Journal de Paul, 15 mai
Cela fait un an que Camille et moi nous sommes mariés. Nos parents respectifs ont organisé une fête de mariage éclatante à Paris, dans un grand hôtel du 7e arrondissement. Nous étions tous deux des enfants uniques, alors les deux familles ont décidé que le mariage devait être somptueux, digne de la bourgeoisie parisienne. Nos suggestions, à Camille et à moi, dinviter nos amis pour une soirée barbecue conviviale après la cérémonie nont même pas été évoquées : nos mères rêvaient dune vraie célébration, une robe blanche, une calèche élégante parcourant la ville.
Nous avons très vite compris que nous ne pourrions pas éviter ce bal grandiose. On sest donc attelés aux préparatifs avec sérieux. Il y avait tant à régler : manucure, maquillage, choix de la robe et du costume, tous les petits détails cruciaux. Nos parents ont pris en charge toutes les dépenses, sauf la robe de Camille et mon costume. Ils avaient réservé le restaurant le plus réputé du centre, choisi un bouquet raffiné pour la mariée, et confié au pâtissier une amie de la mère de Camille qui a une expérience impressionnante la réalisation du gâteau.
La liste des invités a été soigneusement préparée par nos parents, qui voulaient inviter tous les cousins, y compris ceux perdus de vue depuis longtemps. Ils justifiaient leur choix par le fait que ces personnes étaient bien placées, donc susceptibles doffrir de généreux cadeaux, et que, grâce aux enveloppes reçues, nous pourrions acheter une voiture ou mettre des économies de côté pour un appartement. Après une longue discussion, il fut décidé de ne pas inviter les parents les plus éloignés. Certains ont trouvé des excuses pour décliner linvitation. Finalement, la liste ressemblait surtout à ce que nous avions souhaité : nos amis proches.
Le jour J, le temps était splendide, malgré une pluie annoncée le matin. Camille, dans sa robe en soie brodée de dentelle fine, était resplendissante. Je ne pouvais détourner mon regard delle toute la journée. La joie était palpable. Le photographe sest donné à fond, son appareil narrêtait pas de cliquer et les invités attendaient avec impatience le banquet gastronomique.
Après la séance photos, nous sommes montés dans une calèche blanche pour rejoindre le restaurant. Le champagne coulait à flots, les félicitations aussi. Les cadeaux se sont accumulés : surtout des enveloppes avec des euros, comme nous lavions recommandé à tout le monde, mais quelques invités âgés ont offert des couvertures, un joli service de vaisselle, du linge de maison.
Le gâteau trois étages, décorés de dentelle, fleurs ivoire et perles a impressionné même les habitués des fêtes luxueuses. La soirée fut chic et animée. Au petit matin, les invités fatigués quittaient les lieux, tandis que nous rejoignions notre suite réservée.
Le lendemain, de retour chez les parents de Camille, sa mère nous a dit quun des enveloppes était vide. Elle nous apprit que lenveloppe venait de la main dune amie proche, Sophie. Cétait facile à identifier : aucune signature, contrairement aux autres. Camille en fut très attristée.
La situation était dautant plus gênante que, avant notre mariage, Sophie parlait avec conviction : « Maintenant, personne ne donne moins de mille euros pour une noce ! » et elle avait promis de soutenir financièrement son amie. Moins dun an plus tard, Sophie se maria à son tour et nous invita, Camille et moi, à son mariage. Elle insista tout de suite sur le fait quelle attendait des enveloppes pour aider à couvrir leurs frais. Nous ne savions que faire ! Camille proposa de rendre la faveur et de donner une enveloppe vide, comme Sophie lavait fait. Je suggérais de donner une somme importante, pour la mettre dans lembarras. Sa mère conseilla à Camille de glisser dans le plic la somme minimum, pour garder le silence sur ce que nous savions ainsi, pas de vengeance inutile.
La célébration approche, et Camille ne parvient pas à prendre une décision seule. Je réalise combien les gestes et les attentes peuvent compliquer les relations. Ce mariage ma appris que, dans le monde des cadeaux et des conventions, mieux vaut rester fidèle à ses valeurs et agir avec élégance, sans chercher la revanche.