Mon frère m’a regardée devant tout le monde et a déclaré : « Tu n’as plus ta place dans cette maison », comme si je n’avais pas grandi moi aussi entre ces murs.

Mon frère ma regardée devant tout le monde et a déclaré que « je nai plus ma place dans cette maison », comme si je navais pas grandi dans ces pièces, moi aussi.

Cest un dimanche après-midi. La maison de nos parents est pleine de cousins et doncles. La grande table est dressée dans le jardin, comme chaque été. Lair sent la ratatouille et le pain tout juste sorti du four.

Depuis que notre mère est partie, mon frère habite ici. Moi, je viens de temps en temps, aider au potager, voir notre père, me sentir, même lespace dun instant, à nouveau chez moi.

Aujourdhui, jai amené un gâteau une vieille recette de maman.

Quand je franchis le portail, quelques tantes maccueillent chaleureusement.

Camille, viens donc tinstaller.

Je souris et pose la boîte au centre de la table.

Mon frère, Étienne, surveille le barbecue au fond du jardin. En me voyant, il crispe la mâchoire.

Je ne savais pas que tu passais dit-il.

Son ton est froid. Pas franchement hostile, mais glacé, assez pour que tout le monde le remarque.

Je venais juste voir papa, répondis-je.

Notre père, assis sur une chaise sous la vigne, reste silencieux, mais ses yeux pétillent quand il maperçoit.

Camille est là, souffle-t-il tout bas.

Je massieds à côté de lui. On parle du jardin, des tomates, du temps quil fait des banalités, simplement pour occuper le silence.

Mais la tension demeure, palpable sous le bavardage.

Bientôt, mon frère sapproche de la table.

Camille dit-il.

Je le regarde.

Il faut quon discute.

Quelques conversations sinterrompent net. Tout le monde sent bien que quelque chose se prépare.

Je técoute, répondis-je sans hausser la voix.

Il soupire, détourne un instant le regard, puis me fixe à nouveau.

Cette maison mincombe dorénavant. Cest moi qui veille sur elle.

Je sais, soufflai-je.

Je pense quil vaudrait mieux que tu ne viennes plus trop souvent.

Le silence sabat brutalement.

Notre tante repose sa fourchette.

Étienne chuchote-t-elle.

Mais il lève la main pour larrêter.

Non, il faut que je dise ce que je ressens.

Il plonge son regard dans le mien.

Tu as ta vie, ta maison à toi. Tu nas plus de place ici désormais.

Ses mots résonnent douloureusement.

Je fixe le jardin : la vigne, le vieux banc, le platane sous lequel on jouait enfants.

Puis je regarde notre père. Il nose relever la tête.

Tu le penses vraiment ? demandai-je, à peine audible.

Oui.

Quelquun derrière moi murmure :

Ce nest pas juste

Mais mon frère reste ferme.

Je me lève doucement.

Très bien, dis-je.

Ma voix reste posée, même si tout se tord à lintérieur.

Je pose une main sur lépaule de notre père.

Je reviendrai te voir, lui murmurai-je.

Il acquiesce faiblement.

Puis je saisis la boîte vide sur la table.

Le gâteau reste, dis-je dune voix basse.

Mon frère me regarde, tendu, comme sil attendait un éclat.

Je nen fais rien.

Je le contemple simplement.

Étienne la maison, ce nest pas seulement celui qui en détient la clé.

Il ne répond pas.

Je quitte la table, marche jusquau portail. Au moment où je louvre, un profond soupir retentit derrière moi.

Dehors, lair est calme. Les oiseaux chantent, comme si de rien nétait.

À lintérieur de moi, quelque chose sest brisé.

Parfois, la douleur la plus vive, cest le moment où quelquun décide quil peut te retirer la place où tu as grandi.

Et je continue de me demander
Si vous étiez à ma place : reviendriez-vous dans ce jardin un jour
ou ne franchiriez-vous plus jamais ce portail ?

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