Mon ex s’est lancé dans la paternité

Lex est revenu
Elle laperçoit avant même quil nouvre la bouche.

Sept ans. Pendant sept ans, elle sest parfois surprise à imaginer cette scène éventuelle. Elle a envisagé mille scénarios. Certains où elle pleurait. Dautres où ses mots tombaient comme des flèches, précis, et le blessaient. Mais aujourdhui, alors quAntoine Védrines est assis dans un coin de son restaurant, la regarde avec lintensité dun homme qui a trop longtemps préparé cette entrevue, tout ce quelle ressent, cest une légère irritation, comme lorsquun moustique tourne autour de votre cheville.

Séverine savance vers la table. Non par envie. Mais parce quil sagit de son restaurant. Plus exactement, son projet, son travail, son nom sur la devanture du bureau « Séverine & Associés ». Et il nest pas question de fuir son territoire.

Séverine, fait-il en se levant, la voix marquée de cette fragilité que les hommes adoptent parfois pour émouvoir. Tu es incroyable.

Antoine, dit-elle dun ton neutre. Tu as commandé ?

Je voulais te parler.

Les serveurs ici sont majeurs, répond-elle. Tu auras le temps le temps quarrive la carte.

Elle sassied. Sans envie de lécouter. Mais sinstaller semble moins théâtral que rester debout ; et le théâtre, elle ny croit plus depuis longtemps.

Voilà comment tout commence. Ou plutôt, comment tout sachève. Mais pour comprendre pourquoi ce soir-là, Séverine observe son ancien amant avec le même détachement quon réserve à un enduit craquelé, il faut remonter un peu le fil. Pas très loin. Juste sept ans et trois mois en arrière.

Alors, elle sappelait Sylvie Lefèvre. Vingt-six ans. Designer autodidacte, à mi-temps dans une petite entreprise du bâtiment à Lyon. Elle dessinait des plans dappartements repris ensuite par des collègues plus chevronnés, gagnaient à peine assez pour louer une chambre du côté de la Croix-Rousse et manger sans extravagance. Mais elle avait Antoine. Antoine Védrines, trente et un ans, manager chez un promoteur immobilier, beau de cette assurance que lâge teinte, en boussole ou coquille vide. Séverine croyait à la première option.

Ils sortaient ensemble depuis deux ans. Elle simaginait, naïvement, installée pour de bon.

Ce soir doctobre, elle appelle, persuadée dannoncer une bonne nouvelle. Voix tremblante, les deux mains sur le combiné, elle regarde la rue mouillée depuis sa fenêtre.

Antoine, jai quelque chose à te dire.

Je técoute.

Je suis enceinte.

Silence. Pas celui de la joie surprise. Lautre. Celui où lon cherche la sortie.

Sylvie commence-t-il enfin. Je ne sais pas. Il me faut réfléchir.

Daccord, souffle-t-elle. Déjà, un froid sinstalle en elle. Mais elle le repousse.

Deux jours à cogiter. Au bout du troisième, il débarque, un sac dans la main, ne franchit même pas le seuil.

Je ne suis pas prêt. Tu sais, cest compliqué en ce moment. Je ne peux pas

Quest-ce qui est compliqué, Antoine ?

Sil te plaît, ne rends pas les choses plus difficiles.

Elle sest tue. Et a compris quen deux ans, elle avait aimé une façade. Lhomme était là, le cœur non.

Un mois plus tard, des connaissances lui glissent quAntoine sort déjà avec Clara Ballanche. Clara, trente-cinq ans, propriétaire dun petit réseau dinstituts de beauté, bel appartement sur les quais, grosse berline, goût prononcé pour les restaurants chics. Séverine apprend ça pendant sa pause déjeuner, attablée devant une assiette de lentilles au micro-ondes, et ne sent rien. Fatigue. Plus rien ressentir.

Lhiver passe, rude. Elle perd ses heures. Lentreprise réduit ses missions. Les missions prises en freelance peinent à arriver. Elle économise tout. Peut se payer à peine de quoi tenir. Déménage dans une chambre trop petite. Sa grossesse est compliquée. Le médecin parle de risque, préconise de se reposer ; mais le repos coûte cher et elle na pas les moyens.

En février, alors quelle en est à sept mois et demi, lambulance lemporte. Elle émerge à peine de ces heures floues : plafonds blancs et cette impression dêtre balayée par la tempête. Paul naît prématuré. À peine un kilo et demi. On lemmène aussitôt. Aucun cri natteint Séverine.

Deux semaines durant, elle vient devant le hublot de réanimation, contemple cette vie minuscule entourée de tuyaux. Peut-être les jours les plus longs de son existence. Non pas tant par la difficulté, mais parce quà chaque matin, elle se fait une promesse unique et nue : sil survit, je deviendrai quelquun dautre. Ni meilleure, ni pire. Juste autre. Je tiendrai.

Paul survit.

Quand enfin on le lui apporte minuscule, chaud, tout contre elle, paupières fermées , elle ne pleure pas. Elle songe juste : cest commencé.

La première année, ce nest quun enchaînement. Nourrir. Changer. Bercer. Dormir trois heures. Se lever. Ouvrir lordinateur. Dessiner un plan. Lenvoyer. Essuyer un refus. Relancer. Nourrir. Bercer. Dormir.

Paul dort dans ses bras. Elle dessine à une main.

Elle accepte tout. Plans toilettes pour 35 euros. Harmonies couleurs de cuisines. Garnissage daménagement sur photo. Au début, cest humiliant. Ensuite on cesse dy penser. On se concentre sur le résultat, la fidélité du client.

Après un an, Séverine compte une vingtaine de fidèles. De petits clients. Mais présents. Elle affine sa lecture des gens. Ce que cachent leurs requêtes. « Moderne » signifie montrer aux voisins quon a réussi. « Fonctionnel » veut dire : je manque de moyens sans oser lavouer. Elle apprend à ça : lire à travers les demandes de rénovation. Ça devient un atout.

La deuxième année de Paul, elle prend une place dans un coworking. Non pas quelle en ait les moyens, mais bosser chez soi avec un enfant offre trop dobstacles, et elle doit être crédible face aux clients. Cest là quelle rencontre Pierre-Olivier Simon, la cinquantaine passée, petit entrepreneur du bâtiment. Il retape des immeubles anciens autour de Bellecour, les transforme en bureaux ou commerces. Silencieux, attentif, ce type à rester poser son regard un peu plus longtemps que dusage.

Ils font connaissance par hasard. Elle bataille avec limprimante demi-heure durant, patientement, sans semporter. Il observe la scène.

Vous êtes dune patience rare, finit-il par dire alors que le papier sort enfin.

Non. Je sais juste que crier naide pas.

Il sourit. Elle serre sa main.

Simon, Pierre-Olivier.

Lefèvre, Sylvie.

Vous concevez quoi ?

Elle lui montre le plan. Petit appartement dans un immeuble biscornu, réaménagement complexe. Il scrute longtemps, puis :

Vous devinez que porteurs ici, cest du bricolage sans étude.

Je reprends un projet, je ne fais que la finition.

En solo ?

Oui.

Depuis combien de temps ?

Deux ans.

Avant ?

Un peu dans le bâtiment, mais surtout toute seule.

Formation ?

Université, commencement darchi, jamais terminé.

Il nen demande pas plus.

Jai un projet. Ancienne maison de négociant sur les Berges du Rhône. Jaimerais créer un espace à louer: bureaux, salle commune, petit café. Ma première équipe a pondu quelque chose hyper banal. Je veux mieux.

Je peux jeter un œil ?

Passez vendredi, je vous enverrai ladresse.

Elle y va. Prend le temps. Étudie, photographie, mesure, observe la lumière aux diverses heures. Simon la laisse faire.

On ne peut pas aborder ça comme un chantier normal, finit-elle par conclure.

Je sais.

Il faut assumer ce qui fait le cachet : les défauts, les poutres, les fenêtres anciennes. Pas cacher. Mettre en avant.

Plus cher ?

Pas forcément. Juste, une autre logique.

Allez-y.

Combien de temps ?

Prenez ce quil faut.

Elle boucle en une semaine. Non par empressement, mais parce que la solution simpose. Parfois, le bâtiment parle.

Il étudie son projet, relève la tête :

Doù vous vient ça ?

Vous dites ?

Ça. Il montre la portion de mur ancien conservée dans le futur café. Aucun de mes gens ny a pensé.

Cest beau. Pourquoi cacher le beau ?

Il hoche lentement la tête.

Je vous prends sur ce chantier. Honoraires pleins, contrat officiel. Si ça va, il y aura dautres projets.

Ça va.

Trois années passent. Séverine collabore désormais sur cinq chantiers avec Simon, gère à côté ses propres clients. Paul grandit. Elle embauche une nounou à temps partiel, puis une place en crèche. Troque sa chambre pour un vrai studio, puis deux pièces. Soffre un vrai bureau.

Pierre-Olivier nest pas du genre à prodiguer des conseils sils ne sont pas sollicités. Mais quand elle lui pose question, il répond juste à propos. Il connaît les ressorts du bâtiment : maîtres douvrage, entreprises, fonctionnement des marchés. Petit à petit, il lui ouvre la voie non seulement sur lart, mais sur la réalité économique.

Pierre-Olivier, lui demande-t-elle un jour, à quoi ai-je dû mon coup de pouce ? À lépoque, je nétais rien.

Vous pensez ça. Mais ce nest pas le cas. Vous étiez cette personne qui, en silence, sacharnait sur une imprimante. Puis, vous mavez tendu un dessin où, clairement, on devine que vous réfléchissez.

Cest suffisant ?

Pour moi, oui.

Ce dialogue simprime en elle. Non quil change sa trajectoire. Mais il dépose une brique sur le mur de la confiance. Pas la fierté, pas lorgueil. Juste : la conscience davoir une valeur. Calme. Précise.

Au cinquième anniversaire de Paul, elle immatricule son bureau : « Séverine & Associés », même sil ny a quelle. Le nom vient du patronyme de sa grand-mère un hommage, une démarcation. Nouveau. À elle seule.

La première année du bureau est rude. Elle recrute, se trompe, dautres partent. À chaque erreur, elle décortique, apprend, avance. Simon, parfois, conseille sur lorganisation, jamais avec insistance.

Quelque chose change entre eux, très lentement. Ce nest pas comme dans les mauvais films où tout éclate dun coup. Une présence se dessine. Elle attend leurs rendez-vous. Lavis de Pierre-Olivier compte au-delà du pro. Les jours où Paul est malade, il déplace une réunion sans reproche et vient chez elle porter les papiers.

Un soir, ils travaillent tard. Paul dort, la cuisine est encombrée de tasses vides.

Vous ne vous ennuyez pas ? demande-t-elle.

Avec vous ?

En général. On dirait que rien ne vous trouble.

On sennuie quand on na rien à faire, répond-il. Ce nest pas mon cas.

Je veux dire, hors du travail

Je comprends. Et non, je ne mennuie pas.

Ils ninsistent pas. Mais un accord tacite naît, quelque chose de plus franc.

À ses six ans, Séverine décroche un gros contrat : le réaménagement dun restaurant dans un hôtel particulier sur les quais du Rhône. Le patron, jeune lyonnais audacieux, veut « autre chose » : ni passéisme, ni minimalisme. Elle voit où il veut aller. Plusieurs rendez-vous. Elle présente son projet.

Cest exactement ça, sourit le restaurateur.

Huit mois. Son chantier le plus exigeant à ce jour : contraintes patrimoniales, acoustique délicate, calendrier serré. Elle est là tous les jours. Observe lavènement dun rythme, comme le vieux bâtiment accueille la vie neuve, sans rien perdre.

À linauguration, elle choisit une table, commande un simple verre deau. Observe les gens, le reflet du plafond, le bois choisi après des semaines de recherche, la brique dévoilée, clin dœil à son premier projet avec Simon.

Cest une satisfaction silencieuse. Pas de triomphe, juste : elle sait quelle a bien travaillé.

Cest ici, trois mois plus tard, quAntoine Védrines réapparaît.

Tu sais comment sappelle ce lieu ? demande-t-elle, quand le serveur repart avec la commande.

« Séverine », répond Antoine.

Exactement.

Il la fixe. Jadis, ce regard laurait troublée, touchée. Aujourdhui elle ne lit plus que le vide.

Sylvie commence-t-il, ça ma hanté tout ce temps.

Antoine, veux-tu discuter, ou simplement délivrer ton monologue bien préparé ?

Il sinterrompt. Elle enchaîne.

Je técoute.

Jai tout gâché. Je le sais. Jai été lâche, jai fui. Quand il fallait rester.

Continue.

Tout est moins simple que prévu. Clara et moi, cest fini depuis trois ans. Le boulot a capoté. Maintenant, je fais autre chose, mais ça me comble pas. Jai repensé à toi. Et à cet enfant.

Notre fils, précise-t-elle. Il sappelle Paul. Il a sept ans.

Un éclair de douleur trahit Antoine.

Jaimerais le rencontrer.

Non.

Sylvie…

Tu as fait un choix il y a sept ans. Je lai accepté. Paul a une vie stable, entourée. Tu nen fais pas partie.

Mais je suis son père.

Biologiquement. Cest tout.

Tu ne peux pas effacer quelquun ainsi.

Elle le regarde, paisible, comme on examine un plan déjà corrigé.

Je nefface personne. Je vis. Ce nest pas pareil.

Le serveur revient avec leau. Antoine pose son verre.

Je voudrais une nouvelle chance, dit-il. Pas pour le passé. Mais parce que ça pourrait être différent.

Antoine, répond-elle posément. Je vais me marier.

Il se tait. Il la regarde.

Avec qui ?

Avec lhomme qui était là, quand tu nétais pas. Qui na jamais remis en question mes choix. Qui amenait les documents quand Paul était malade et que je ne pouvais sortir. Qui me regarde comme une personne, jamais comme un problème.

Sylvie

Inutile. Je ne veux pas entendre de déclaration. Ça na plus de sens ici.

Il baisse les yeux.

Elle sort son portefeuile, laisse quelques billets sur la table. Assez pour son dîner.

Pour laddition, indique-t-elle. Bonne soirée.

Tu me laisses de largent ? Il ne sait sil doit être vexé.

Je ten laisse. Tu es dans une passe difficile, à ce que je comprends. Considère-le comme un coup de pouce. Ici, la cuisine vaut le détour.

Elle se lève. Boutonne un manteau gris perle, sur mesure chez un tailleur du Vieux Lyon. Il y a un an, elle naurait pu.

Sylvie.

Elle se retourne.

Tu ne mas pas pardonné.

Non, confirme-t-elle. Mais ça na pas dimportance. Le pardon, cest pour ceux qui comptent. Toi, tu ne comptes plus.

Elle séloigne entre les tables. Certains convives la dévisagent. Un homme au bar la suit du regard. Elle ne voit rien. Ses pensées sont ailleurs.

Il fait nuit. Fin septembre, lair est frais, avec lodeur de pluie et de pierres lavées. Elle aime Lyon ainsi : sans fards, sans touristes, le Rhône gris acier.

Pierre-Olivier attend près de la voiture. Pas à pianoter sur son téléphone, simplement appuyé contre le capot, à la regarder venir. Manteau marine, sans cravate, toujours. Elle y a renoncé depuis qu’elle lui a confié trouver ça trop solennel.

Tu as mis du temps, dit-il.

À peine vingt minutes, rétorque-t-elle.

Ça va ?

Elle sarrête. Prend le temps de savoir.

Je vais bien. Cest étrange, mais paisible. Comme si tout rentrait enfin à sa place.

Tu as froid ?

Non.

Il lui prend la main, sans mot. Ils marchent vers la voiture.

Paul a demandé quand on rentre, fait-il.

Il a appelé ?

Il y a une heure. Jai dit bientôt. La nounou la couché.

Jirai voir, juste pour le regarder.

Bien sûr.

Ils montent en voiture. Pierre-Olivier démarre, puis la contemple.

Il était là ?

Oui.

Et ?

Rien. Il a dit ce que disent ces hommes-là. Jai répondu ce quil fallait.

Tu es vraiment bien ?

Elle se tourne vers lui. Dans la lumière, elle lit la fatigue et la tendresse dans ce visage.

Pierre-Olivier, tu sais que je nai jamais su remercier ? Vraiment.

Je sais.

Alors, je ne dirai rien de joli. Mais tu sais lire entre les lignes.

Il hoche la tête, démarre.

Ils roulent sur les quais. Lampadaires, reflets sur le Rhône. Lyon en automne. Séverine contemple le paysage, songe quà cet instant, dans le restaurant quelle a créé, un homme qui est parti un matin ne sait plus vraiment où est sa place. Quil consulte la carte ou le vide. Quil est seul, et quelle sen moque. Le passé, pense-t-elle, nest pas fait pour être pardonné ou oublié. Cest comme un vieux plan : on examine les erreurs, on avance différemment par la suite.

Paul dort, quand ils arrivent. Elle file à sa chambre, reste debout un moment. Sept ans. Il dort sur le côté, bouche entrouverte. Pleinement vivant.

Elle se souvient du hublot de néonat. Un poids plume, branché à des tuyaux. Ces murs blancs.

Cest tout cela quelle a quitté, pas la trahison ni la peine, mais ce moment-là, la promesse quelle sétait faite. Elle la tenue.

Elle arrange la couverture. Ressort doucement.

Pierre-Olivier lattend en cuisine, lit en sirotant du thé.

Il dort.

Je sais. Paisiblement ?

Comme toujours.

Elle se sert de leau, sassied face à lui.

Tu ne regrettes rien ?

De quoi ?

De tout. De nous. Que nous ayons dépassé la relation de travail.

Il la regarde longuement.

Séverine, dit-il. Je nai regretté quune chose : avoir attendu trop longtemps avant de texprimer ce que je ressentais. Rien dautre.

Elle opine. Prend sa main.

Dehors il pleut, une pluie fine, lyonnaise, régulière. Au restaurant de la rue des Marronniers, on sert les plats chauds. Les convives parlent, regardent la brique et la lumière étudiée deux mois durant. Le coin du fond, sans doute, sest vidé.

Elle ne pense pas à ça. Elle pense à demain : le cours de dessin de Paul, quil adore. À la réunion du cabinet, nouveau client, joli projet. À la pluie qui, sûrement, va durer toute la nuit et cest bien.

Tout cela, elle la construit seule. Brique par brique. À trois heures du matin, un enfant sur le bras, devant une salle de bains à réaménager.

Cest sa vie. Pas celle à laquelle elle rêvait à vingt-six ans. Une autre, bien meilleure.

Pierre-Olivier.

Oui ?

Ça va.

Il serre sa main.

Je sais.

La pluie continue. Paul dort. Le restaurant fermera à minuit. Quelque part, un verre deau intact traîne sur une table avec quelques billets. De quoi payer le dîner, et plus encore.

***

Pour être tout à fait honnête, il convient de rajouter ce qui na jamais été dit.

Durant les deux premières années, quand Sylvie Lefèvre bossait tard, elle a envisagé dappeler Antoine, simplement pour dire : regarde ce que tu as laissé. Regarde comment on tient. Mais elle ne le fait pas ; pas par fierté, mais parce quelle comprend que cest un réflexe pour elle, pas pour lui, et quil lui faut apprendre à obtenir ce dont elle a besoin autrement.

Un soir de février, Paul a huit mois. Elle le couche, ouvre lordi, se fige devant le plan. Plus de force. Elle referme, sassied dans le noir dix minutes. Ne pleure pas. Puis rouvre le PC.

Cest ça, le choix. Pas le grand moment solennel de la force retrouvée. Juste le petit geste, tous les jours : rassembler ses forces et continuer.

Arrivée à laisance, elle soffre une première liberté. Pas des habits ou une voiture. Des cours de structures, jamais suivis à la Fac. Elle veut maitriser son sujet jusque dans le détail. Le prof la regarde, surprise, face aux jeunes étudiants.

Vous travaillez déjà dans le bâtiment ?

Oui.

Pourquoi reprendre les bases ?

Parce que je veux savoir. Pas croire savoir.

Il comprend. Ne pose pas de questions.

Cette honnêteté, cette capacité à reconnaître ses limites et à avancer, attire la confiance de ses clients. Simon lui dit un jour :

Je connais des gens qui promettent tout pour décrocher un dossier. Vous, vous refusez un tiers des projets, quand ce nest pas votre spécialité ou que le délai est trop juste.

Les gens sont las quon leur mente, répond-elle. Ils veulent du vrai.

Probablement.

À ce moment, ils ne sont déjà plus vraiment chef de projet et sous-traitant. Leur relation repose ailleurs, sur le respect du travail et de la parole.

Elle découvre en Pierre-Olivier des facettes insoupçonnées : il lit beaucoup pas douvrages pros mais des romans. Elle remarque un jour un livre adoré dans sa jeunesse.

Vous lavez lu ?

Oui, acheté il y a longtemps. Je le reprends parfois. Et vous ?

Plusieurs fois.

Que pensez-vous de la fin ?

Ils en discutent une heure. Hors travail. Pour la première fois depuis longtemps, elle se sent écoutée.

Avec Antoine, elle réalise quils parlaient peu en réalité. Ils partageaient des films, des dîners, des anecdotes, mais rien de fond. Juste une présence.

Quand Paul a presque six ans, alors que son bureau tient debout, elle emmène Paul sur un chantier. Juste pour montrer où elle travaille. Il touche les murs, grand yeux émerveillés.

Maman, cest toi qui as imaginé ça ?

Oui, lidée est de moi. Les ouvriers lont bâtie.

Alors, cest un peu à toi.

Oui, un peu.

Toutes les mamans ont-elles leur place ?

Elle hésite, puis répond :

Cest différent pour chacun. Mais cest bien quand on la.

Paul hausse les épaules, sérieusement. Elle lui prend la main, ils vont découvrir la future cour intérieure.

Il y a eu des aventures moins jolies. Le client qui paie une moitié puis sévapore. Le sous-traitant buté qui fait à sa façon. Le concurrent qui plagie. Parfois, elle négocie. Parfois lavocat. Un jour, elle débarque, plan en main, explique le problème calmement. Lartisan corrige, sans un mot.

Elle nest pas indulgence incarnée. Elle est juste, cest tout.

Quand Pierre-Olivier propose le premier dîner privé, elle demande :

Tu es sûr ?

De quoi ?

Que cest une bonne idée. On travaille ensemble. Ça peut tout brouiller.

Peut-être. Mais ne pas le tenter, ce serait de la lâcheté. Moi, je ne veux pas être lâche.

Elle sourit. Lexactitude de la formule la touche.

Ils dînent. Puis encore. Puis lévidence sinstalle : inutile de faire semblant de revenir à la simple collaboration.

Paul laccepte bien. Les enfants shabituent vite, quand on ne leur ment pas. Un soir, elle lui dit franco :

Paul, Pierre-Olivier compte beaucoup pour moi. Il passera plus souvent.

Il réfléchit :

Cest celui qui amenait le gâteau à mon anniversaire ?

Oui.

Il est pas mal. Il peut venir.

Puis, quelques mois plus tard, Paul demande :

Vous savez jouer aux échecs ?

Oui.

Vous pouvez mapprendre ?

Si ta maman est daccord.

Maman ?

Je ny vois pas dinconvénient.

Les soirs venus, ils jouent à trois. Paul apprend vite. Pierre-Olivier linitie, explique sans jamais tricher ou lui laisser gagner trop facilement.

Séverine les observe parfois, préparant la soupe. Deux silhouettes courbées sur léchiquier. Silencieux, pédagogue, patient.

Cest ça, la différence. Ce que jamais elle na connu avec Antoine ou avant : la stabilité, la tendresse non démonstrative.

La demande, il la faite au détour dune soirée, simplement, sur la table de cuisine.

Séverine, je veux que nous nous marions.

Elle songe, demande :

Pourquoi ?

Parce que je veux être ici. Vraiment. Tous les jours.

Peu romantique, mais précis.

Elle sourit, doucement.

Ça me va.

Il apporte la bague le lendemain, sans cérémonie : dans sa paume, une pierre grise, sobre. Elle ladopte aussitôt.

Voilà ce quil y avait avant ce soir-là. Ce qui la portait tandis quelle quittait la salle du restaurant, boutonnant son manteau.

Voilà ce quelle ne dira jamais à Antoine, à personne : ses vraies batailles.

Il y a eu une nuit, Paul avait trois mois. Il venait de sendormir. Elle sest assise au bord de la fenêtre, dans le noir, questionnant si le monde était juste. Et elle a compris : ni juste, ni injuste. Il suit son cours. Ce que tu fais, te revient.

Pas une révélation. Juste une idée enfin posée.

La douleur, réelle, ne sest pas effacée en sept ans. Elle a juste cédé la place à ce quelle a bâti, à ce quelle est devenue, à ceux qui sont restés.

La trahison ne la pas rendue forte. Mais ces milliards de petits choix, chaque jour, ly ont conduite : rallumer lordinateur, prendre ce micro-contrat, revenir chaque matin devant la couveuse de Paul.

Même la solitude, elle la connaît. Elle la distingue : souffrance, ou espace à soi. Désormais, elle en goûte parfois la paix, la nuit, quand Paul dort, tandis quelle travaille. Ce silence est à elle.

La deuxième chance, cest elle qui se loffre. Pas un seul grand pardon, mais tous ces choix minuscules, chaque jour. Cest lessentiel.

Quand, ce soir de septembre, Pierre-Olivier la ramène, elle songe au cabinet à agrandir, à ses jeunes architectes à émanciper, à la future rentrée scolaire de Paul, à leur appartement commun à imaginer.

Tout simbrique. Cest la vie. Pleine.

Probablement, le serveur a déjà débarrassé la table sur la rue des Marronniers. Laddition était réglée, les billets empochés.

Chaque histoire finit par se clore. Non quon sy résigne : simplement, un jour, en évoquant lhier, on réalise que, déjà, lon parle du lendemain.

Cest ça, sans doute, le vrai passage.

Dans la voiture, Pierre-Olivier met un morceau de piano. Sans paroles. Séverine sappuie, yeux clos.

Fatiguée ? souffle-t-il.

Non. Juste : cest bien.

Il ne répond pas. Il conduit.

La pluie continue. Et cest exactement comme il faut.

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