Mon fils ne m’a pas appelée depuis trois mois. Je pensais qu’il était simplement pris par son travail. Finalement, j’ai décidé de lui rendre visite à l’improviste. C’est une inconnue qui m’a ouvert la porte et m’a expliqué qu’elle vivait là depuis six mois.

Mon fils navait pas téléphoné depuis trois mois. Je me disais quil devait être absorbé par son travail. Finalement, jai décidé de partir sans prévenir jusquà chez lui. Cest une inconnue qui ma ouvert la porte ; elle ma expliqué quelle vivait là depuis six mois.

Si ce jour-là, je navais pas pris le car pour Lyon, je me serais sûrement bercé dillusions bien plus longtemps. Jaurais continué à croire que Martin manquait simplement de temps.

Que le boulot, que le projet, que les jeunes sont ainsi : ils vivent vite et oublient de donner des nouvelles à leur mère. Mais jy suis allé. Et ce que jai découvert sur le pas de la porte a bouleversé ma vie.

Tout avait commencé sans rien dinhabituel. Il avait lhabitude dappeler le dimanche, en fin de matinée, entre mon poulet rôti et son expresso. Parfois, il menvoyait un sms en semaine pour demander des nouvelles de ma tension, savoir si javais vu mon médecin, ou si Lucienne du rez-de-chaussée continuait à faire du bruit. Des broutilles du quotidien. Depuis le décès de Paul, ces coups de fil étaient devenus pour moi vitaux, comme une respiration. La seule bouée à laquelle je maccrochais.

Soixante-et-un ans, quatre ans de veuvage, trente-deux années au cadastre de la mairie puis la retraite, un appartement vide, et ce silence seulement rompu par cet appel du dimanche.

En mai, Martin avait cessé de téléphoner.

Je ne me suis pas inquiétée tout de suite. La première semaine jai pensé quil avait simplement oublié. Je lui ai écrit : il a répondu brièvement : « Beaucoup de boulot, je te rappelle. » Il na pas rappelé. Deuxième semaine, autre sms de ma part. « Tout va bien, maman, on en parle bientôt. » Troisième semaine : silence. Jappelais, il ne décrochait pas. Il répondait par sms plusieurs heures plus tard, des messages laconiques, comme écrits par quelquun dautre.

Ma copine Jacqueline, avec qui je faisais de la gymnastique au centre social, ma regardée dans les yeux :

Claire, prends le train. Il y a quelque chose qui ne va pas.

Il a peut-être une copine, il nose pas me le dire, ai-je tenté de le défendre, sans trop y croire moi-même.

Et cest pour ça quil devrait tappeler, non ? a-t-elle simplement haussé les épaules.

Mais jai repoussé. Martin naimait pas les surprises. Du vivant de Paul, lorsque nous étions venus à limproviste, il avait tiré une tête, comme si nous lavions pris la main dans le sac, alors quil y avait juste un peu de désordre dans la cuisine. Il avait toujours eu besoin de son espace. Je croyais le comprendre.

Au mois daoût, je nai plus tenu. Jai acheté un billet de car Dijon-Lyon, trois heures de trajet. Javais emporté un pot de confiture dabricots maison et un peu de tarte au fromage, parce quil ladorait depuis son lycée. Pendant le voyage, je me répétais ce que je voulais lui dire : quil me manque, quil nest pas obligé dappeler tous les jours, mais une fois par semaine, ce nest pas trop demander. Que je suis sa mère, pas un poids.

Jai gravi lescalier vers quinze heures. Troisième étage, porte à droite, vieux paillasson brun avec « Bienvenue », celui que je lui avais offert pour sa pendaison de crémaillère.

Le paillasson avait disparu.

À la place, un tapis gris, sans inscription. Jai sonné. Une jeune femme a ouvert la trentaine, carrée, cheveux bruns coupés court, en jogging avec une tasse de thé.

Bonjour, je cherche Martin Giraud, ai-je dit calmement.

La jeune femme a plissé les yeux.

Il ny a pas de Martin ici. Je vis là depuis six mois.

Je suis resté figé, mes courses à la main. Elle Élodie, comme elle sest présentée ensuite ma fait entrer. Il faut croire que javais lair de pouvoir mévanouir dune minute à lautre.

Lappartement navait plus rien didentique : meubles, rideaux, couleurs, tout avait changé. Plus rien ne rappelait mon fils.

Élodie louait lappartement via une agence. Elle navait jamais vu le propriétaire ; tout passait par un intermédiaire. Elle ma transmis un numéro. Jai appelé aussitôt, affalé sur son canapé celui où Martin sasseyait encore il y a un an.

Lagent a confirmé : Martin Giraud avait mis son appartement en location en février. Non, il navait laissé aucune adresse de contact. Oui, il payait ponctuellement, par virement depuis un compte français.

Je suis revenu à Dijon par le dernier car. Je nai pas pleuré. Jétais trop sidéré pour pouvoir pleurer. Mon fils, mon unique enfant, celui qui ma tenu la main aux funérailles de Paul, celui qui maidait chaque année en avril à remplir la déclaration dimpôts, celui qui disait « maman, tu peux toujours compter sur moi », était parti, avait confié son appartement à une parfaite étrangère, sans jamais men toucher un mot.

Durant trois jours, je nai pas donné de nouvelles, espérant quil le ferait en premier. Il na pas appelé.

Le quatrième jour, jai envoyé un simple message : « Je suis passé à Lyon. Je sais que tu nhabites plus avenue Garibaldi. Appelle-moi. »

Il ma rappelé une heure plus tard. Pour la première fois en trois mois, jentendais sa voix.

Maman Je suis désolé. Jaurais dû te le dire.

Où es-tu ?

Silence. Grave et long.

À Bordeaux. Depuis mars.

Je me suis assis dans la cuisine. Par la fenêtre, la voisine suspendait sa lessive sur le balcon. Tout semblait inchangé, alors que tout seffondrait.

Mon fils a parlé longuement. Que la mort de papa lavait oppressé. Que mes appels, mes questions, mes paquets de tarte au fromage que tout cela létouffait. Quil narrivait pas à me lavouer, sachant combien cela me blesserait. Il a choisi la pire solution : la fuite.

Je sentais que si je ne partais pas, jallais suffoquer, murmura-t-il. Pas à cause de toi, maman. Mais parce quil fallait que je comble le vide de papa. Je nen étais pas capable.

Javais envie de crier, de lui hurler que je ne lui avais jamais rien demandé de tout cela. Mais en fermant les yeux, en réfléchissant sincèrement, je me suis souvenu de ces appels dominicaux où je lui racontais mon quotidien, chaque visite médicale, chaque facture. Comme sil était mon mari, pas mon fils.

Je ne lai pas dit à voix haute. Je nétais pas encore prêt.

Reviens pour Noël, ai-je seulement demandé.

Je viendrai, maman.

Jai raccroché et je suis resté longtemps assis dans la cuisine. La tarte au fromage, prévue pour Lyon, trônait intacte sur la table. Jen ai mangé un morceau tout seul. Elle était délicieuse. Elle la toujours été.

Martin est revenu en décembre. Il a pris place pour le réveillon de Noël, en face de moi là où Paul sasseyait autrefois. Plus comme son substitut, cette fois, mais en adulte, qui a commis une faute, et qui avait ses raisons. Nous navons pas évoqué Bordeaux pendant le dîner. Peut-être y viendrons-nous plus tard. Ou jamais.

Jacqueline me demande parfois si je lui ai pardonné. Je ne sais pas répondre. Je sais seulement quà présent, quand il téléphone le dimanche ce quil fait sans y manquer jessaie dêtre plus concise, et de lui poser davantage de questions sur sa vie à lui plutôt que de ressasser la mienne. Ce nest pas énorme. Mais il faut bien commencer quelque part.

Parfois, le plus grand amour quune mère puisse offrir à son enfant devenu adulte, cest daccepter de le laisser partir. Même quand personne ne vous a appris comment faire.

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