Le colocataire a lancé un ultimatum :
« Je nen peux plus ! » a-t-il hurlé dès quil ma vue sur le pas de la porte, les yeux pleins de reproches. « Jen ai assez de ce vieux chat ! » et cest moi qui l’ai mis à la porte je métais trompée de personne.
Dans lentrée, le silence est tombé, dense, aussi pesant quune chape de plomb. Il est parti en claquant la porte derrière lui, faisant trembler les murs de lappartement. Plus de veste sur le portemanteau, le sillage entêtant de son eau de toilette avait disparu, et une place vide sur létagère à chaussures semblait comme arrachée dun quotidien qui nétait plus.
Jai soufflé longuement, baissant les yeux avec un étrange soulagement. À mes pieds, accroupi, les oreilles plates et la patte arrière légèrement traînante, se trouvait Maurice. Quinze années de vie et six kilos dune fidélité sans faille.
Eh bien, mon vieux, ai-je murmuré en magenouillant pour plonger la main dans son pelage devenu terne, tout rêche autour de ses cicatrices on sen est encore sortis, hein ?
Maurice a répondu dun « mrrr » court et déterminé.
Un chat chargé dhistoire et le mirage du compromis
Philippe est entré dans ma vie il y a six mois. Lentente a été immédiate, on a décidé dhabiter ensemble presque sans sen rendre compte. Maurice nétait un secret pour personne : à nos rendez-vous, je parlais toujours de ses petites manies ; Philippe souriait, acquiesçait. « Jaime bien les animaux », répétait-il avec assurance.
Mais Maurice cest un chat au passé bien rempli. Recueilli sous une pluie battante alors quil nétait quun minuscule chaton, il a partagé avec moi des joies, des deuils, des changements de vie radicaux. Il est devenu le témoin silencieux de mes années, le gardien de mes secrets. Aujourdhui, il a quinze ans, souffre dinsuffisance rénale, doit suivre une diète stricte et supporter des perfusions régulières ; ça fait partie de notre quotidien.
Après lemménagement de Philippe, son amour supposé des animaux sest évaporé.
Ça a commencé doucement. « Pourquoi il dort dans ton lit ? Cest dégoûtant. » « Franchement, tant de frais chez le vétérinaire, pour un simple chat ? On pourrait en prendre un autre, plus jeune. »
Je tentais darrondir les angles : lavage de draps plus fréquent, litière dernier cri, médicaments administrés pendant labsence de Philippe Je faisais des concessions, persuadée que cest ça, faire marcher un couple.
Le moment du choix
Ce mardi-là, javais fini tard au travail, Philippe était déjà là. À peine entrée, lodeur agressive de leau de Javel a frappé mes narines, les voix montaient du fond du couloir.
Maurice avait vomi sur le nouveau tapis que Philippe avait acheté récemment pour la chambre. Certes, ce nétait pas agréable mais rien dirréparable.
Il se tenait, furieux, au milieu de la chambre, pointant un doigt accusateur sous le lit où le chat tremblait.
Je nen peux plus ! Il a crié en mapercevant. Ce chat me sort par les yeux !
Silencieuse, jai retiré mon manteau et commencé à parler calmement, à énoncer lévidence.
Cest un être vivant, Philippe. Il a quinze ans, il est malade, ai-je dit, attrapant une éponge.
Je men fiche ! Je veux du confort, de la propreté ! Cest moi ou ce ce tas de poils. Dici ce soir, il nest plus là : fais-le piquer ou donne-le, sinon je men vais.
Je me suis redressée, la main crispée sur ma serpillière. Il attendait des larmes, des supplications. Mais jai choisi autre chose.
Tu nas pas à attendre ce soir, ai-je dit posément. Ta valise est dans la penderie. Tu as quinze minutes.
Tu es sérieuse ? Tu me vires pour un chat ? Tu te rends compte quà quarante ans, tu resteras seule avec lui ?
Tu perds ton temps.
Il fourrait ses affaires dans sa valise à la va-vite, égrenant les reproches. Je ne bronchais pas à chaque mot, je sentais ma décision plus ferme. Maurice observait, immobile, tapi sous la chaise de la cuisine, silencieux.
Quand la valise a claqué, il sest approché.
Camille, écoute, je me suis emporté. On peut en parler Au pire, dépose-le chez ta mère ? Je ten prie, cette odeur
Non. Ce nest pas une question dodeur, Philippe. Cest que tu mas forcée à choisir.
Quand jai entendu le déclic de la porte dentrée, je suis allée me servir un verre deau. Maurice sest extirpé de sa cachette, sest approché, a posé son museau humide contre ma cheville et a offert un « Miaou » bref, plein de sens.