Mon mari na jamais vraiment aimé quon le surprenne dans des situations cocasses, lui, si viril dordinaire. Alors, tout en silence, je me suis approchée de la salle de bain et, après avoir savouré le spectacle qui soffrait à moi, je me suis dissimulée derrière le mur, la gorge déjà secouée par le fou rire à venir.
«Si tu es un bon chaton, dis miaou.
Si tu es un super chaton, dis miaou
Si tu es mon chaton préféré, dis miaou !»
Doucement, mon mari chantonnait en lavant notre chat Baptiste. Habituellement, cette petite bête se débattait, griffait, mordait et hurlait, mais là Peut-être quil aimait quon lui chante, ou alors il était simplement sidéré.
«On va frotter ton dos dis miaou
On va laver tes pattes dis miaou
On va frotter ta queue dis miaou»
«Miaou» a couiné le chat, la voix fluette.
Je me suis écroulée, silencieuse, derrière le mur Je regrette encore aujourdhui de ne pas avoir filmé ce chef-dœuvre, même si, avec une telle preuve, je naurais probablement pas survécu bien longtemps dans cette maison.
Quoi, ça ne te plaît pas? Tu veux que je te chante autre chose?
Miaou.
Julien a fait une pause, puis sest remis à chantonner tout bas, la mousse au bout des doigts:
«La pluie dessine sur ma vitre embuée
Ton ombre mélancolique, Madeleine»
Des larmes de rire coulaient franchement sur mes joues. Et soudain, jai réalisé que mon mari ne mavait jamais chanté de chanson, à moi. Il nétait pas franchement du genre romantique, il avait dautres qualités, certes. Mais le chat, lui, avait droit à des sérénades dignes de Montmartre. Jaurais sans doute été vexée, si ce nétait aussi hilarant.
À ce moment-là, la «Madeleine» a miaulé de nouveau, tout doucement et tristement, et Julien a commencé «Sous le ciel de Paris».
Jai senti que je ne tiendrais plus longtemps avant déclater. Il était grand temps de ramper discrètement vers le salon la toilette touchait à sa fin et mon mari sapprêtait à essuyer Baptiste.
Javais presque réussi à reprendre mon sérieux quand soudain jai entendu:
«Boum-boum, la télévision,
Boum-boum, la télévision,
Boum-boum, la télévision»
Je nai pas résisté; jai chanté la suite en méloignant:
Et deux ptits lutins dedans !
En rampant vers le canapé, secouée dhilarité, jabandonnais tout sang-froid.
Impossible de dire si derrière, le concert se poursuivait de toute façon jétais trop occupée à rire aux larmes, jusquau hoquet.
Quelques minutes plus tard, deux silhouettes froissées et dignes, le chat très vif et mon mari, sont venus me jeter un regard noir et blessé. Jai préféré enfoncer mon visage dans un coussin, secouée de soubresauts muets.
Tous deux, majestueux, mont toisée une dernière fois puis, solidaires dans leur orgueil froissé, sont partis vers la cuisine, la tête haute, dans une étrange solennité typiquement française.
Et moi, je riais encore, perdue entre fou rire et rêve éveillé.