Mon colocataire a posé un ultimatum :
« Je nen peux plus ! a-t-il hurlé en me voyant passer la porte. Jen ai marre de ce vieux chat ! »… Alors je lai poliment raccompagné dehors il fallait bien choisir son camp, et il nétait clairement pas du bon côté.
Dans lentrée, un silence de cathédrale sest installé. Il est parti en claquant la porte, grand théâtre. Sa veste ne pendait plus au portemanteau, son parfum musqué sétait évaporé, et dans le meuble à chaussures flottait une absence criante, comme un morceau de vie étrangère quon aurait arraché.
Jai soupiré longuement, et mon regard a glissé vers le sol. Tout contre mes pieds, avec des oreilles rabattues et une patte arrière qui traînait légèrement, se tenait Gustave. Quinze ans daventures, six kilos damour inconditionnel.
Eh bien, mon vieux, ai-je murmuré en maccroupissant pour enfouir mes doigts dans sa fourrure devenue terne. On a encore assuré, on dirait.
Gus a lâché un « mrr » tout court et tout fier.
Chat de caractère et faux compromis
Olivier a débarqué dans ma vie il y a à peine six mois. On sest plu immédiatement, et sans vraiment y réfléchir, on sest installés ensemble. Gustave na jamais été un secret : dès les premiers rendez-vous, je racontais fièrement ses exploits et Olivier souriait, hochant la tête, lair indulgent. « Jaime bien les animaux », répétait-il, la bouche en cœur.
Mais Gustave, ce nest pas nimporte quel chat. Ramassé, tout petit, trempé jusquaux os un soir de déluge, il a grandi avec moi : joies, chagrins, galères et instants charnières. Il a tout vu, tout entendu, discret confident aux yeux de philosophe. À quinze ans, il cumule linsuffisance rénale, une alimentation triste comme un repas dhôpital, et des perfusions régulières qui nous rythment désormais la vie.
Après linstallation dOlivier chez moi, son amour pour les animaux sest semble-t-il évaporé plus vite quun expresso sur le zinc.
Au début, ça restait gentillet. « Pourquoi il dort à tes pieds ? Ce nest pas franchement hygiénique » « Ça coûte cher, le véto, pour un simple chat ; on pourrait en prendre un autre, tu sais ? »
Jai tenté darrondir les angles : draps lavés plus souvent quà la clinique, litière dernier cri, médicaments glissés en douce quand Olivier nétait pas là. Je me persuadais que les compromis, cétait ça, la vie à deux.
Entre deux portes, le vrai choix
Ce mardi-là, javais du retard à cause du travail, alors quOlivier, pour une fois, était rentré tôt. À peine la porte franchie, jai été agressée par une odeur de javel et des hurlements.
Gus avait eu la mauvaise idée de vomir sur le nouveau tapis dOlivier, acheté avec amour la semaine passée. Ok, cest désagréable, mais rien dirréparable.
Olivier tempêtait au beau milieu de la chambre, tout rouge, doigt pointé vers le pauvre Gustave réfugié sous le lit.
Jen peux plus ! a-t-il hurlé. Ce chat me sort par les yeux !
Jai enlevé calmement mon manteau, puis jai énoncé les évidences en ramassant une éponge.
Cest un être vivant. Il a quinze ans. Il est malade, ai-je rétorqué à mi-voix.
Je men fiche ! Je veux une vie clean et confortable. À toi de choisir : cest lui ou moi. Dici ce soir, soit tu le fais piquer, soit tu le donnes sinon cest moi qui me barre.
Je me suis redressée, mon chiffon à la main. Olivier attendait visiblement mes larmes et mon grand numéro. Mais ce nest pas ce quil a eu.
Tembête pas jusquà ce soir, ai-je dit très posément. Ta valise est sur létagère à bagages. Tu as quinze minutes.
Tu es sérieuse ? Tu me vires pour un chat ? Tu te rends compte que tu vas finir seule à quarante ans avec ce
Le temps file, Olivier.
Il a jeté ses affaires dans la valise à la hâte, distillant insultes sur insultes comme un sommelier trop pressé. Moi, je me taisais. Plus il débitait, plus je me sentais décidée. Gustave, lui, avait trouvé refuge sous la chaise de la cuisine, aussi silencieux quun moine.
À la fin, il sest approché, valise à la main.
Camille, tu ne vas pas sérieux On peut réfléchir, non ? Le déposer chez ta mère Franchement, cette odeur
Non, ai-je coupé. Ce nest pas une question dodeur, Olivier. Cest une question de choix.
Quand la porte dentrée a claqué pour de bon, je suis partie en cuisine me servir un verre deau. Gustave, en se glissant hors de sa cachette, est venu me toucher la cheville de son petit museau humide et ma offert le « miaou » le plus franc de toute son existence.