Moi aussi, j’ai suffoqué

Moi aussi, javais du mal à respirer

Dominique annonce la nouvelle un dimanche soir, alors quÉlise plie méthodiquement les chemises fraîchement repassées. Il entre dans la chambre, sassoit au bord du lit et lâche la phrase comme sil parlait dun robinet défectueux.

Élise, jétouffe.

Elle ne lève même pas la tête. Elle pose une chemise, en prend une autre.

À cause de quoi ?

De tout ça. De la routine. Levé, mangé, métro, boulot, retour, dîner, dodo. Et ça recommence.

Élise ajuste soigneusement les manches, lisse le col. Elle a cinquante et un ans, Dominique en a cinquante-trois. Voilà vingt-six ans quils vivent dans cet appartement de la rue du Jardin Public à Lyon, où ils ont élevé leur fils, Benoît, qui habite Paris depuis cinq ans et ne téléphone que pour les fêtes.

Et que proposes-tu ? demande-t-elle dun ton égal.

Je veux partir.

Là, elle marque une pause. Pas par peur. Elle le regarde simplement, comme on observe quelquun qui dit enfin ce quon soupçonnait depuis longtemps.

Partir où ?

Louer un appart. Être seul. Respirer un peu.

Très bien, répond Élise, prenant une nouvelle chemise.

Dominique semble sattendre à autre chose. Il se penche un peu en avant.

Tu ne veux rien dire ?

Que veux-tu que je dise, Dominique ? Tu es adulte. Si tu veux partir, pars.

Tu ne vas pas faire de scandale ?

Elle finit de plier la chemise, la pose sur la pile, puis le regarde enfin droit dans les yeux.

Non. Mais jai une condition.

Laquelle ?

Tu ne mappelles pas pour des questions pratiques. Où est ceci, comment fonctionne cela, où jai rangé tel truc. Si tu pars, tu te débrouilles.

Un silence.

Cest tout ?

Cest tout.

Dominique ne sait plus sur quel pied danser. Il sattendait à des cris, des reproches, à ce quelle saccroche à lui, parle des années, de leur fils, lui lance on ne se quitte pas comme ça. Il avait même préparé ses réponses mentalement. Mais elle, elle continue de repasser.

Daccord, finit-il par dire. Alors je fais ma valise.

Fais.

Il file dans le dressing, reste là un moment à fixer les étagères. Puis il commence à mettre dans un sac des jeans, des t-shirts, des chaussettes. Rasoir, chargeur de smartphone, un livre qui prend la poussière. Dans le couloir, Élise est déjà partie saffairer dans la cuisine ; on entend la vaisselle.

Jy vais, lance-t-il en direction de la cuisine.

Bonne chance, répond-elle sans détourner la tête.

La porte se referme derrière lui. Il reste un instant sur le palier. Rien. Aucune course, pas un bruit, seulement le silence.

Il presse lascenseur.

***

Il trouve un appartement en deux jours grâce à une connaissance. Un petit studio dans le 7e arrondissement, quatrième étage, vue sur une cour intérieure. Le propriétaire, monsieur Bernard, moustachu, fait une visite express, encaisse deux mois de loyer davance mille quatre cents euros au total et repart. Le mobilier : un canapé-lit, une table, deux chaises, un vieux frigo et une gazinière hors dâge. Aux fenêtres, des rideaux couleur moutarde passée.

Dominique pose son sac, sassied sur le canapé, jette un regard circulaire.

Silence absolu. Personne ne circule dans la pièce à côté, pas de télévision, pas dinvitation à dîner.

Il sallonge, mains derrière la tête. Voilà, cest la liberté.

Les deux premiers jours, cest presque agréable : il se réveille à son rythme, mange ce quil veut, en fait ce quil a acheté au Franprix du coin, traîne en chaussettes, ne doit de compte à personne. Il téléphone le soir à son vieil ami Michel ; ils papotent longtemps, Michel rigole : Tas raison, vieux, fallait le faire.

Le troisième jour, Dominique réalise quil na plus de chaussettes propres.

Il regarde la machine à laver installée dans la salle deau. Petite, ronde, étrange. Il ouvre le hublot, regarde, referme, rouvre. Le propriétaire a parlé dun bidon de lessive sous le lavabo. Il le trouve, à demi vide, Pour linge blanc et couleur écrit dessus. Il verse une dose au hasard dans le bac quil croit bon, lance un programme.

La machine gronde.

Une heure après, il sort les chaussettes : mouillées, presque dégoulinantes et un peu roses. Dabord il ne comprend pas, puis se souvient dy avoir mis un nouveau t-shirt rouge.

Les chaussettes sèchent sur le radiateur jusquau soir suivant.

Le quatrième jour, il tente un vrai repas : blanc de poulet, pommes de terre, oignons. Il déniche une poêle au fond du placard, la pose sur la gazinière, verse de lhuile. Lhuile crépite trop fort, il dépose le blanc entier qui aussitôt attache. Il épluche péniblement les pommes de terre, un tiers part à la poubelle, loignon lui arrache une larme.

Au final, dans son assiette, gît une masse brunâtre, sèche à lextérieur, crue à lintérieur.

Il en avale la moitié, jette le reste et commande un burger sur une appli.

Une semaine plus tard, il fait les comptes. La livraison lui a coûté presque autant quun mois de courses avec Élise. Résolu à se ressaisir, il achète de quoi cuisiner, fait du riz complet. Le riz est correct, cela le rassure un peu.

Mais lintendance grignote inexorablement son énergie, comme une vague grise.

***

Le déclic arrive le dixième jour.

Sous la douche, il sent leau monter à ses pieds. Il baisse les yeux : flaque trouble qui stagne. Il coupe leau, attend, rien ne bouge. Il effleure le siphon du pied. Ça reste bouché.

Il se souvient du mot siphon. Élise disait souvent : Verifie le siphon sinon leau va stagner. Il acquiesçait, puis partait dans la chambre.

Dominique saccroupit, examine : tuyau, puis une pièce en plastique blanc. Il la tourne du bout des doigts, ça se dévisse trop facilement, et là une gerbe glacée jaillit.

Il bondit, glisse sur le sol trempé, attrape une serviette qui tombe aussitôt et simbibe. Il tente de revisser la pièce, sans succès, leau continue. Elle sétale, atteint le tapis de bain, limbibe en un clin dœil.

Il sélance dans le couloir, pieds trempés, attrape son téléphone, cherche frénétiquement comment couper leau. Puis se souvient du robinet sous lévier, mentionné par le proprio, fonce et ferme dun coup. Leau cesse.

Dans la salle de bain, cest une piscine miniature. Tapis, serviettes, tout est trempé. Le siphon goutte encore.

Dominique sassied, en slip mouillé, dans le couloir, fixe le mur.

Sa première pensée va à Élise. Non, même pas une pensée : un réflexe. Lappeler, elle saura quoi faire. Déjà il cherche son nom dans les contacts, prêt à appuyer. Mais il se souvient : Pas dappels pour la logistique.

Il pose son téléphone.

Finalement il appelle Michel.

Michel, tu sais comment réparer un siphon ?

Hein ? Michel est manifestement occupé, on entend du bruit derrière.

Un siphon. Sous la douche. Il fuit.

Ah, moi jappelle toujours un plombier, mec. Tiens, je tenvoie le numéro du mien, il est pas mal.

Le plombier vient le lendemain. Un quart dheure, un joint et un billet de quatre-vingts euros plus tard, tout rentre dans lordre.

Cest le tarif normal ? demande Dominique.

Tout à fait, dit le plombier. Il sen va.

Dominique referme la porte, se dit quÉlise na jamais appelé de plombier pour des broutilles. Elle bricolait elle-même. Il na jamais su comment elle faisait, cétait comme la météo : ça fonctionnait, point.

***

Peu après, une idée le traverse, séduisante.

Il appelle Camille, avec qui, vingt ans plus tôt, il a eu une histoire, avant de rencontrer Élise. Camille est divorcée depuis une éternité, il le sait via des amis communs. Ils se croisent parfois, se sourient poliment.

Camille, cest Dominique Leblanc.

Dominique ? surprise plutôt plaisante. Ça fait une paye !

Je vis de mon côté en ce moment. Tu veux quon dîne ensemble un soir ?

Un silence.

Tu nes plus avec ta femme ?

Non, enfin, cest en cours.

Je vois, la voix devient plus prudente. Oui, pourquoi pas.

Ils se retrouvent dans une brasserie du centre-ville. Camille vient en beau manteau, élégante, cheveux coupés courts. Il note quelle a bonne mine. Ils prennent un verre de vin, discutent damis communs. Puis elle demande :

Alors, quest-ce que tu deviens ?

Toujours dans le bâtiment. Acheteur principal chez Bartet.

Et tu vis où maintenant ?

Jai loué un studio rue des Marronniers.

Cest sympa ?

Il veut répondre oui, mais lâche plutôt :

Disons que la machine à laver nessore plus, et la gazinière a ses humeurs.

Camille le regarde, avec une expression quil identifie au bout dun moment : de la compassion. Pas romantique, mais une compréhension sans pitié devant ses petits malheurs.

Daccord, fait-elle encore.

La conversation sépuise vite. Elle parle de sa fille, mariée. Il parle de Benoît. Un second verre, puis Camille prétexte un lever matinal le lendemain. Ils se quittent devant le restaurant.

Il rentre dans son studio éteint, frigo vide, Franprix fermé. Il trouve un paquet de nouilles instantanées, les arrose deau bouillante.

Camille ne rappellera pas. Lui non plus.

***

Il tente aussi de revoir les copains. Appelle Michel, qui propose un vendredi, mais il doit rentrer tôt, réunion au collège dÉlise. Jean, lui, accepte mais demande à rentrer avec Dominique car il ne boira pas : il part chez les beaux-parents samedi.

Ils se retrouvent tous les trois dans un petit bar près de Bellecour. Bières, foot, boulot, discussions banales. À un moment, Michel glisse :

Alors, la vie de célibataire ?

Ça va, dit Dominique.

Élise, elle appelle ?

Non.

Un regard échangé entre Michel et Jean.

Pas du tout ? sétonne Jean.

Pas du tout.

Nouveau regard.

Drôle de truc, commente Michel. La mienne me harcèlerait jour et nuit.

Élise, non, répond Dominique.

Ça veut dire soit que cest bien, soit que cest très mauvais, philosophe Jean.

Comment ça mauvais ?

Genre : elle est très bien sans toi.

Dominique finit sa bière, na pas envie de creuser. En réalité, il pense à ça chaque jour, mais refuse de se lavouer.

À vingt heures, Michel regarde sa montre, lève le camp. Jean suit. Poignée de mains, tapes sur lépaule, chacun repart vers sa famille.

Dominique reste seul, commande une autre bière, reste jusquà la fermeture.

***

De son côté, Élise ressent, les premiers jours, une sorte de désorientation ; pas labsence de Dominique, mais comme un surplus despace. Comme si on venait de déplacer les meubles sans savoir si cest positif.

Elle téléphone à Jeanne, sa plus vieille amie :

Il est parti.

Parti où ?

Il a loué un appart. Il étouffait, soi-disant.

Jeanne se tait, puis soupire :

Et toi, tu tiens ?

Franchement, oui. Je suis la première surprise.

Tu pleures ?

Non, cest bizarre ?

Peut-être que ça viendra ?

Peut-être. On verra.

Puis cest Hélène, amie depuis le cours de préparation à laccouchement vingt-cinq ans plus tôt.

Ouf, jubile Hélène. Élise, ça fait dix ans que je te le dis.

Que tu me dis quoi ?

Que tu vis comme une boniche, sauf que tes pas payée.

Mais non, Hélène

Dis-moi, la dernière fois que tu tes fait plaisir ?

Élise réfléchit. Cherche.

Lannée dernière, je me suis coupé les cheveux.

Voilà.

La semaine suivante, Hélène lentraîne à un cours de yoga, près de chez elle. Élise enfile un survêtement tout neuf, jamais porté, réalise quelle nest absolument pas souple.

Cest normal, sourit linstructrice.

Deux semaines plus tard, lélasticité revient. Elle va désormais trois fois par semaine au yoga. Après, un café avec Hélène : discussions anodines, conversations sans arrière-pensées, limpression rare davoir du temps.

Le soir, elle se met à lire de vrais romans. Avant, les livres sempilaient, elle sendormait page vingt. Désormais, elle lit une heure ou plus, posément.

Un jour, Benoît lappelle.

Maman, papa dit quil vit à part.

Oui, cest vrai.

Et ça va ?

Oui, sincèrement. Je vais bien.

Un silence.

Vous divorcez ?

Je ny ai pas réfléchi.

Tu nes pas triste ?

Étonnée, mais pas triste.

Benoît fait une pause. Il a toujours traité les choses lentement.

OK. Appelle-moi si tu veux.

Toi aussi, appelle-moi. Pas seulement pour Noël.

***

Il y a un moment où Élise reste debout dans la cuisine, immobile, cinq minutes, à contempler la fenêtre.

Elle lave une tasse, lhabituelle du matin. Elle songe : vingt-six ans. Cest long. Cest la moitié dune vie consciente. Il y a eu des bons moments aussi, bien sûr. Le premier appart, rafistolé à quatre mains, les doigts écorchés. Benoît petit, couvert de mercurochrome. Ce voyage à Marseille il y a quinze ans, à rire tout le temps sans savoir pourquoi. Tout cela nexistera plus, ou alors comme des photos dans un album.

Elle attend que ce sentiment passe. Il passe, lentement.

Ensuite, elle range la tasse et prépare son sac pour le yoga.

***

Jean-Marie surgit par hasard.

Cest le fils de Mme Dupuis, la voisine du dessous quatre-vingts ans, mémoire affûtée, qui adore discuter sur le palier. Un samedi, elle demande à Élise de changer une ampoule : Benoît vient dans une semaine et dici là, la cage descalier reste dans le noir. Élise sexécute, boit un thé avec elle, quand le fils débarque à limproviste.

Il sappelle Jean-Marie, il vit à Lyon, a quarante-huit ans, porte une belle barbe, un blouson sobre et des yeux fatigués de trop de boulot.

Maman, tu fais encore exploiter les voisins ?

Élise a gentiment proposé, répond Mme Dupuis, digne.

Il remercie Élise.

Je serais venu, mais je ny ai pas pensé.

Cest rien, dit Élise.

Ils discutent dix minutes sur le seuil. Il bosse lui aussi dans le bâtiment, mais pas la même boite. Elle mentionne quelle est comptable. Il prend congé.

Trois jours plus tard, il sonne à la porte. Il apporte les courses à sa mère et un paquet de chocolats pour Élise, en remerciement.

Oh, fallait pas, dit-elle, mais prend la boîte.

Puis-je entrer juste une minute ? demande-t-il. Jai une question sur votre Dominique. Maman dit quil bosse dans les achats, or jai un souci de fournisseur.

Silence bref.

Dominique ne vit plus ici. Mais je peux vous donner son numéro.

Ah. Merci. Je ne vous dérange pas alors.

Il séclipse. Une semaine après, il rappelle : le problème est réglé, et propose à Élise un café, juste entre voisins. Elle accepte.

Ils prennent un café rue Victor-Hugo. Parlent de leur job, de la vieille maman, du quartier qui évolue. Il écoute bien, rit un peu avant la pointe de ses phrases.

Vous êtes mariée depuis longtemps ? demande-t-il sans arrière-pensée.

Vingt-six ans ou du moins, je létais. Là, cest flou.

Ça arrive, répond-il, sans questions inutiles.

Elle apprécie cette retenue.

Ils se revoient. Sans pression, sans proposition. Un simple comment ça va ?. Élise aime cette indétermination ; après vingt-six ans de contraintes, cest comme un courant dair dans une pièce fermée.

***

Dominique, lui, découvre quil ne sait pas attendre. Jamais appris. Avant, tout se faisait : repas cuisiné, vêtements propres, objets à portée. A présent, il guette la chaussette qui sèche, leau qui bout, le plombier qui tarde. Ou la grippe, chopée à la deuxième semaine : tout seul, malade, couché dans les draps fatigués, buvant des Doliprane avec de leau du robinet tiède.

Il réalise aussi quil ne sait pas manger dans le silence. En vingt-six ans, il y avait toujours quelquun à table, dabord Benoît, puis Élise. Elle parlait ou se taisait, mais cétait une présence. Là, le silence est un vide.

Il se met à allumer la TV pendant les repas. Ça aide.

La troisième semaine, il appelle Benoît.

Salut, fiston.

Salut papa. Ça va ?

Ça va. Jhabite rue des Marronniers.

Je sais, maman ma dit.

Elle va bien ?

Benoît tarde à répondre.

Bien. Elle dit quelle va bien.

Dans quel sens bien ?

Le sens habituel. Elle va au yoga, voit ses copines.

Dominique encaisse.

Elle ne sennuie pas ?

Tu mappelles juste pour savoir si elle sennuie ?

Non, jallais appeler, cest tout.

Elle va bien, papa. Toi aussi. Cest important.

Dominique raccroche, ambigu, pas blessé, autre chose. Comme quand on entre dans une pièce sans se souvenir pourquoi.

***

Au vingt-troisième jour, il croise dans lascenseur une voisine : jeune femme de trente-cinq ans, déjà aperçue. Elle se présente : Claire.

Nouveau locataire ? demande-t-elle.

Provisoirement, glisse-t-il.

Séparation ?

Étonné par la franchise.

Oui.

Ça arrive, dit-elle. Quatrième étage, cest là où il y a les rideaux jaunes ?

Oui, voilà.

Daniel, le proprio, ne loue quà des hommes seuls. Il dit que les familles, cest trop dhistoires.

Claire vit au rez-de-chaussée, travaille dans une clinique vétérinaire, possède un chat et des plantes à la fenêtre.

Dominique laide une fois à porter ses sacs. Elle linvite à boire un thé. Cest propre, chaleureux, ça sent la cannelle. Elle est sympathique, attentive. Mais il se surprend à penser : chez elle cest net, chez moi, la vaisselle saccumule.

Ils se croisent plusieurs fois. Rien ne se passe, car il se sent suspendu, resté sur sa fin.

Un jour, elle demande :

Vous pensez rester longtemps ?

Je ne sais pas.

On dirait quelquun qui na pas encore choisi sa direction.

Sans doute.

Il ne faut pas trop sattarder ainsi. Moi, jai perdu deux ans après mon divorce, pour rien.

Il retient la leçon.

***

Au trente et unième jour, il va au marché et achète des fleurs. Pas parce quil doit, ni pour une occasion, mais parce quil tombe sur des gros chrysanthèmes blancs, ceux quÉlise préfère. Elle a toujours dit les roses ça en fait trop.

Il emporte le bouquet, paie la fleuriste dix-huit euros et file vers la rue du Jardin Public.

Dans le métro, il serre les fleurs. Il songe à ce quil dira, imagine la porte qui souvre, la surprise dÉlise, peut-être sa joie. Vingt-six ans, quand même.

Il sonne. Nouvelle sonnette, remarque-t-il.

Des pas, puis des voix, une féminine, puis une masculine, pas la sienne.

Interloqué.

La porte sentrouvre sur une chaîne neuve, jamais vue. Dans lentrebâillement, le visage dÉlise. Un regard sur lui, sur le bouquet. Son visage reste impassible.

Dominique.

Élise, je suis venu.

Jai vu.

Tiens. Il tend les fleurs.

Elle le regarde sans colère, sans larme, sans la gamme démotions quil attendait.

Dominique, je nouvrirai pas.

Pourquoi ?

Jai changé les serrures.

Je vois mais pourquoi ?

Derrière elle, il devine une silhouette masculine.

Cest pas tes oignons, répond-elle, simplement.

Élise, attends. Jai compris des choses.

Lesquelles ?

Il reste bouche bée.

Que jétais bien avec toi. Que je ne savais pas le dire. Que cétait une erreur tout ça.

Elle hésite, le fixe à travers la chaîne.

Dominique, finit-elle tout bas, sans animosité, tu as compris que tu étais bien. Mais tu nas jamais compris pourquoi. Tu crois que je te manque, mais en réalité, tu regrettes surtout que personne ne repasse tes chemises.

Cest injuste, souffle-t-il.

Peut-être. Mais cest vrai.

Vingt-six ans, Élise.

Je sais. Cétait le passé. Il y a eu de belles années. Mais je ne veux pas signer pour vingt-six de plus.

Tu ne veux pas me laisser une chance ?

Long silence. Puis :

Tu sais le plus étonnant ? Moi aussi je respire à présent. Jétouffais aussi, tu sais. Je ne le disais pas, cest tout.

Dominique reste debout, le bouquet à la main.

Élise.

Va-ten, Dominique. Appelle Benoît, ça te fera du bien. Parle-lui, pas de moi, de tout.

Elle ferme la porte doucement. La serrure claque.

Dominique baisse lentement les fleurs. Les chrysanthèmes sont magnifiques, solides, ignorantes de la scène.

Palier silencieux. À travers la porte voisine, un téléviseur.

Il part. Prend lascenseur.

***

Il appuie sur le bouton, lascenseur arrive vite. Dans le miroir, il se découvre : homme en manteau, bouquet à la main, lair défait est-ce une fin, un début, ou les deux ?

Dehors, la nuit est tombée. Les lampadaires filtrent. Les gens passent, indifférents.

Près dun banc, une dame âgée nourrit les pigeons. Dominique pose le bouquet près delle.

Prenez-les si vous voulez, dit-il.

Elle observe les fleurs.

Jolies fleurs. Elles nont pas été acceptées ?

Non.

Ça arrive, répond-elle et retourne à ses oiseaux.

Dominique séloigne. La rue est la même, les maisons sont à leur place, la vie poursuit sa course. Quelque part, Élise ferme la porte et retourne à sa soirée, à sa vie désormais neuve.

Quelque part, Benoît rentre, il faudra penser à lappeler, juste comme ça.

Quelque part, la vaisselle traîne dans un petit studio aux rideaux jaunes.

Il sort son téléphone.

***

Dans le métro, il observe longtemps la vitre noire, son reflet flou.

Quelle drôle de chose, pense-t-il sans vraiment penser à rien. Simplement une drôle de chose.

Le métro file. Les stations défilent. Chacun perdu dans ses pensées, qui sa vie, qui son chagrin, qui ses espoirs. Les chrysanthèmes restent sur le banc. Les vingt-six années et la porte fermée ne parlent quà lui.

Il descend à sa station, sort dehors.

Lair est froid, sent la première neige qui na pas encore posé ses flocons.

Dominique lève la tête, regarde le ciel.

Noir et banal.

Il rentre chez lui.

***

À deux heures du matin, il ne dort pas, regarde le plafond. Le studio est inchangé, les rideaux moutardes coupent la lumière, le frigo ronronne.

Il se souvient soudain dune vieille image.

Huit, dix ans plus tôt, ils étaient allés passer le weekend chez les parents dÉlise, dans la petite maison de la Loire. Le soir, sur la terrasse, avec un thé, le potager sombre. Élise se taisait. Lui aussi. Un silence habité et doux, ce silence vivant de deux êtres présents. À ce moment, il sétait dit : cest chouette.

Et il na rien dit. Juste pensé, puis oublié.

Il tente de se rappeler la dernière fois quil a ressenti ça. Impossible.

Dehors, il commence à neiger, timidement. Les premiers flocons de lannée.

Silence.

***

Au matin, il met leau à bouillir, se dit quil faut investir dans de vraies tasses. Celles quil a, ternies et ébréchées, rendent le café désagréable.

Il se dit quil doit appeler Benoît.

Puis quil a du travail en retard, la clôture trimestrielle approche.

Puis il repense à ce qua dit Élise. Elle aussi respire enfin. Elle aussi, elle étouffait.

Il ne le savait pas. Ou il sen fichait. Elle était là, présente, faisant tout, et lui ne sest jamais demandé si elle le voulait, si cela lui plaisait, si elle avait le choix. Pour lui, cétait une cage, mais jamais il na imaginé quelle aussi pouvait sy sentir prisonnière, repassant ses chemises.

La bouilloire siffle.

Il verse leau dans une tasse fêlée, fait du thé, sinstalle à la table.

La neige tombe enfin, régulière, recouvre tout dun blanc qui ne fond pas.

Il prend son téléphone, cherche Benoît.

Puis le repose.

Le reprend.

Benoît, cest papa. Je tappelle comme ça, pour rien. Tu es libre ?

Oui, répond Benoît, surpris. Salut papa.

Ça va ?

Tranquille. Toujours au boulot. Il neige chez vous ?

Ça commence juste.

Ici aussi.

Un silence vivant.

Papa, dit Benoît, et toi, alors ?

Dominique regarde dehors. La neige tombe sans bruit, rien nest clair.

Jessaie de comprendre, murmure-t-il.

OK. Appelle-moi quand tu veux.

Je le ferai. Toi aussi, pas seulement pour lanniversaire.

Promis, dit Benoît.

Ils raccrochent. Dominique boit son thé. Il est bon.

La neige tombe.

***

Au même moment, Élise regarde aussi la neige, de lautre côté de la ville. Elle tient une tasse de café, la pièce est chaude, calme. Jean-Marie est parti, comme dhabitude ; cest leur accord tacite : pas trop vite, pas la peine de bousculer les choses.

Élise pense à Dominique. Pas avec tristesse ni joie, juste comme on pense à quelquun avec qui on a partagé tant dannées. Elle le revoit, là, sur le palier, gros bouquet en main, un peu paumé, lair de quelquun quon a mené, mais quon na pas vraiment changé.

Elle na plus de colère. Cest passé. Les premiers jours, oui, elle était en colère surprise elle-même par lintensité. Mais cétait une colère contre le non-dit, contre le quotidien invisible : il fuyait la routine, mais cétait elle qui la portait, la routine. Il sennuyait, elle navait pas le temps de sennuyer.

La rancœur a disparu. Il reste une assurance tranquille.

Elle écrit à Jeanne : On va au yoga demain ? Jeanne répond tout de suite : Jattendais ton message. Oui.

Élise sourit et repose sa tasse.

La neige continue de tomber.

***

Le soir, Dominique appelle le propriétaire. Peut-il prolonger le bail deux mois ? Oui, à condition de régler davance.

Il file au supermarché, sachète de vraies tasses, sans ébréchure. Deux. Puis, sur un coup de tête, une troisième.

Il fait les courses, achète de quoi faire une soupe : du bouillon de volaille, un oignon, des carottes, des pommes de terre. Il trouve une recette sur Internet : quatre étapes. Étape quatre : saler à convenance.

Il sarrête, se demande ce que ça veut dire à convenance. Il sale, goûte. Un peu trop, mais la soupe est mangeable.

Il la verse dans une assiette, pas la tasse. Sassied.

Dans le silence, cest comestible.

***

La vie reprend, comme elle sait si bien le faire : sans prévenir, sans explication. Élise va au yoga, revoit Jean-Marie qui ne la bouscule pas. Dominique habite rue des Marronniers, cuisine sa soupe, appelle Benoît, revoit Michel et Jean le vendredi, un peu plus tard désormais.

Ni lun ni lautre ne demande le divorce. Par lassitude, simplement.

Un jour, ils se croisent par hasard au Monoprix de la rue du Jardin Public, où ils allaient depuis toujours. Dominique lit scrupuleusement la composition dun lait fermenté, visage sérieux.

Élise sapproche.

Dominique.

Il se retourne. Ils se regardent. Il a bonne mine, a maigri, son regard semble plus posé.

Salut Élise.

Salut. Tu as lair bien.

Toi aussi.

Un silence.

Tu prends du lait fermenté ? demande-t-elle.

Jhésite.

Celui-là est bon, elle montre une bouteille.

Merci.

Il la prend. Élise continue ses courses. Il part de son côté.

Aux caisses, ils se retrouvent côte à côte. Ils passent chacun leur panier, sortent presque ensemble.

Bon, fait-il. Salut.

Salut, répond-elle.

Elle part à droite. Lui à gauche.

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