en congé.
Oui, viens, jai hâte.
Rien dit à Claire. Quest-ce que jaurais pu lui raconter ? Que son père na pas acheté le pain et a flairé le sarrasin ? Ça ne veut rien dire, cest du rien.
Mais je savais déjà. Pas rationnellement, pas avec la tête, mais ce truc sous les côtes, qui ne parle pas, qui crie.
Le dimanche, jai proposé une sortie. On allait parfois flâner au parc de la Colombière, pas chaque fois, mais assez souvent. Il aimait un banc au bord de létang, achetait deux canettes de limonade au petit kiosque sil était ouvert, se plaignait du dos, je lui rabâchais de faire sa gymnastique et il me charriait, et on riait. Petite routine, rien qui casserait trois pattes à un canard.
On va au parc ? ai-je proposé.
Il a levé les yeux du téléphone.
Quel parc ?
La Colombière. Il fait beau.
Il a réfléchi. Cétait déjà étrange. Dhabitude il répondait direct : « OK », ou « je mets juste mon blouson ». Mais là, il pèse la décision.
Daccord, finit-il par dire.
On a marché en silence. Je poussais pas, juste jobservais. Il regardait partout dun air plat, pas vraiment intéressé, pas non plus dans sa décontraction habituelle des dimanches. Comme un touriste cherchant son chemin.
À lentrée, un monsieur promenait un cocker, bien rond, roux. Je chuchote :
Regarde, Pistache.
On appelait tous les cockers bedonnants « Pistache » depuis que notre voisine Mme Dubois en avait un, même dégaine, même prénom, ya huit ans. Notre clin dœil.
Il ma regardée puis le chien. Aucune réaction.
Pistache, ai-je répété plus doucement.
Il est sympa, dit-il. Poliment. Neutre.
Plus loin, je me suis arrêtée devant un buisson de rosiers sauvages, prétextant observer les fruits. Mon cœur battait un peu trop vite pour une balade calme.
Il ne se souvenait pas de Pistache. Ou bien il faisait semblant ? Mais pourquoi faire semblant ?
À létang, plus de kiosque à limonade ; démonté après lété sûrement. Gérard sest assis, regard sur leau.
Cest sympa, ici, lance-t-il.
On vient souvent.
Ah bon ?
Je me suis tournée vers lui.
Gérard, ça fait dix ans quon vient ici, au bas mot.
Il a hoché la tête, posé, tranquille.
Oui. Je dis juste que cest sympa.
Un truc en moi sest crispé dun coup. Et ce nest que la nuit suivante que jai mis des mots dessus, en lécoutant respirer calmement à mes côtés. Il na pas dit « je me souviens » ou « bien sûr ». Il a juste dit « oui » sur le même ton quon approuve un fait dont on vient dentendre parler.
Nuit blanche. Je me suis remémoré ce fameux truc des psys : il paraît que, parfois, après un choc, quelquun de proche change à tel point quon ne le reconnaît plus un syndrome avec un nom, impossible de me souvenir. Mais là, pas de choc, pas de drame. Un congrès à Paris. Une semaine. Rien pour expliquer un tel bouleversement.
À trois heures, je me suis levée boire, plantée devant la fenêtre. La cour, déserte ; le lampadaire clignotait. Jy ai pensé : attendons. Peut-être quil va parler, peut-être quil a eu peur, ou embrouille avec quelquun, je ne sais pas. Les hommes de cet âge cachent souvent beaucoup.
Jai regagné le lit. Lui dormait déjà, face au mur. Jai posé doucement la main sur son dos, comme dhabitude. Il a bougé à peine.
Le lundi matin, jai appelé Nina, ma copine de fac, qui bosse toujours à la réception du centre médical au bout de la ville. Elle a lart de parler cash, et ça me fait du bien.
Nina, je peux passer te voir ?
Tas lair secouée, tout va bien ?
Je sais pas Peut-être rien. Jai juste envie de discuter.
Viens vers cinq heures, je serai à la maison.
Chez Nina, il fait chaud, ça sent toujours la tarte, même quand il ny en a pas. On sest installées. À voix basse, je lui ai tout raconté : le pain, le sarrasin, Pistache, le « oui » à létang.
Elle a écouté sans minterrompre, a fini par conclure :
Catherine, ça peut être une déprime. Ou le début dun souci de mémoire. Tu sais, à nos âges
Il na que soixante et un ans.
Et alors ? Le père Morel du cinquième, pareil, à soixante-deux. Cest venu dun coup.
Il a toujours eu une mémoire déléphant. Pour tout.
Des fois, ça change
Les yeux sur ma tasse.
Nina, je crois pas que ce soit juste des oublis. Cest comme sil me regarde il me regarde normalement, tout semble normal, mais par moments, jai limpression quil me voit comme sil essayait de rester poli face à une inconnue.
Nina a cassé un bout de tarte.
Et tu dors assez ?
Non.
Voilà. Catherine, tu tinquiètes pour pas grand-chose. Il est juste fatigué, ça va passer. Laisse lui du temps.
Jai hoché la tête. Peut-être quelle a raison.
En rentrant, pourtant, impossible de quitter limage de Gérard qui sent le bocal de sarrasin. Un geste bête. Mais il nest pas du genre à faire ça. Et maintenant, ce geste mobsède.
Chez nous, il était à la cuisine avec des papiers, à écrire. Jai déballé mes courses, mis la bouilloire. Il na pas levé les yeux.
Je suis passée chez Nina.
Hmm.
Elle a fait une tarte.
Il a enfin regardé, un peu curieux.
À quoi ?
Chou. Ta préférée.
Jaime pas trop le chou.
Jai déposé le sac sur la table. Lentement, très lentement.
Gérard
Quoi ?
Tu adores la tarte au chou depuis toujours. Tu me disais tout le temps que ta mère nen faisait quune comme ça.
Il ma regardée, tranquille.
Ma mère, elle faisait aux pommes.
Silence.
Sa mère, je la connaissais bien, Yvonne Lefèvre, partie il y a douze ans. Jai vu sa cuisine mille fois, goûté ses tartes maintes fois. Cétait toujours au chou et aux œufs. Jamais vu une tarte aux pommes de sa part.
Gérard, Yvonne préparait au chou, jen suis sûre.
Peut-être. Ça fait vieux, tout ça, lâche-t-il en haussant les épaules et replonge dans ses papiers.
Je suis partie dans la chambre. À la fenêtre. Là-dehors, la rue défilait, normale, les voitures, les gens, une rue dautomne banale.
Jai attrapé mon téléphone et appelé la sœur de Gérard, Hélène. Elle vit à Auxerre, ils se voient peu. Jai demandé :
Hélène, tu te rappelles ce que votre mère cuisinait souvent ?
Petite hésitation :
Oh, la tarte au chou ! Elle ne faisait quasiment que ça ou alors aux œufs. Pourquoi ?
Pour retrouver une recette merci.
Jai raccroché, les jambes de coton. Absurde, des jambes mollassonnes juste à cause dune histoire de tarte, mais impossible davancer.
Perte de mémoire, ai-je pensé. Neurologie, âge, ou je ne sais quoi. Faut quil voit un médecin. Quon mette les choses à plat.
Au dîner :
Gérard, tas pas mal à la tête ces temps-ci ?
Non.
Tu dors bien ?
Oui.
Tu veux pas aller chez le médecin, comme ça, contrôles.
Il a reposé sa fourchette.
Pourquoi faire ?
Pour contrôler ta tension, tes jamais allé.
Je surveille ici. Tout va bien.
Gérard, je minquiète.
Long regard. Presque scrutateur.
Tu crois vraiment quil faut te faire du souci ?
Je tiens à toi, cest tout.
Catherine, je vais bien. Arrête avec ça.
Il a repris sa fourchette, clôturé la discussion. Il était doué pour ça, Gérard, fermer le sujet net, sans hausser le ton, juste marquer la ligne. Je le savais, je ninsistais généralement pas.
Mais là, jobservais tout. Sa façon de manger, de tenir sa fourchette, la position des épaules, redressées autrefois, un poil voûtées là. Toujours la main droite Droitier, oui.
Jai débarrassé, filé à la salle de bains. Devant le miroir, je ne voyais quune femme fatiguée, cheveux gris courts, rides quil appelait « rides de rire » car elles venaient du sourire et non de lâge. Je me suis dit : Cath, tinventes des trucs parce que tu as peur du changement. Les gens changent, cest normal.
Je suis allée au lit.
En pleine nuit, réveillée par la sensation quil nétait pas là. Jai tâté : place froide.
Je suis sortie. Lumière de la cuisine allumée. Il écrivait dans un carnet à la main ! Gérard a arrêté décrire à la main, il y a dix ans, à part les chèques et la liste de courses.
Gérard ?
Il a levé les yeux. Pas surpris, calme. Comme sil mattendait.
Tu dors pas ?
Je note les idées qui me traversent.
Je peux voir ?
Pause.
Cest personnel.
Je lai fixé. Il a soutenu le regard.
Gérard na jamais opposé un « cest personnel » à mes questions. On a toujours tout partagé, ou presque. Mais pas avec ce ton.
Daccord, ai-je soufflé et je suis retournée au lit.
Je lentendais écrire encore, se lever, éteindre, puis revenir. Il a mis du temps à sendormir.
Le matin, plus de carnet sur la table.
Je lai cherché sans trop savoir pourquoi. Fouillé la cuisine, rien. Jeté un œil à sa table de chevet alors que je ne lai jamais fait, jamais. Elle était presque vide : vieille paire de lunettes, deux pièces de 1 euro, des papiers griffonnés. Mais pas de carnet.
Il lemmenait avec lui.
Je suis partie au boulot. Là-bas, cest calme, ça sent le livre, un peu la poussière. Ça rassure. Jai reposé les bouquins, aidé Léa, la nouvelle, à trouver un magazine de botanique. La routine.
À midi, dans la réserve, je me suis demandé comment savoir quun proche nest plus vraiment là. Pas seulement vieillir, mais vraiment être transformé au fond, inatteignable.
Je me suis souvenue du terme : « syndrome du jumeau psychologique », ou quelque chose comme ça. On dit que certaines épreuves transforment tant une personne quon croit voir un remplaçant. Parce que la vie change, le couple vieillit, les enfants partent, et soudain vous êtes deux face à face et vous ne savez plus qui vous avez devant vous.
Mais jai grandi avec Gérard. Je le connais par cœur.
En rentrant, il était déjà à la maison, debout devant la fenêtre.
Tu fais quoi là ?
Je regarde.
Tu regardes quoi ?
Juste rien de particulier.
Gérard a toujours été du genre actif, pas contemplatif. Ça métonnait.
Ta journée ?
Les cours, comme dhabitude.
Les étudiants ?
Oh, tu sais Des jeunes.
Jai sorti un poulet, commencé à cuisiner dos à lui.
Tu me racontes Paris ? ai-je lancé indirectement.
Quoi ?
Je sais pas Tu y es resté une semaine. Tu as logé où ? Quest-ce que tas visité ?
Pause avant de répondre.
À lhôtel. Basique. Séminaire dans une salle de luniversité ; ils nous ont emmenés voir un nouveau lotissement, cest tout.
Et tes collègues ? Y avait du monde du coin ?
Oui.
Qui ?
Il hésite. Je me tourne vers lui. Il regarde au loin.
Des collègues de lIUT, et dautres villes.
Raymond était là ?
Raymond Chabert, chef du département ; Gérard parle toujours souvent de lui. Week-end de pêche lété dernier.
Raymond ? Non, pas cette fois.
Il va à tous les séminaires, pourtant.
Pas cette fois.
Jai haussé les épaules. Peut-être pas.
La nuit venue, jai envoyé un texto à Alice, la femme de Raymond, quon connaît un peu : « Bonsoir Alice, Raymond est bien rentré de Paris ? »
Sa réponse : « Il nest pas parti, on ny allait pas cette année. Y a un souci ? »
Je lui ai dit que javais confondu.
Le doute sest installé. Soit il a oublié quil a vu Raymond, soit il ment. Pourquoi ?
Je retournais tout ça. Peut-être quils se sont disputés, quil cache un truc ou simplement il nétait pas du tout à Paris.
Le lendemain, mercredi, jai cherché un prétexte : « On aurait besoin de nouveaux rideaux pour la chambre, non ? Viens, on va chez Maison du Tissu rue Bannelier. » Gérard déteste ce magasin, y traîne les pieds, me laisse choisir, et finit toujours par me proposer un éclair au café dans le salon de thé dà côté, « Le Doux Moment ». Cest notre rituel.
On y va ?
Où ça ?
Maison du Tissu. Pour les rideaux.
Ah bon ? Ils sont pas trop vieux, ceux-là ?
Franchement ? Ils datent de Mathusalem.
Il hausse les épaules.
OK.
On sy rend. Je repousse léchéance, flâne, linterroge, il répond sans conviction. Puis je lance :
On va à la pâtisserie ensuite ?
Laquelle ?
Celle dà côté. On y va toujours.
Il me dévisage.
Connais pas.
Je souris de toutes mes dents, en forçant.
Si, tu vas voir, viens.
On marche jusquau salon de thé, devant la devanture jaune où flotte lodeur des beignets. « Le Doux Moment ». Vingt ans de souvenirs.
Regarde, tu te souviens pas ?
Il observe, un peu longtemps.
Ah, non javais jamais remarqué.
On achète des éclairs. Rien danormal. Mais il recroise la devanture, la dévisage, comme sil testait un souvenir.
Gérard Tu te souviens de moi, au moins ?
Il se tourne, lair perplexe.
Bien sûr. Tes Catherine, ma femme.
Je sais. Mais tu te rappelles de nous ? Tout ce quon a traversé ?
Tu veux dire quoi, Cath ?
Ces temps-ci, tu as changé.
Les gens changent.
Tu as dit exactement cette phrase il y a deux jours. Pourtant, tu as toujours clamé que les gens ne changent pas.
Silence. Il croque dans son éclair.
Bah, peut-être que moi, si.
On rentre. Je regarde la pluie couler sur la vitre du bus. La peur de ne plus reconnaître l’autre, cest pas une invention, cest réel.
Le jeudi, il bosse ; je fouille dans son bureau. Petite pièce bricolée en « bureau » depuis la rénovation. Ce nest pas dans mes habitudes, mais je glisse la main dans le tiroir.
Un carnet.
J’ouvre. Premières pages blanches, puis, au milieu, des listes écrites petit, net, rangé pas sa manière décrire, dhabitude cest illisible ! Là, cest méticuleux. Presque scolaire.
Dedans : « Catherine. Épouse. 58 ans. Bibliothécaire. Fille Claire, vit à Lyon. Son café, sans sucre. Veut changer les rideaux. Meilleure amie Nina, travaille en clinique. » Plus loin : « Tarte au chou, prétend aimer. Parc la Colombière le dimanche. Cocker ‘Pistache’ : blague familiale. » Puis : « Yvonne, la mère. Chou ou pommes ? Vérifier. »
Je suffoque.
Cest le carnet de quelquun qui doit apprendre par cœur une vie qui nest pas la sienne.
Je referme, remets à sa place. File à la cuisine, bois deux verres deau daffilée.
Alors, quoi ? Amnésie, dépersonnalisation ? Peut-être, vraiment. Ce carnet, cest la tentative de reconstruire les morceaux. Il cache, il essaie de se débrouiller seul, il a honte.
Mais ce nest pas son écriture. Pas ce style léché. Pas de trace daccident non plus, il na jamais eu les symptômes.
Il rentre à sept heures. Jai tout préparé. Toujours rien à signaler.
Tu nes pas sortie ?
Jétais mal. Ça va mieux.
Il hoche la tête, pose sa sacoche, file se laver les mains. Soirée normale.
À table, je le regarde et repense à « perdre » quelquun qui partage ta vie, pas au sens physique, mais intérieur. Il est là, mais le cœur, le vrai, sest caché ou envolé.
Gérard
Mmm ?
Raconte-moi notre histoire. Comment on sest connus, selon toi.
Il pose sa fourchette. Réfléchit.
Par des amis, à un anniversaire. Ta robe bleue. Ensuite, quelques rendez-vous, puis on sest mis ensemble.
Jattends la suite.
Et après ?
On sest mariés. Claire est née. Lappart.
Gérard, quand tu mas demandé en mariage, où est-ce quon est allés ?
Catherine
Dis-le, sil te plaît.
Il ne répond pas tout de suite.
Je me rappelle plus de tous les détails. Cétait il y a longtemps.
Tu disais te souvenir de chaque instant, tu las raconté à notre anniversaire de mariage !
Il ne répond pas.
Gérard, où ?
Il me fixe. Cest la fatigue, ou plus profond ?
Catherine Pourquoi tu insistes ?
Je veux savoir ce que tu te rappelles.
Je suis fatigué. Cest vieux, tout ça. On nest pas obligés de se souvenir de tout.
Ce nest pas « tout ».
Pour moi, si.
Je me lève, débarrasse les assiettes, le laisse là.
En vrai, on était à la rivière Ouche, pas loin de Dijon. On sétait perdus dans la campagne, il ma portée pour éviter la boue jusque sur une petite île. Il avait demandé la permission « pour la vie entière » ce jour-là. Il aimait en parler. Mais là, plus rien.
La nuit, jenvoie à Nina un pavé : je trouve le carnet, lécriture bizarre, la rivière Ouche.
Sa réponse fuse : « Catherine. Il doit voir un spécialiste. Toi aussi si tu paniques. Appelle demain. »
Je range le téléphone, narrive pas à dormir. Il est étendu à côté, tranquille.
Vendredi matin, jarrête de tourner autour du pot. Je veux quil sache tout. Jai trouvé le carnet, que jai appelé Hélène, que jai écrit à Alice.
Il est déjà à la cuisine, prépare son thé.
Gérard.
Oui ?
Faut quon parle.
Il se retourne, me regarde longtemps.
Je sais.
Je marrête.
Tu sais quoi ?
Que tu as fouillé dans mon bureau. Jai vu.
On sassied. Il tient sa tasse à deux mains.
Cest compliqué à dire, commence-t-il.
Essaie.
Ce que tu crois nest pas complètement faux.
Comment ça ?
Je nai pas tout perdu. Juste des morceaux. Les grands.
Comme la rivière Ouche ?
Il plisse les yeux.
De quoi ?
Cest là que tu as fait ta demande. Tu ten souviens vraiment ?
Presque imperceptiblement, il se crispe.
Non.
Pistache ?
Pause.
Non.
Ta mère, Yvonne ?
Je vois son visage, jentends sa voix mais les restes, non.
Je reste muette. Lui aussi.
Depuis quand ?
Je ne sais plus. Ça vient, ça part.
Pourquoi tu nen as rien dit ?
Je ne savais pas comment.
Tu prenais des notes pour pas te tromper ?
Oui.
Lécriture, cest la tienne ?
Long moment. Il pose la tasse.
Je sais pas.
Comment tu expliques tout cela ?
Il ne répond pas. Il baisse la tête.
Gérard, regarde-moi.
Il sexécute, yeux gris ordinaires.
Est-ce que TU es Gérard ? MON Gérard ?
Pour la première fois, jai aperçu une faille, une vraie émotion, dans ses yeux. De la peine, ou du doute. Ou autre chose, que je ne saurais nommer.
Catherine, souffle-t-il. Je ne sais pas comment répondre.
Cest honnête ?
Aussi honnête que possible.
Dehors, la pluie ruisselle. Jécoute les gouttes contre la vitre. Un son banal.
Je fais quoi maintenant ? chuchoté, à personne.
Je ne sais pas, avoue-t-il.
Je me lève, prends mon café, sans sucre, et observe la rue, détrempée.
Il sapproche, sarrête, hésite.
Catherine.
Quoi ?
Je me souviens de ta voix, depuis le début. Ta façon de parler. Ça, je men souviens.
Je ne me retourne pas.
Cest peu.
Je sais.
Le silence dure, à peine brisé par un klaxon.
Jai besoin de réfléchir, ai-je fini par dire.
Daccord.
Je ne promets rien.
Compris.
Nous nous regardons, face à face. Il a lair de vouloir dire autre chose, puis se retient.
Dis-moi juste une chose, ai-je demandé.
Quoi ?
Tu VEUX rester ici ?
Il hésite, la pluie martèle la fenêtre.
Oui, jen ai envie.
Je lobserve. Cet homme dans ma cuisine, qui écrit dans un carnet tout ce que je croyais partager avec lui, ne se souvient pas de lOuche, mais boit son thé exactement comme Gérard la toujours fait.
Alors va acheter du pain, ai-je soufflé. Du pain gris. À la boulangerie du coin.
Il hoche la tête, enfile son imperméable, sort, se retourne une seconde.
Catherine.
Oui ?
La rivière Ouche tu me raconteras, un jour ?
Je le regarde longtemps.
On verra.
La porte claque. Je reste avec ma tasse sous la pluie, suivant ses pas qui résonnent dans la cage descalier. Quatrième étage, seize marches, je les ai toujours comptées.
Seize.
Il traverse la cour, capuche relevée. Juste un homme, sous la pluie, un jour ordinaire.
Au coin, il bifurque vers la boulangerie.
Je serre ma tasse, incapable de définir ce que je ressens. Cest calme, pas du soulagement, juste un silence où, au moins, plus besoin de faire semblant.
Mon téléphone vibre. Nina.
Alors, ça va ? demande-t-elle.
Je ne sais pas.
Tu as parlé avec lui ?
Oui.
Alors ?
Je fixe la rue, vide désormais.
Nina tu pourrais vivre avec quelquun qui ne se souvient plus de lui-même ?
Pause.
Cest lui qui ta dit ça ?
En gros, oui.
Va voir un spécialiste. Cest sérieux, Catherine.
Je sais.
Quest-ce que tu vas faire ?
Je pose la tasse sur la fenêtre.
Je ne sais pas encore. Il est parti chercher du pain.
Quel pain ?
Pain gris. De la boulangerie du coin.
Nina a hésité.
Tu me fais flipper, là.
Ça va aller. Je te rappelle.
Je range le téléphone. Je reprends une gorgée. Froid, mais bon.
Seize marches. Je les ai toujours comptées.
Vingt minutes plus tard, claque de la porte den bas. Pas lourds sur les marches, seize fois.
Je ne bouge pas.
Clé dans la serrure.
Voilà, dit-il de lentrée, pain gris, cétait le dernier.
Je me retourne. Il est là, pain au poing, trempé, les cheveux collés au front.
Pose-le sur la table, dis-je.
Il sexécute.
On se regarde.
Un thé ? proposé-je.
Oui.
Je mets la bouilloire. Il enlève sa veste, sinstalle. Derrière moi, son silence nest pas lourd, juste présent.
Catherine tu me raconteras lOuche ?
La bouilloire commence à frémir, lentement, puis de plus en plus fort.
Je reste droite.
Pas maintenant. Un jour, peut-être.
Daccord.
Leau bout.