Mon mari et moi, franchement, on est super heureux ensemble.
On sest rencontrés à la fac. Javais jamais imaginé rester dans cette ville, javais juste envie de rentrer chez moi. Avec mon diplôme, jétais sûre dêtre la reine dans ma ville natale, une vraie perle rare là-bas.
Je suis spécialiste des maladies du cœur, mais chez les animaux : chats, chiens, même les vaches parfois. Les clients fortunés sont pas très nombreux mais il y en a, et même ceux qui ont moins de moyens viennent pour leurs bêtes. Mon mari aussi est vétérinaire, mais lui, il est un as du diagnostic.
Jai posé quelques questions dans les cliniques du coin partout, cest pareil. Ils font juste le minimum : stérilisation, vaccins Les cas compliqués ? Jamais, pas rentable.
On a donc lancé notre propre clinique spécialisée dans les cas complexes, avec un super plateau technique pour le diagnostic. On fait aussi un peu de recherche pour les collègues. On bosse vraiment comme une équipe soudée, et ça marche du tonnerre.
On gagne bien notre vie, mais on nexagère pas sur les tarifs. Cest pour ça quon a toujours du monde. On a pu sacheter notre propre appartement, embaucher des assistants, du coup je ne dors plus dans la clinique et jai le temps de moccuper des enfants et de la maison.
Mais tu sais quoi ? Les parents de mon mari ne sont toujours pas contents de moi.
Ils sont déçus quil soit parti dans ma ville natale, ils rêvent quon revienne à Paris et quon y transfère la clinique et la famille. Franchement, je pige pas trop pourquoi ils sont si contrariés, il a deux sœurs qui vivent à côté deux, donc ils ne sont pas isolés. Et cest nous qui avons aidé ses sœurs, en leur avançant de largent pour leurs projets.
Je reste toujours super courtoise avec eux.
Mais alors, côté limites et distance, ils ne connaissent pas.
Tiens, aujourdhui, mon beau-père mappelle :
On se voit ce soir à 19h. Viens me chercher.
Mais il est 17h !
Eh bien, dépêche-toi.
Bon, je dois récupérer ma fille, faire plaisir à mon assistante qui reste tard et je préfère ne rien dire sur le gâteau complètement raté que je venais de commencer.
Me voilà sur la route.
La petite est derrière dans son siège-auto.
Mon mari est encore à la clinique, avec un patient grave à opérer. Et bien sûr, mon beau-père refuse que je prenne un taxi.
Du coup, cest moi qui conduis.
Il commence à râler dès que jarrive, téléphone à loreille et cherche une voiture. Je refuse de sortir, je veux pas réveiller la petite.
Il monte, claque la porte, et commence à mengueuler : Taurais pu descendre ! Ma fille dort, je veux pas la réveiller ! Mais lui, il monte le son : Ceux qui veulent dormir, ils dorment.
La petite se réveille et se met à chouiner.
Tu penses bien que le grand-père va essayer de la calmer, non ? Ou lui filer un jouet ? Eh ben non ! Jai juste droit au discours : cest moi qui élève mal mes enfants, parce que je reste à la maison avec eux il faudrait que je mavance, pas que je regarde la télé. Sauf que bosser cinq heures minimum à la clinique, souvent dix ou douze, cest pas vraiment rester à la maison, non ?
Mais pour lui, son fils, lui, il travaille, cest différent.
Ensuite, il sest mis à pester que je roulais trop vite et quon allait tous y passer. Puis il mannonce que mon mari aurait déjà une fiancée qui lattend à la maison, une jeune femme qui lui donnerait des enfants normaux et obéissants.
La petite pleurait encore et le grand-père sest retourné pour lui hurler de se taire pendant que les adultes parlent.
Alors jai fait demi-tour.
Je lai ramené direct à la gare : au revoir, au revoir, au revoir
De retour à la maison, mon mari mattendait, dégoûté. Son père lavait déjà appelé pour l’engueuler. Jai passé ma fille en pleurs à son père :
Un mot de trop, et tu files chez ton père. Il paraît quil tattend avec la nouvelle fiancée, et des enfants bien sages En attendant, mets-toi au boulot, sinon moi aussi, je me mets à hurler.
Mon mari ma regardée sans rien dire, et là jai compris quon avait déjà eu cette discussion. Son père ne remettra jamais les pieds chez nousIl a pris notre fille dans ses bras, la bercée doucement, et ma dit simplement :
Tu sais, parfois je me demande comment tas fait pour ne jamais exploser avant. Mais jai choisi ma vie, et cest toi que jai choisie, pas les spectateurs. Papa peut attendre, Paris aussi. Ici, cest chez nous.
La petite sest arrêtée de pleurer, les yeux grands ouverts fixés sur son père, comme si elle avait enfin trouvé le calme quelle cherchait.
Ce soir-là, on sest serrés tous les trois sur le vieux canapé, un peu fatigués, mais pleins de rires silencieux. Le gâteau était foutu, la clinique nous attendrait demain, et le téléphone avait fini au fond dun tiroir.
Je me suis dit quon avait tout ce quil fallait : une équipe soudée, une famille debout, et lassurance quici, cest nous qui décidons des frontières.
On sest endormis là, enlacés, en se promettant que les invités indésirables devront désormais sonner avant dentrer chez les vétérinaires du bonheur.