Mon colocataire m’a lancé un ultimatum : « Je n’en peux plus ! » a-t-il crié en me voyant. « Ce vieux chat m’insupporte ! »… alors je l’ai mis à la porte — il s’était trompé de personne.

Alors écoute, je vais te raconter ce qui sest passé chez moi récemment Jai eu une dispute énorme avec mon compagnon. Quand il est rentré à la maison ce soir-là, il na même pas pris le temps de poser sa veste, il a claqué la porte, et là, direct : « Je nen peux plus ! » quil a hurlé. « Ce vieux chat me sort par les yeux ! » et tu me connais, jai fini par le mettre dehors, lui, pas le chat. Il sest vraiment trompé dadversaire.

Après ça, la maison était plongée dans un de ces silences lourds. Il était parti avec fracas, la porte avait résonné dans lentrée comme pour marquer le coup. Son blouson nétait plus sur le portemanteau, lodeur de son après-rasage sétait dissipée pour de bon, et sur létagère à chaussures, un vide sétait creusé là où traînaient dhabitude ses baskets. Comme sil navait jamais vraiment eu sa place ici.

Je me suis retrouvée face à ce vide, un peu groggy. À mes pieds, il y avait Gustave mon vieux matou, les oreilles basses et la patte arrière qui traîne. Quinze ans de vie commune et près de six kilos de tendresse en boule.

Eh bien alors, mon vieux, jai murmuré en maccroupissant près de lui, les doigts dans sa fourrure devenue terne. Apparemment, cest encore toi et moi.

Gustave a ponctué dun « mrrr » bien ferme, comme pour dire : « On gère. »

Le chat et la pseudo-idée de compromis

Pierre est entré dans ma vie il y a six mois. Les choses ont roulé toutes seules, on a vite décidé de sinstaller ensemble, naturellement. Je lui avais déjà tout raconté sur Gustave lors de nos rendez-vous ses manies, son âge, sa petite santé et Pierre hochaient toujours la tête, souriant, en mode « Jaime bien les animaux, tinquiète ! »

Mais bon, Gustave, cest pas nimporte quel chat. Je lai trouvé tout bébé, trempé, sur le trottoir un soir dorage. On a partagé toutes mes galères et tous mes bonheurs depuis. Il a vu défiler tous les chagrins, cest mon confident, mon témoin silencieux. Aujourdhui, il a les reins fragiles, une alimentation hyper stricte, et les perfusions sont devenues notre routine.

Quand Pierre sest installé, son amour des animaux sest volatilisé en temps record.

Dabord, cétait plutôt des petits reproches : « Pourquoi il dort toujours à tes pieds ? Cest pas très propre, non ? » ou encore : « Franchement, claquer autant dargent chez le vétérinaire pour un chat si vieux, ça na aucun sens Prends-en un jeune plutôt. »

Jai voulu arrondir les angles : lessives à répétition, litière hors de prix, et les médicaments donnés discrètement pendant que Pierre était au boulot. Je me disais que cétait ça, partager une vie à deux, faire des efforts.

Le moment du choix

Mardi, jai terminé tard au bureau, et Pierre est rentré plus tôt. Jouvre la porte, bam, une odeur de javel me saute à la figure, et jentends des cris étouffés.

Gustave avait vomi sur le tapis tout neuf, que Pierre venait dacheter pour la chambre. Pas cool, je te laccorde, mais bon, rien dirréparable.

Pierre était debout, rouge comme une tomate, le doigt pointé vers Gustave, prostré sous le lit.

Jen peux plus, cest fini ! il sest mis à hurler en me voyant entrer. Ce chat me dégoûte, jen ai marre !

Jai retiré mon manteau et, calmement, jai énoncé lévidence.

Cest un animal vivant. Il a quinze ans. Il est malade, ai-je dit en attrapant un produit pour nettoyer.

Je men fiche ! Moi je veux vivre dans la propreté et la tranquillité. Tu choisis : soit cest moi, soit cest ce machin poilu. Dici ce soir tu décides trouve-lui une autre maison, ou fais-le piquer, sinon je me casse.

Je me suis redressée, la lavette à la main. Il sattendait à des larmes, quon le supplie, mais non, jai opté pour autre chose.

Il ny a pas besoin dattendre jusquà ce soir. Ta valise est sur larmoire, tu as quinze minutes.

Tu plaisantes ? Tu me vires à cause dun chat ? Tu réalises que tu vas finir vieille fille à quarante piges, juste avec ce vieux matou

Le compte à rebours est lancé, jai coupé.

Il a balancé vêtements, chaussures, insultes dans sa valise. Je suis restée muette, chaque mot ne faisant quaffirmer ma décision. Tout ce temps, Gustave ne bougeait pas sous la table de la cuisine.

Il a fermé sa valise, a tenté un dernier baroud dhonneur.

Camille, tu vas pas faire cette connerie. On va réfléchir, on va en parler calmement. On peut peut-être le confier à ta mère ? Ce serait mieux, tu sens pas ce que ça sent ?

Non, ai-je coupé sec. Cest pas une histoire dodeur, Pierre. Cest toi qui mas forcée à choisir.

Quand la porte dentrée a claqué pour de bon, je suis allée me servir un verre deau dans la cuisine. Gustave, sorti de sa cachette, est venu me coller le museau contre la cheville et a lâché un petit « Miaou » catégorique.

Voilà, c’est ça la vraie vie à deuxest décidé, jai pensé. Gustave et moi, cest une équipe. Les dés sont jetés. Jai laissé filer un long soupir, le genre qui vide la tête et allège tout ce qui pèse.

Le silence a repris sa place, doux, ponctué seulement du bruit rassurant des griffes du vieux chat sur le carrelage. Gustave a sauté maladroitement sur le canapé, ma jeté un regard entendu, puis sest roulé en boule comme un champion.

Je me suis installée à côté de lui, jai caressé son flanc chaud et fragile. La télévision pouvait bien rester éteinte, le dîner pouvait attendre. On était là, tous les deux, et cétait largement suffisant.

Jai souri en regardant ce vieux complice, la lumière du soir dessinant des reflets dor sur son pelage. Peut-être que la vie à deux, ce nest pas toujours ce quon croit. Parfois, lamour, le vrai, tient dans la fidélité silencieuse dune patte de velours contre ton coeur.

Gustave a ronronné plus fort, comme sil confirmait tout ça.

Et moi, au creux de ce moment, pour la première fois depuis longtemps, je me suis sentie en paix.

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