Mon fils n’est pas prêt à devenir père… « Salope ! Petite ingrate ! » — hurlait la mère de Nathali…

Le fils nest pas prêt à devenir père

«Fille perdue ! Ingrate ! hurlait la mère à sa fille, Éléonore, à chaque occasion. Son ventre arrondi natténuait en rien la fureur maternelle, bien au contraire, cela ne faisait que lexacerber. Va-ten de chez moi et ne reviens plus ! Je ne veux plus jamais te voir !»

Ce nétait pas la première fois que sa mère la jetait dehors pour diverses bêtises ; mais, pour cette grossesse, elle fut inflexible : Éléonore n’avait pas le droit de revenir, du moins avant la naissance. Trempée de larmes, un petit sac de vêtements à la main, Éléonore se traîna jusquà chez son amoureux, Pierre, désorienté et désemparé. Elle découvrit alors que Pierre navait même pas révélé à ses parents quÉléonore attendait son enfant. La mère de Pierre demanda sans détour sil était encore temps « dagir » ; mais il était évidemment trop tardle ventre dÉléonore en témoignait. Abattue, prête à tout pour de laide, alors quelle sopposait farouchement un mois plus tôt aux idées maternelles, elle nétait plus quune boule dangoisse et de peur pour lavenir.

Mon fils nest pas prêt à devenir père, trancha la mère de Pierre. Il est jeune et tu ruinerais sa vie. Evidemment, on taidera autant que possible. Mais jai fait appel à une de mes connaissances pour te faire entrer dans un centre daccueil pour les filles dans ton cas

On installa Éléonore dans une petite chambre. Là, elle put enfin souffler, se reposer, être suivie par une psychologue et se préparer à laccouchement. Quand le grand jour arriva et quon lui remit ce minuscule paquet vivantsa filleÉléonore fut prise de panique. Mais peu à peu, elle observa, découvrit ce miracle inconnu : sa petite Lucie.

Les fêtes de Noël approchaient, mais au lieu de recevoir une bonne nouvelle, Éléonore se vit sermonnéeil fallait chercher un nouvel abri : sa place était déjà promise à une autre. Tenant la petite Lucie dans ses bras, qui venait davoir un mois, Éléonore restait assise, sans savoir comment survivre, où trouver des francs, qui accepterait de les héberger, elle et son bébé. Le cœur de la mère dÉléonore ne céda jamais : elle refusa de voir sa fille ni même sa petite-fille, rayant les deux de sa vie.

Comme il est triste notre réveillon, ma petite, murmura Éléonore à sa fille. Elle avait tant aimé cette fête ! Enfant, elle parcourait les quartiers de Lyon à la recherche de portes où fredonner des chants de Noël. Elle connaissait toutes les chansons et gagnait chaque hiver de quoi se gâter en participant avec les enfants du quartier. Cette sensation lui manquait. Lidée de quitter labri, tirer sa petite vers elle, lemmitoufler et partir chanter aux portes des maisons fleurit dans son esprit. Pourquoi pas ?se dit-elleLucie est une fille calme, bien enveloppée, je lemmènerai, je chanterai, je retrouverai un peu dâme. Si on ne mouvre pas, eh bien tant pis

Le lendemain du réveillon, Éléonore choisit un quartier résidentiel tranquille près de la Croix-Rousse. Comme elle sy attendait, on hésitait à ouvrir à une telle visiteuse ; la tradition voulait quon attende les hommes pour ce genre de démarche. Mais parfois, elle voyait des portes souvrir, et grâce à sa voix sincère et douce, Éléonore fut remerciéepas seulement en pièces ou quelques francs, mais aussi en friandises, en pommes, en biscuits. On la regardait avec émotioncette jeune femme et son nourrisson, ce nétait pas vraiment la coutume, mais tous comprenaient quelle ne faisait pas cela par gaieté de cœur.

Aller de porte en porte nétait pas chose facile. «Jirai encore à cette villa, là-bassans doute des gens aisés, peut-être quils me donneront un beau cadeau», pensa-t-elle, sentant dans sa poche une jolie somme rassurante.

Puis-je chanter pour vous ?demanda-t-elle à lhomme qui linvita à entrer. La réaction de linconnu la troubla. À peine entrée, il la regarda fixement, dévia ses yeux vers le bébé, pâlit, chancela et sassit avec hésitation.

Claire ? murmura-t-il.

Pardon ? Non, je suis Éléonore Vous devez me confondre avec quelquun dautre.

Éléonore ? Tu ressembles tant à ma femmebalbutia-t-il. Et ce bébé, cest une fille ?

Oui.

Jen avais une aussi Elles sont mortes, toutes les deux Accident de voiture. Il y a quelques nuits, jai rêvé que ma femme et ma fille revenaient à la maison Et maintenant vous êtes là Est-ce possible ?

Je je ne sais que dire

Entrez donc, je vous en prie ! Racontez-moi votre histoire

Dabord, Éléonore fut méfiante devant cet inconnu si ému. Mais que risquait-elle après tout ? Elle navait nulle part où aller. Elle pénétra dans le vaste salon solitaire ; sur le mur, une photo dune femme et dun enfantet effectivement, la défunte femme lui ressemblait trait pour trait.

Alors Éléonore se mit à raconter sa vie, nomettant aucun détailenfin quelquun sintéressait à elle, lécoutait. Lhomme restait silencieux, fasciné, jetant de temps à autre un regard tendre à Lucie, qui dormait et souriait dans son sommeil. On aurait dit quelle sentait, elle aussi, quelle entrait dans une maison qui, très bientôt, deviendrait la leurQuand elle eut fini, un long silence sinstalla, peaussé dune lumière dorée venue des rideaux. Lhomme, dun âge indéfini, se leva, contourna la table, sagenouilla devant le berceau improvisé où dormait Lucie. Ses mains tremblaient, mais son regard était apaisé, traversé de gratitude et de chagrin mêlés.

Éléonore, souffla-t-il, il y a tant de place ici, tant de silence qui me pèse Permettez-moi dêtre là pour vous, simplement. Si vous voulez, ce toit, ce foyer, il est à vous deux pour le temps quil faudra. Je nattends rien, sinon la compagnie dune voix, dun rire denfant Peut-être est-ce un signe, ou un vœu que ma femme a soufflé quelque part pour adoucir la solitude.

Des larmes perlèrent sur les joues dÉléonoredouces, presque légères, lavant la fatigue tenace des derniers mois. Un monde souvrait, fragile, inattendu, mais inattendu comme le printemps sous la neige.

Merci, murmura-t-elle simplement. Pour la première fois depuis longtemps, la chaleur dun foyer nétait plus un souvenir, mais une promesse toute neuve.

Cest ainsi que, ce soir-là, tandis quelle fredonnait encore un cantique pour endormir Lucie, Éléonore comprit que chaque porte fermée la menait, tâtonnante, vers celle-cicelle qui acceptait la vie, les pertes et les recommencements, et redevenait un berceau despérance. Au dehors, la ville frissonnait sous la neige, mais dans le salon éclairé, la paix se posait, légère, sur trois âmes un peu cabossées, prêtes à se réparer ensemble.

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