Mon fils ramena chez nous sa fiancée. À peine eus-je vu son visage et entendu son prénom, que jappelai la police Je sentis le plancher glisser sous mes pieds. Je la connaissais. Oh, comme je la connaissais bien. Jamais je naurais cru capable dun tel acte…
Il na suffi que de trois mois pour remarquer que mon fils changeait. Il sortait plus souvent, revenait tard, souriait à des choses invisibles. Mais lors de ce dîner où il toussota timidement en annonçant quil avait une petite amie, je faillis laisser tomber ma fourchette. Nous navions jamais entendu parler delle. Pas de nom, aucun détail, ni photo. Un mystère total.
Nous nous sommes rencontrés dans un café près de la Sorbonne dit-il. Elle sappelle Capucine.
Un nom soufflé, fragile. Mais il le prononçait avec une telle fierté. Daprès lui, Capucine, extrêmement timide, craignait les repas de famille. Cela minquiétait ; pourtant, je me retins de men mêler. Les enfants grandissent. Mais la sueur perla dans mes paumes le soir où il annonça ses fiançailles.
Nous avons insisté avec mon épouse : quelle vienne dîner. Il fallait faire connaissance avec notre future belle-fille. Je passai toute la journée à préparer un repas ; je pliai les serviettes manuellement, ma femme choisit les meilleurs faux-filets. Nous voulions laccueillir dignement, même si, au fond de moi, un malaise insupportable vibrait déjà.
Quand la porte souvrit et quils apparurent, lespace sembla se tordre. Mon fils rayonnait comme à Noël. Mais elle Capucine Un instant, je perdis souffle. Son visage métait douloureusement familier, comme une ritournelle oubliée quon reconnaît soudain. Lorsquelle se présenta, le puzzle dans ma tête semboîta une lumière fut allumée dans une chambre noire.
Capucine, viens choisir le vin au cellier avec moi, proposai-je dun ton égal, trop calme.
Je sortis le premier, la laissai descendre devant moi. La fraîcheur du vieux caveau et lodeur du chêne nous accueillirent. Dès quelle fut à lintérieur, je refermai la porte, tourna la clé. Un appel étouffé se fit entendre.
Remontant, je fis face à ma femme et mon fils, livides.
Il faut appeler la police dis-je. Jai des choses à raconter.
Dix ans plus tôt, une fille du quartier avait disparu. Elle sappelait Capucine. Jolie, discrète, de grands yeux. Elle venait souvent nous voir, aidait au jardin, riait avec notre fils Je croyais quelle avait toute la vie devant elle. Puis plus rien. On retrouva ses affaires près de la Seine ; la police parla daccident. Mais jamais de corps. Ce jour-là, elle mavait demandé à téléphoner depuis notre cave pour un taxi. Ce fut la dernière fois quon la vit.
Des années de questions sans réponse. Et voilà, devant moi, une copie conforme : même visage, mêmes yeux.
Papa, cest insensé ! cria mon fils. Elle ne sait pas de quoi tu parles !
Mais au fond de moi grondait une intuition têtue que je nai jamais démentie.
Nous appelâmes la police.
En bas, Capucine resta silencieuse au cellier. Ni pleurs, ni coups. Seulement un silence glacial, qui figeait le sang.
Lorsque les officiers arrivèrent, ils demandèrent quelle monte. Je mattendais à des cris mais Capucine sortit paisible, comme si elle l’avait su.
Vous ressemblez à une jeune fille disparue il y a dix ans, constata le policier.
Capucine esquissa un mince sourire. Glacial.
Je sais, répondit-elle.
Ils linterrogèrent deux heures. On nous renvoya chez nous attendre. Mais à peine une heure plus tard, la police fut de retour : blême, fébrile.
Elle a disparu, dit lagent. Disparue de la pièce. Les images : le néant. Elle est entrée, mais personne ne la vue sortir. Dissoute. Évanouie.
Je sentis la réalité vaciller.
Les jours suivants furent pur chaos. Mon fils nous évitait, claquait les portes, me tenait pour responsable. Il laimait. Et je voyais dans ses yeux bien plus de douleur que de colère.
La troisième nuit, il disparut aussi.
Nous fouillâmes la maison, le garage, la rue rien. Ma femme descendit à la cave mappela, la voix tremblante.
Là, sur la petite table, une lettre dune écriture posée :
« Ne nous cherchez pas. Je reviendrai dès que possible. Capucine »
Un vieux cliché y était scotché : moi, mon fils, et cette autre fillette. Capucine. La vraie. Elle nous regardait tel quon regarde chez soi. Famille
Je compris : la photo attendait ici depuis tout ce temps. Mais qui l’avait posée là ?
Une semaine plus tard. Coup de sonnette au petit matin. Mon fils sur le seuil, vieilli, joues creusées, yeux sombres.
Elle nest pas humaine, papa, murmura-t-il.
En moi, tout se crispa.
Il raconta :
Après la disparition, des gens avaient retrouvé Capucine. Vivante et morte à la fois. Son organisme, déficient. Des scientifiques projet secret, très privé tentèrent de la réparer. Pas de la réanimer. Autre chose. Ils gardèrent son esprit dans un corps artificiel. Sa mémoire, effacée, revenait par coups.
Elle ta vu et sest souvenue raconta mon fils. Trop de souvenirs, dun coup.
Capucine était revenue exprès. Pour achever ce qui avait commencé dix ans plus tôt. Pour retrouver la dernière chose oubliée, encore et toujours. Notre cave. Lultime appel. Les mots quon lui avait dits avant quelle ne parte vers la Seine.
Je frissonnai.
De quoi sest-elle souvenue ? demandai-je, la gorge sèche.
Mon fils tendit une seconde lettre.
« Ce soir-là tu mas dit : Rentre seule. Cest important. Jai eu confiance. Après juste leau. »
Je portai une main à ma bouche. Je me souvins. Je croyais alors que son père lattendait en voiture.
Une erreur fatale, qui lui coûta la vie.
Elle ta pardonné, murmurait mon fils. Mais sest oubliée elle-même. Cest pourquoi elle revenait.
Où est-elle ? interrogea mon mari.
Mon fils secoua doucement la tête.
Elle est repartie à la rivière. Là où tout a commencé. Pour toujours.
Le soir venu, nous sommes allés à la Seine, tous les trois. Leau, sombre et silencieuse, reflétait le ciel froid. Je posai ma main sur lépaule de mon fils.
Au loin, sur le pont, une silhouette. Immobile comme une statue. Elle se tourna vers nous, posa sa paume sur sa poitrine en signe de gratitude.
Puis elle disparut. Comme un reflet effacé par le courant.
Mon fils demeura longtemps muet, avant de dire :
Elle était moitié machine, mais son cœur était vrai.
Jacquiesçai. Car soudain, je compris : ma faute nétait ni pour la police, ni mon mari, mais envers le souvenir. Capucine nétait pas revenue pour se venger mais pour clore linachevé.
Depuis, notre cave reste vide. Pourtant, parfois, en passant devant, jentends un vague tintement de verre comme un souffle :
« Je me souviens. Et je tabsous. »
Voilà à la fois lépreuve la plus froide et la chaleur la plus humaine quon puisse jamais entendre.