Mon fils navait pas appelé depuis trois mois. Je pensais quil était simplement absorbé par son travail. Finalement, jai pris la décision dy aller moi-même, sans prévenir. Cest une inconnue qui a ouvert la porte et ma expliqué quelle vivait là depuis six mois.
Si ce jour-là je nétais pas montée dans ce car pour Lyon, sans doute aurais-je continué encore longtemps à me bercer du mensonge que Thomas navait « tout simplement pas le temps ».
Quil avait un projet, que la jeunesse vit à cent à lheure et oublie dappeler sa mère. Mais moi, jai pris ce car. Et ce que jai découvert devant la porte de son appartement a bouleversé ma vie.
Tout avait commencé de manière banale. Dordinaire, il appelait le dimanche, vers midi, entre la cuisson de mon pot-au-feu et son café du matin. Parfois, il envoyait un message en pleine semaine comment allait ma tension, si javais vu le médecin, si la vieille Lucienne du rez-de-chaussée continuait de faire du bruit. Des banalités. Après la mort de Gérard, ces appels sont devenus ma respiration. Mon seul repère.
Soixante et un ans, quatre ans de veuvage, trente-deux ans à la mairie au cadastre puis soudain la retraite, un appartement vide, et le silence, brisé seulement par ce coup de fil du dimanche.
En mai, Thomas a arrêté dappeler.
Je ne me suis pas inquiété tout de suite. La première semaine, jai pensé quil avait oublié. Jai envoyé un texto. Il a répondu : « Beaucoup de boulot, je rappelle. » Mais il na pas rappelé. Deuxième semaine, un autre texto. « Tout va bien, maman, on se parle bientôt. » Troisième semaine : silence. Jai essayé dappeler, il ne décrochait pas. Il répondait des heures plus tard, des réponses sèches, comme si quelquun écrivait à sa place.
Mon amie Jacqueline, avec qui je faisais de la gymnastique au centre culturel, ma dit franchement :
Françoise, va le voir. Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond.
Peut-être quil a rencontré quelquun et nose pas me le dire, ai-je tenté de le défendre, sans trop y croire.
Justement, cest encore plus une raison dappeler, a-t-elle haussé les épaules.
Mais jai repoussé. Parce que Thomas naime pas les surprises. Même du vivant de Gérard, la fois où nous étions venus sans prévenir, il avait eu une tête comme si on laccusait dun crime, alors quil avait juste du désordre dans la cuisine. Il était comme ça, il avait besoin despace. Je croyais comprendre.
Mais en août, je n’ai plus tenu. J’ai acheté un billet d’autocar Marseille-Lyon, trois heures de route. Jai pris un pot de ma confiture dabricots, et un paquet de clafoutis, parce que Thomas adorait mon clafoutis depuis le lycée. Tout le long du trajet, je me répétais ce que je lui dirais. Que je lui manquais. Quil nétait pas obligé dappeler tous les jours, mais une fois par semaine, ce nétait pas trop demander. Que jétais sa mère, pas un fardeau.
Je suis montée à létage vers quinze heures. Troisième étage, porte à droite, paillasson marron « Bienvenue », offert pour sa crémaillère.
Il ny avait plus de paillasson.
À la place, un tapis gris, sans inscription. Jai sonné. Une jeune femme a ouvert la trentaine, brune au carré, en survêtement, un mug de thé à la main.
Bonjour, je cherche Thomas Martin, ai-je dit, encore posée.
Elle a froncé les sourcils.
Il ny a pas de Thomas ici. Jhabite là depuis six mois.
Je suis restée là, mon clafoutis dans le sac, mon pot de confiture à la main, incapable de respirer. La jeune femme Élise, sest-elle présentée ma fait entrer, sans doute effrayée de me voir prête à défaillir.
Lappartement était méconnaissable. Meubles différents, rideaux différents, même les murs repeints. Rien, pas la moindre trace de mon fils.
Élise louait par une agence. Elle ne connaissait pas le propriétaire, tout passait par une gérante. Elle ma donné le numéro. Jai appelé tout de suite, assise sur son canapé, lendroit même où Thomas sasseyait encore six mois plus tôt.
Lagent a confirmé : Thomas avait mis son appartement en location en février. Non, il n’avait pas laissé d’adresse de correspondance. Oui, il paye régulièrement, transfert depuis un compte français.
Je suis rentrée à Marseille par le dernier autocar. Je nai pas pleuré. Jétais trop sonnée. Mon fils, mon unique, celui qui mavait tenu la main à lenterrement de Gérard, maidait à remplir ma déclaration dimpôts, celui qui disait « maman, tu peux toujours compter sur moi » était parti, avait loué son appartement à une inconnue, sans un mot.
Trois jours, je nai rien tenté. Jattendais quil mappelle. Il ne la pas fait.
Au quatrième, jai écrit : « Je suis allée à Lyon. Je sais que tu nhabites plus rue Garibaldi. Appelle-moi. »
Il ma rappelée dans lheure. Pour la première fois en trois mois, jai entendu sa voix pas celle dun répondeur.
Maman, je je suis désolé. Jaurais dû te le dire.
Où es-tu ?
Un long silence, lourd comme du plomb.
À Rennes. En Bretagne. Depuis mars.
Je me suis effondrée sur la chaise de la cuisine. Par la fenêtre, ma voisine étendait son linge comme si de rien nétait. Le monde continuait. Le mien, lui, sécroulait.
Thomas a parlé longtemps. Il a avoué quaprès la mort de papa, il étouffait. Mes appels, mes questions sur ma tension, mes colis de clafoutis tout ça lui pesait. Il navait pas su me le dire ; il savait que ça me briserait. Alors il avait choisi la pire solution : fuir.
Je sentais que si je ne partais pas, jallais étouffer il murmurait. Pas à cause de toi, maman. À cause de ce rôle quil fallait remplir après papa. Comme sil fallait que je bouche ce vide.
Javais envie de crier. De lui dire que jamais, jamais je ne lui ai demandé ça. Mais dans le silence, les souvenirs de tous ces dimanches sont revenus : lui, au bout du fil, écoutant tous mes comptes rendus de rendez-vous médicaux, chaque facture, chaque petite inquiétude comme un mari, plus quun fils.
Mais je ne lai pas dit. Pas encore.
Rentre à Noël, cest tout ce que jai pu souffler.
Je reviendrai, maman.
J’ai raccroché et je suis restée là, longtemps, dans ma cuisine. Le clafoutis que javais préparé pour lui trônait sur le plan de travail. Jen ai mangé un morceau seule. Il était bon. Il la toujours été.
Thomas est revenu en décembre. Il sest assis en face de moi, à table, à la place de Gérard non plus comme un remplaçant, mais comme un homme, qui ma fait du mal, mais selon ses propres raisons. On na pas évoqué Rennes pendant la bûche. Peut-être quun jour on en parlera, ou pas.
Jacqueline me demande parfois si je lui ai pardonné. Je ne sais pas. Je sais seulement que, maintenant, quand il appelle le dimanche et il le fait chaque semaine jessaie dêtre plus brève. Et de lui demander comment il va, plus souvent que de parler de moi. Cest peu mais il faut bien commencer quelque part.
Parfois, le plus grand amour quune mère puisse offrir à son enfant adulte, cest de le laisser partir. Même si personne ne ly a jamais préparée.