Mon frère m’avait raconté que notre mère avait posé la main sur sa femme, et soudain, tout s’est empli d’un pressentiment étrange, comme un courant d’air froid dans une cathédrale déserte.
Durant notre séjour à Biarritz ou peut-être était-ce déjà Paris, ou une ville née entre les deux au hasard du rêve ma mère mappela, éperdue. Ses sanglots semblaient tomber du plafond comme une pluie dété dans une boulangerie. Sa voix tremblait, elle était secouée dangoisse. Jai raccroché, la gorge serrée de questions, et jai rejoint mon frère sur la ligne. Il ma froidement lancé de demander moi-même à maman après tout, je savais pourquoi elle pleurait, a-t-il dit, et dailleurs, elle avait eu ce quelle méritait. Cette réponse me laissa comme suspendue entre deux stations de métro, perdue. Avec mon mari, nous avons laissé derrière nous les plages dorées, peu importe les billets de train hors de prix, et sommes rentrés en hâte.
La maison familiale, dans une rue de Lyon où les volets sont toujours fermés sur des secrets, était saturée de silence et deffluves de tisanes apaisantes. Maman, là, sur le vieux canapé bleu, narrivait pas à reprendre son souffle. Je lui ai proposé du tilleul, comme dans les souvenirs denfance, puis elle a fini par nous raconter lévénement étrange. Tout avait basculé lorsquelle était rentrée du travail, un matin peut-être, ou peut-être de la nuit : elle avait découvert Apolline, sa belle-fille, toute couverte de bleus, le ventre rond despérance. Prise de panique, elle avait voulu la serrer, la protéger. Mais alors, mon frère Édouard était entré ; soudain, Apolline sétait relevée, hurlant, accusant ma mère de violences.
Ma mère, figée, ne savait plus dans quel monde elle marchait. Édouard, croyant aux mots de sa femme, parcouru deffroi, a expulsé maman notre maman en quelques instants hors de leur appartement sur le quai du Rhône. Plus tard, la nouvelle est tombée : Apolline, cette femme à la fragilité insaisissable, avait perdu son enfant à lhôpital. Le silence sest installé dans la famille, cisaillant nos liens. Édouard a refusé toute explication, a tourné le dos, et la rancune sest installée, poudreuse et grise, sur notre table familiale.
Pourtant, au fond de ce rêve, je sentais que rien ne collait. Jai cru maman. Et le destin, comme toujours en France, prend la forme dune vieille amie bavarde ou dune voisine pleine de commérages : cest lamie dApolline, une certaine Capucine, qui a tout révélé, sous les arcades ombragées. Elle ma décrit une histoire complètement autre, un théâtre dombres où Apolline avait tout organisé : elle avait elle-même stoppé sa grossesse, ourdissant un plan pour se débarrasser de belle-maman, et tenir Édouard dans sa paume.
Quand Édouard a rassemblé les morceaux épars de la réalité, la colère la submergé la vraie colère, celle qui renverse les meubles et le passé. Il a chassé Apolline sur le trottoir, les valises claquant sur les pavés. Ensuite, il est revenu, penaud, en larmes, cherchant le pardon de maman.
Le cœur dune mère, en France comme ailleurs, garde toujours la porte entrouverte, un bol de soupe chaude sur la table. Elle la accueilli dans ses bras fatigués, sans rien demander, transformant la douleur en tendresse et les blessures en souvenirs, dans la lumière dorée du soir, là où le réel et le rêve seffleurent.