Mon mari est parti subitement. C’est ainsi que j’ai découvert que tous nos biens avaient été transférés à une jeune demoiselle.

On racontait, autrefois, dans les rues pavées de Bordeaux, que si tu choisissais pour mari un homme dune grande intelligence, jamais il ne te trahirait, il demeurerait le plus fidèle des époux, connaissant le vrai sens de lamour et du soin. Cest ce que ma mère, Marguerite, et ma grand-mère, Geneviève, ne se lassaient jamais de me répéter, le soir, quand on cousait près du feu. Grandissant, jai naturellement écarté tous ces hommes aux distractions douteuses ou à lesprit trop volage à quoi bon, me disais-je, commencer une histoire vouée à linconstance ?

Cest ainsi, assez tardivement, alors que je ne croyais plus guère à lamour-passion, que je rencontrai, lors dun dîner chez des amis communs, Philippe. Philippe, diplômé de lÉcole Centrale, intelligent et méthodique, semblait lincarnation même de la stabilité. Moi, javais étudié la littérature à la Sorbonne, mais nos discussions nétaient jamais ennuyeuses. Petit à petit, nos échanges devinrent des promenades, des rendez-vous ; une amitié profonde se changea en bonheur doux et paisible.

Philippe me demanda ma main un an plus tard, et jacceptai sans hésitation. Nous nous installâmes dans ce petit appartement dune pièce, hérité de ma grand-mère, pas bien grand mais suffisant pour le bonheur à deux. Bientôt, je tombai enceinte : dabord un garçon, puis, lannée suivante, une fille. Nous navions, hélas, ni place ni ressources, vivant de peu, scrutant chaque sou, chaque euro. Puis Philippe se lança dans les affaires. Je restais auprès des enfants, lépaulant du mieux que je pouvais, convaincue que, peu importe les difficultés, notre union et nos efforts porteraient un jour leurs fruits.

Plusieurs fois, nous connûmes des périodes où il ne restait rien, pas même de quoi remplir notre table. Mais jamais je ne désespérai : je croyais de toute mon âme que nous méritions, tôt ou tard, une part de bonheur. Au fil des années de travail acharné, notre commerce finit par prospérer. Nos enfants fréquentèrent les meilleurs collèges et lycées de la ville, puis des établissements réputés. À la maison, je trouvai le loisir de madonner à mes passions, la lecture, la peinture.

Philippe, lui aussi, gardait du temps pour ses loisirs souvent des excursions en montagne ou à la pêche avec ses amis denfance. Cela ne me gênait en rien, il assumait sans faille le rôle de chef de famille. Notre couple était fondé sur laffection et lestime réciproque ; rien ne semblait pouvoir troubler notre équilibre. Je naurais jamais imaginé que tout pût soudainement seffondrer.

Un jour, cétait un samedi pluvieux du mois doctobre, Philippe tomba gravement malade. Lambulance arriva en hâte et lemmena à lhôpital. Quelques heures plus tard, il nétait plus. Il sétait éteint, laissant derrière lui un abîme de douleur, une perte incommensurable pour moi et pour nos enfants. Mais ce deuil nétait que le prélude à la vraie tempête.

Nous découvrîmes, abasourdis, que pendant cinq longues années, Philippe avait entretenu une liaison avec une jeune femme qui aurait pu être sa propre fille. Cest vers elle quil séclipsait lors de ses « vacances ». Toute sa fortune laffaire florissante, la maison, la voiture, même la petite maison de campagne en Dordogne tout avait été transféré à cette femme. Mes enfants et moi fûmes laissés sans rien, pas même une pièce à notre nom, si ce nest la mémoire dun amour trahi.

Le choc fut terrible, une blessure que le temps na jamais complètement refermée. Comment avait-il pu, tout ce temps, marcher à nos côtés, en sachant que nous finirions privés de tout souvenir matériel de notre vie commune ? Parfois, le soir, alors que la ville sendort et que les souvenirs affluent, je me demande encore comment il est possible de continuer à vivre, à croire et à pardonner. Mais Bordeaux veille, immuable, sur nos secrets et nos peines, comme sil sagissait là du destin de tant de femmes, dans tant de familles.

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