Mon fils navait pas donné de nouvelles depuis trois mois. Je métais convaincue quil était débordé par le travail. Finalement, je me suis résolue à aller le voir à Paris sans prévenir. Une inconnue ma ouvert la porte et ma dit quelle vivait ici depuis six mois.
Si, ce jour-là, je navais pas pris ce car pour Paris, jaurais pu continuer à me bercer dillusions, à croire que Julien était simplement submergé.
Quil avait trop de projets, trop de réunions, que les jeunes aujourdhui oublient parfois dappeler leur mère. Mais jai pris ce car. Et ce que jai découvert sur le palier de son appartement a basculé ma vie.
Tout était si banal, au début. Dhabitude, il appelait le dimanche, vers midi, entre ma soupe au pistou et son café matinal. Parfois un texto en semaine, pour savoir si jétais allée chez le médecin, si ma tension allait bien, si Claudine du rez-de-chaussée continuait à faire du bruit. Depuis la mort dHenri, ces appels étaient ma bouée doxygène. Mon seul point dancrage.
Soixante-et-un ans, quatre ans de veuvage, trente-deux ans à la mairie du 14ème, Service de lurbanisme puis, soudain, la retraite, lappartement vide et ce silence, rompu uniquement par ce téléphone dominical.
En mai, Julien na plus appelé.
Au départ, je nai pas paniqué. La première semaine, jai pensé quil avait oublié. Je lui ai envoyé un message. Il a répondu brièvement : « Beaucoup de boulot, je te rappelle. » Mais il ne la pas fait. Seconde semaine un autre SMS. « Tout va bien, maman, on se parle bientôt. » La troisième le silence. Jai appelé, aucune réponse. Il répondait parfois des heures plus tard, avec trois mots, comme si ce nétait même pas lui.
Ma copine Geneviève, avec qui je faisais du yoga au centre culturel, me la dit franchement:
Sylviane, va le voir. Il y a quelque chose.
Peut-être quil a une copine et ne veut pas men parler tentais-je de le défendre, surtout pour men convaincre moi-même.
Raison de plus pour appeler, a-t-elle haussé les épaules.
Mais je différé. Julien naimait pas les surprises. Déjà, du temps dHenri, la seule fois où on était venus à limproviste, il avait fait une tête comme sil avait commis un crime, alors que cétait juste la vaisselle sempilant. Il avait besoin de sa bulle. Je croyais le comprendre. Ou alors je me persuadais.
En août, je nai plus résisté. Jai acheté un billet pour lautocar Marseille-Paris, trois heures de trajet. Jai préparé un pot de confiture dabricots de mon jardin, et mon fameux gâteau au fromage la spécialité dont il raffolait depuis le lycée. Tout le trajet, je répétais dans ma tête ce que je voulais lui dire: que je mennuie, quil na pas à appeler tous les jours, mais une fois par semaine, ce nest pas trop demander. Que je suis sa mère, pas un fardeau.
Jai gravi lescalier vers trois heures. Troisième étage, porte à droite, paillasson marron marqué « Bienvenue » que je lui avais offert pour sa crémaillère.
Le paillasson ne sy trouvait plus.
À la place, un tapis gris sans inscription. Jai sonné. Une jeune femme ma ouvert brune, la trentaine, coupe au carré, en jogging, tasse de thé à la main.
Bonjour, je cherche Julien Lefevre, ai-je articulé, calme encore.
Elle ma dévisagée.
Aucun Julien ici. Jhabite là depuis six mois.
Je suis restée là, ma confiture et mon cheesecake dans un sac, submergée, incapables de respirer. La jeune femme Camille, cest comme ça quelle sest présentée plus tard ma fait entrer. Je devais avoir lair tellement défaite.
Tout avait changé : les meubles, les tentures, jusquaux couleurs sur les murs. Rien de ce que javais connu. Plus aucune trace de mon fils.
Camille louait lappartement par une agence. Elle ne connaissait pas le propriétaire, tout passait par lagence. Elle ma donné un numéro. Jai appelé, du canapé où Julien sasseyait six mois plus tôt.
Lagent ma confirmé: Julien Lefevre avait mis lappartement en location en février. Non, il navait laissé aucune adresse. Oui, il réglait le loyer chaque mois, virement depuis un compte français.
Jai repris le dernier car pour Marseille. Je nai pas pleuré. Jétais comme assommée. Mon fils unique, celui qui mavait soutenue lors de lenterrement dHenri, qui maidait à remplir mes impôts, qui disait: « Maman, tu peux toujours compter sur moi» celui-là était parti, avait loué son appartement à une étrangère sans un mot.
Trois jours, je nai pas pris mon téléphone. Jespérais quil mappellerait. Il ne la pas fait.
Le quatrième jour, jai écrit simplement: « Je suis venue à Paris. Je sais que tu nhabites plus rue de Rennes. Appelle-moi. »
Il a rappelé une heure après. Pour la première fois depuis trois mois, jai entendu sa voix en direct.
Maman, je je suis désolé. Jaurais dû te dire
Où es-tu?
Un silence. Long, lourd, pesant.
À Montréal. Depuis mars.
Je me suis assise sur une chaise. Par la fenêtre, japercevais la voisine qui étendait son linge au soleil. Tout semblait normal dehors, alors que mon univers seffondrait.
Julien sest expliqué longuement. Que depuis la mort de Papa, tout loppressait. Que mes appels, mes questions sur la santé, mes colis de cheesecake que tout cela létouffait. Quil na pas su comment me lavouer, ne voulant pas me briser. Il a donc choisi la pire des options: fuir.
Je sentais que si je ne partais pas, jallais étouffer Pas à cause de toi, maman. À cause de lidée quil fallait que je compense labsence de Papa. Que je bouche ce vide.
Jai eu envie de hurler. De lui dire que je ne lui avais jamais rien imposé. Mais en fermant les yeux, jai revu ces appels dominicaux où je lui racontais ma vie dans les moindres détails, chaque médecin, chaque facture, comme sil était mon mari, pas mon fils.
Je ne lai pas dit. Je nétais pas prête.
Reviens pour Noël, ai-je seulement soufflé.
Je reviendrai, maman.
Jai raccroché, et je suis restée des heures dans cette cuisine. Le gâteau préparé pour Paris trônait intact sur le plan de travail. Jen ai découpé une tranche. Il était bon, comme toujours.
Julien est revenu en décembre. Il était assis à table pour le réveillon, juste en face de moi à la place dHenri, mais enfin pour lui, pas pour remplacer quelquun. On na pas évoqué Montréal ni au champagne ni à la bûche. On en parlera peut-être un jour, ou pas.
Geneviève me demande parfois si je lui ai pardonné. Je ne sais pas répondre. Tout ce que je sais, cest que le dimanche car il appelle de nouveau, chaque semaine jessaie dêtre plus brève. Et de demander des nouvelles de sa vie, pas seulement de raconter la mienne. Cest peu. Mais il faut bien commencer quelque part.
Parfois, le plus grand amour quune mère puisse offrir à son enfant adulte, cest de le laisser partir même si personne ne lui a jamais appris à le faire.