Moi aussi, j’ai eu le souffle coupé

Je suffoquais moi aussi

Pierre lannonça un dimanche soir, alors que Claire rangeait soigneusement une pile de chemises fraîchement repassées. Il entra dans la chambre, sassit au bord du lit et lâcha la nouvelle comme sil lui parlait dun robinet cassé.

Claire, je suffoque.

Elle ne leva pas la tête. Elle posa une chemise, en prit une autre.

Pourquoi ?

Tout ça. La routine. Le fait que chaque jour se ressemble. Se lever, manger, partir, revenir, manger, dormir. En boucle.

Claire plia minutieusement les manches, remit le col en place. Elle avait cinquante et un ans, Pierre cinquante-trois. Vingt-six ans dans cet appartement rue de la Roseraie, à Paris, à élever leur fils Antoine, qui habitait maintenant à Lyon depuis cinq ans et leur téléphonait surtout pour les fêtes.

Quest-ce que tu veux faire ? demanda-t-elle dune voix posée.

Je veux partir.

Là, elle sarrêta. Non pas de peur, mais parce quelle le regarda enfin, intensément, comme on regarde quelquun qui annonce ce que lon pressentait depuis longtemps.

Partir où ?

Louer un appartement, rester seul, respirer.

Daccord, fit Claire, en prenant une autre chemise.

Pierre aurait voulu une autre réaction. Il se pencha en avant, plein dattente.

Tu ne veux rien dire ?

Que dire ? Tu es adulte, Pierre. Si tu veux partir, pars.

Tu ne seras pas furieuse ?

Elle posa la chemise sur la pile, le regarda enfin droit dans les yeux.

Non. Mais jai une condition.

Laquelle ?

Ne mappelle pas pour des questions pratiques. Où est ceci, comment marche cela, où ai-je mis telle chose. Si tu pars, tu te débrouilles.

Il resta silencieux.

Rien dautre ?

Rien dautre.

Pierre ne savait quoi répondre. Il sétait préparé aux larmes, aux reproches, à ce quelle le retienne en déroulant vingt-six ans de souvenirs, leur fils, tout ça. Même dans sa tête il avait préparé ses réponses. Et là, elle rangeait paisiblement les chemises.

Bien, dit-il enfin. Je vais préparer mes affaires.

Fais donc.

Il partit dans la penderie. Resta longtemps planté devant les étagères. Il finit par remplir un sac : jeans, tee-shirts, chaussettes. Il prit son rasoir, le chargeur de son téléphone, un roman dont il avait oublié lexistence. Il ressortit. Claire était déjà en cuisine, faisant du bruit avec la vaisselle.

Je men vais, dit-il assez fort.

Bonne chance, répondit-elle sans sortir.

La porte se referma derrière lui. Il resta sur le palier, attendit. Rien. Pas de pas, aucun mouvement. Juste le silence.

Il appuya sur le bouton de lascenseur.

***

Il trouva son appartement en deux jours grâce à un collègue. Un petit studio dans le XIe, au quatrième étage, sur cour. Le propriétaire, un vieux monsieur moustachu, fit la visite à la hâte, encaissa deux mois de loyer mille deux cents euros et disparut. Il y avait un canapé-lit, une table, deux chaises, un frigo vaguement dépoque mitterrandienne et une gazinière. Aux fenêtres, des rideaux couleur moutarde fatiguée.

Pierre posa son sac, sassit sur le canapé et scruta la pièce.

Silence complet. Pas de pas, pas de télé allumée, pas dappel « à table ». Il sallongea sur le dos, les bras derrière la tête, et pensa : voilà. Cest donc ça, la liberté.

Les deux premiers jours furent presque plaisants. Il se levait à lheure qui lui convenait, mangeait ce quil voulait, cest-à-dire ses courses de dépannage, traînait en chaussettes sans avoir à se justifier. Le soir, il appelait son ami Maxime, qui riait : « Tu as bien fait, Pierrot, tu aurais dû depuis longtemps. »

Le troisième jour, il découvrit quil navait plus de chaussettes propres.

Il regarda la machine à laver, minuscule, ronde, posée dans la minuscule salle de bain. Il ouvrit, referma, puis rouvrit encore. Où était la lessive ? Le propriétaire lui avait parlé dun placard sous lévier. Il la trouva, lut : « Pour blanc et couleurs. » Il versa au hasard, choisit un programme, lança la machine.

Elle se mit à vrombir.

Une heure plus tard, il sortit les chaussettes. Elles étaient trempées, presque rouges. Il mit du temps à comprendre : il avait mis un tee-shirt neuf, rouge vif, avec. Il suspendit le tout au radiateur. Il attendit jusquau lendemain.

Le quatrième jour, il voulut cuisiner un plat chaud. Au Franprix, il acheta un blanc de poulet, des pommes de terre, un oignon. Il trouva une poêle au fond dun placard. Lhuile crépita trop fort, il mit le poulet entier, il colla. Il éplucha les patates si mal quil jeta la moitié. Loignon lui fit pleurer des larmes.

Au final : une mixture marronnasse, dure dehors, crue dedans.

Il mangea la moitié, jeta le reste, et commanda un kebab.

Une semaine plus tard, il fit le compte : sa bouffe à emporter lui coûtait presque autant en une semaine que tout ce que Claire et lui dépensaient en un mois. Il tenta de se reprendre, acheta de quoi faire du riz. Le riz était comestible, ça le rassura un peu.

Mais lintendance avançait dans sa vie comme la marée montante : doucement, mais implacablement.

***

Lépreuve survint le dixième jour.

Pierre se douchait quand il remarqua que leau ne sécoulait plus. Il baissa les yeux : une flaque grise sétalait. Il arrêta leau, attendit, rien ne bougea. Il tapa du pied sur la bonde : bouchée.

Il se souvint dun mot : siphon. Claire disait parfois : « Faut nettoyer le siphon sinon leau va stagner. » Lui hochait la tête et filait lire le journal.

Pierre saccroupit, examina le dessous de la baignoire. Des tuyaux, puis une pièce blanche en plastique. Il toucha : ça céda dun coup, et leau jaillit. Froide, sombre, puante.

Pierre bondit, glissa, tenta dattraper la serviette qui tomba sur le carrelage et absorba la moitié du désastre. Il essaie de tout remettre mais leau continuait à couler, se répandait jusquau tapis de bain.

Il courut, pieds nus et mouillés, attrapa son smartphone, chercha désespérément « couper leau dun appartement ». Il se rappela soudain que le propriétaire avait évoqué une vanne sous lévier de la cuisine. Il ouvrit, ferma la vanne : ça cessa.

Il revint. La salle de bain ressemblait à une scène dinondation. Tapis trempé, serviettes trempées, sol trempé, le siphon ruisselant.

Pierre sassit sur le carrelage, en slip, et fixa le mur.

La première pensée fuse : Claire ! Cétait presque un réflexe, il commença à taper son nom, puis sarrêta net, se rappelant : « Ne mappelle pas pour ça. »

Il reposa le smartphone.

Il finit par appeler Maxime.

Max, tu sais réparer un siphon ?

Cest quoi ça encore ? Je fais toujours appel à un plombier. Tu veux un numéro ?

Un plombier vint le lendemain. Quinze minutes, une nouvelle rondelle, soixante euros dhonoraires. Pierre resta planté, incrédule.

Cest le prix ?

Cest les tarifs, répondit le plombier, blasé.

Pierre referma la porte, pensa que jamais Claire navait fait appel à un professionnel pour si peu. Elle bricolait, réparait, achetait ce quil fallait au Brico. Il ne savait pas comment ni quand. Cétait aussi naturel que la pluie.

***

Autour de ce moment-là, une idée germa dans son esprit.

Il appela Hélène, une ancienne presque-flamme dil y a vingt ans, avant Claire. Hélène était divorcée depuis sept ans, il le savait par des amis communs. Ils se croisaient parfois aux anniversaires, échangeaient de vagues sourires.

Salut Hélène, cest Pierre Lefèvre.

Pierre ? Eh ben, ça alors.

Tu veux dîner avec moi ? Je vis seul en ce moment, jaimerais te voir, vieux souvenirs

Elle attendit une seconde.

Seul par rapport à qui ?

Claire. On est séparés temporairement.

Daccord, répondit-elle, une voix soudain prudente. On peut se voir, pourquoi pas.

Café près de République. Hélène arrive en beau manteau, coiffée court, impeccable. Pierre note à quel point elle a bien vieilli. Un verre de vin chacun, on papote connaissances, puis elle demande :

Tu fais quoi de beau ?

Toujours chef approvisionnement dans le BTP.

Tu habites où ?

Jai loué un studio, rue Amelot.

Tu ty plais ?

Il aurait voulu répondre oui, mais il lâcha :

Cest correct. Sauf que la machine à laver essore mal, et la gazinière déconne.

Hélène lui adressa ce regard quil mit une minute à déchiffrer : de la compassion. Pas un élan amoureux, non, de la compassion pour quelquun dont la vie se défait.

Je vois, répéta-t-elle doucement.

La conversation sépuisa delle-même. Ils parlèrent des enfants : lui, son Antoine silencieux à Lyon, elle, sa fille (déjà mariée). Deux verres plus tard, elle annonça quelle devait se lever tôt. À la porte, un baiser rapide, puis chacun repartit de son côté.

Il rentra dans son studio. Frigo vide, petits commerces fermés, il dénicha un sachet de nouilles instantanées.

Hélène ne rappela pas. Lui non plus.

***

À la même période, il tenta de revoir ses copains. Maxime était strict : « Vendredi, mais avant vingt heures, ma femme a réunion parents-profs. » Benoît était disponible, mais : « Je pars chez mes beaux-parents, je dois rester sobre. »

Ils finirent à trois dans un bar près de Bastille. Bière, foot, boulot. Puis Maxime demanda :

Alors, cest comment la liberté ?

Ça va, dit Pierre.

Claire ne tappelle pas ?

Non.

Maxime et Benoît échangèrent un regard.

Pas du tout ?

Zéro.

Ils échangèrent encore. Maxime fit tourner sa pinte.

Cest fascinant. Ma femme mappellerait dix fois.

Claire non, insista Pierre.

Ça veut dire soit tout va bien, soit tout va mal, méditât Benoît.

Cest-à-dire ?

Si elle ne tappelle pas, cest quelle va très bien toute seule.

Pierre termina sa bière. Il ne voulait pas y penser. Enfin, il ne pouvait pas sempêcher dy penser, mais refusa de lavouer.

À vingt heures, Maxime annonça le couvre-feu domestique. Poignées de main, on rentre. Chacun à son foyer.

Pierre resta seul dans le bar, une bière de plus.

***

Claire, pendant ce temps, ressentit au début un sentiment étrange, mais pas celui quelle avait prévu. Pas un vide, mais presque de lespace en trop. Comme si elle avait changé la disposition des meubles et quelle narrivait pas à dire si cétait bien ou mal.

Elle appela Zina, sa fidèle amie.

Il est parti, lâcha Claire.

Où ça ?

Il loue un studio. Il dit qu’il suffoque.

Zina soupira.

Claire, mais comment tu te sens ?

Franchement, ça va. Je suis surprise.

Tu as pleuré ?

Non, cest ça qui est bizarre.

Peut-être que ça viendra après ?

Peut-être. On verra.

Irina, une autre amie, moins diplomate quelle connaissait depuis leurs grossesses réciproques, appela à son tour.

Enfin, Dieu merci, dit Irina. Ça faisait dix ans que je te le disais.

Me dire quoi ?

Tu vis comme une femme de ménage, sauf que tes pas payée.

Irina, sois pas dure.

Claire, quand as-tu fait un truc pour toi, rien que pour toi ?

Claire réfléchit. Longuement.

Lannée dernière, jai changé de coupe.

Voilà.

Irina lamena à un cours de yoga dans une salle près de la maison. Claire enfila son vieux survêtement, découvrit quelle nétait guère souple.

Cest normal, rassura la prof. Tout le monde commence comme ça.

En deux semaines, elle dérouillait son corps. Trois fois par semaine, elle progressait. Après, parfois, elles buvaient un thé. Claire réalisa quelle navait pas bavardé aussi tranquillement depuis fort longtemps. Autrefois, elle surveillait toujours lheure : Pierre pouvait rentrer, il fallait quelle préparât le dîner.

Le soir, Claire lisait. Les livres ne tombaient plus de ses mains après vingt pages ; elle lisait lentement, une heure, parfois deux.

Un soir, Antoine appela :

Maman, papa dit quil vit ailleurs.

Oui, cest vrai.

Et vous, comment ça va ?

Ça va, honnêtement. Plutôt bien même.

Antoine garda le silence.

Est-ce que vous divorcez ?

Je ne sais pas. Jy ai pas pensé.

Tu nes pas triste ?

Surprise, mais pas triste.

Antoine réfléchit longuement.

Daccord. Appelle-moi si tu veux.

Toi aussi, nattends pas Noël !

***

Une fois, Claire se planta au milieu de la cuisine et sarrêta cinq minutes, les yeux dans la nuit parisienne.

Elle lavait une tasse, la même tasse du matin, et se dit : vingt-six ans. Cest long. Cest plus de la moitié de ma vie consciente. Il y a eu du bon aussi : leur premier appart, quils avaient repeint de leurs mains, les doigts écorchés. Antoine, petit, genoux écorchés. Ces vacances à la mer, quinze ans plus tôt, où elle se rappelait avoir ri tout le week-end sans se rappeler de quoi.

Tout cela, maintenant, était du passé, comme des photos dalbum.

Elle attendit que ça passe. Ça passa. Pas tout de suite, quatre minutes peut-être. Puis elle rangea la tasse, enfila son survêt et partit au yoga.

***

Jean apparut par hasard.

Cétait le fils de Madame Dubois, la voisine du dessous, octogénaire élégante qui adorait bavarder sur le palier. Elle demanda à Claire de lui changer une ampoule, car son fils ne pourrait venir avant la semaine suivante. Claire accepta, but même un thé, quand surgit Jean, cheveux poivre et sel, la quarantaine fatiguée.

Maman, tu exploites encore les voisines, plaisanta-t-il.

Claire a proposé, répliqua Madame Dubois, fière.

Jean la remercia, laissa à sa mère des courses. Claire apprit quil était conducteur de travaux, elle, comptable chez EDF. Il la salua avec chaleur, puis disparut.

Trois jours plus tard, il sonna. Il avait apporté des chocolats, pour la remercier.

Cest trop, protesta-t-elle, mais accepta.

Jaimerais vous poser une question à propos de Pierre. Maman ma dit quil était dans lapprovisionnement, jaurais voulu des infos sur un fournisseur.

Claire hésita.

Pierre vit ailleurs mais je peux vous donner son numéro.

Pas la peine, répondit-il, un peu troublé.

Ils se recroisèrent une semaine plus tard, il lui expliqua quil avait trouvé sa solution, puis linvita à boire un café, juste comme voisins. Claire accepta.

Dans un petit troquet du quartier, ils parlèrent du boulot, de sa mère, du quartier qui change. Jean était un homme découte, humble, un sourire léger avant la fin de ses phrases.

Mariée depuis longtemps ? demanda-t-il, sans insistance.

Vingt-six ans. Enfin cest un peu flou.

Ça arrive, répondit-il simplement.

Claire apprécia cette simplicité.

Ils se revirent, sans aucune attente, parfois pour une exposition, parfois pour marcher. Il nattendait rien, elle non plus : labsence dengagement était pour Claire comme une fenêtre ouverte après lasphyxie.

***

Pierre, de son côté, découvrit en lui des choses ignorées.

Par exemple, il ne savait pas attendre. Avant, tout semblait sarranger tout seul : repas, linge, réparations. Tout venait à point. Désormais, il devait patienter le séchage du linge, leau qui bout, le passage du plombier, la guérison dun simple rhume, seul, dans la chaleur étouffante et les draps froissés.

Autre chose : il ne saura jamais manger dans le silence. Vingt-six ans de dîners à deux minimum, même sil ne restait que Claire en face, parfois silencieuse, parfois pensive. Ce silence là vivait. Ici, il était creux.

Il se mit à allumer la télé en mangeant. Cétait un léger mieux.

Vers la troisième semaine, il appela Antoine.

Salut, fiston.

Salut, papa. Ça va ?

Oui. Je suis rue Amelot.

Maman me la dit.

Et elle va bien ?

Antoine hésita :

Elle va bien. Elle fait du yoga, sort avec ses amies.

Pierre encaissa.

Elle ne sennuie pas ?

Papa, tu mappelles pour savoir si maman sennuie ?

Non, je demande.

Elle va bien, papa. Toi aussi. Cest le principal.

Pierre raccrocha et resta figé, le regard perdu dans le vide. Ce nétait pas du chagrin. Cétait comme entrer dans une pièce et oublier pourquoi.

***

Au vingt-troisième jour, dans lascenseur, il croisa une voisine, jeune femme dune trentaine dannées, croisée plusieurs fois. Elle se présenta spontanément.

Je mappelle Camille, et vous ?

Pierre.

Vous êtes le nouveau du quatrième ? Le monsieur aux rideaux moutarde ?

Oui.

Ah, jy ai vécu un temps. Cest marrant, le propriétaire ne loue que des célibataires. Il dit : les familles, cest trop de soucis.

Pierre laida un soir à porter des courses. Elle le remercia avec un thé, puis raconta quelle était vétérinaire, avait un chat et une jungle de plantes.

Chez elle, cétait chaleureux, ça sentait la cannelle. Il nota que chez lui, la vaisselle traînait davant-hier. Ils se lurent encore au pied des boîtes à lettres. Jamais il ne se passa rien. Pierre en était incapable : il était comme une phrase arrêtée au milieu.

Un jour elle demanda :

Vous allez rester ?

Je ne sais pas.

On dirait un homme qui na pas encore choisi la direction.

Sûrement, oui.

Ça mest arrivé aussi après mon divorce. Jai stagné deux ans. Après, je me suis dit : pourquoi autant de temps ?

Pierre grava ce conseil.

***

Au trente-et-unième jour, Pierre se rendit au marché et prit des fleurs. Pas par nécessité, mais parce que Claire avait toujours aimé les chrysanthèmes, jamais les roses, trop “lourdes”, disait-elle.

Un gros bouquet, il paya, quitta trente euros. Il fila rue de la Roseraie.

Dans le métro, les fleurs attirèrent des regards tantôt amusés, tantôt indifférents. Il se demanda mille fois ce quil dirait, à quoi elle ressemblerait quand elle ouvrirait. Il voulait croire quelle serait émue.

Il frappa. Une sonnette neuve, il nota. Des pas. Des voix : celle de Claire une masculine, pas la sienne.

La porte souvrit en sécurité sur la chaîne une chaîne toute neuve.

Claire apparut, impassible.

Pierre.

Claire, je suis venu.

Je vois ça.

Voilà, fit-il, montrant les chrysanthèmes.

Elle le regardait sans colère, sans larme, sans passion.

Je nouvrirai pas.

Pourquoi ?

Jai changé les serrures.

Je lai vu. Mais pourquoi ?

Une ombre traversa lentrée, un homme. Pierre suivit du regard.

Qui est-ce ?

Ce nest pas ton affaire, répondit-elle sans agressivité, juste sans détour.

Claire, attends. Jai compris beaucoup de choses.

Quoi donc ?

Il se tut un instant.

Que jétais bien avec toi. Je ne lai pas mesuré. Que partir était une erreur.

Elle se contenta de le regarder à travers la chaîne.

Pierre Tu crois que tu regrettes mon absence, mais ce nest pas moi que tu regrettes. Cest quil ny a plus personne pour repasser tes chemises.

Ce nest pas juste.

Peut-être. Mais cest vrai.

Vingt-six ans

Je sais. Et il y en a eu des bons moments. Mais je ne veux pas les revivre vingt-six autres.

Tu ne me laisses pas une chance ?

Elle le regarda longtemps. Puis répondit :

Sais-tu ce qui est drôle ? Moi aussi, jai recommencé à respirer. Je suffoquais, Pierre. Je lai seulement jamais dit.

Il resta figé, bouquet à la main.

Claire

Va-ten, Pierre. Appelle Antoine, discute avec lui. Pas de moi, juste de la vie.

La porte se referma, sans brusquerie. Verrouillée.

Pierre resta un moment. Les fleurs saffaissèrent doucement vers le sol, si fraîches et ignorantes du drame.

Sur le palier, silence. À travers la porte voisine, la télévision.

Pierre tourna les talons vers lascenseur.

***

Il appuya. Lascenseur arriva vite. Dans le miroir, il se vit : un homme au bouquet, bel imper, peu froissé, visage dun homme qui vient de finir quelque chose. Ou dentamer autre chose. Ou les deux.

Dehors, la nuit était tombée, réverbères allumés, passants pressés. Il suivit la rue, le bouquet à la main.

Il sarrêta devant un banc. Une vieille dame nourrissait tranquillement les pigeons.

Pierre posa les chrysanthèmes sur le banc.

Prenez-les si vous voulez.

La vieille le considéra, puis les fleurs.

Beaux, ces chrysanthèmes. Refusés ?

Refusés.

Ça arrive, dit-elle et replongea dans son sachet de miettes.

Pierre repartit. Paris continuait, comme toujours. Claire fermait derrière lui une porte sur une vie qui, visiblement, lui convenait désormais. Antoine, quelque part, filait vers sa propre soirée.

Dans le studio aux rideaux moutarde, la vaisselle sentassait.

Pierre prit son téléphone.

***

Dans le métro, il resta longtemps à regarder la vitre noire. On ny voyait que son vague reflet.

Drôle de vie, pensa-t-il, sans penser à rien de précis. Simplement étrange, voilà tout.

Le métro avançait. Les stations défilaient. Les gens, jeunes, vieux, pleins de fatigue ou délan, avec sacs, livres, smartphones, indifférents à un homme et ses chrysanthèmes abandonnés, à ses vingt-six ans, à sa porte fermée.

Il descendit. Remonta à lair libre.

Lair sentait la neige, cette première neige qui nétait pas encore tombée mais dont le parfum flottait.

Pierre leva le visage, observa le ciel noir.

Rien dextraordinaire.

Puis il rentra chez lui.

***

Cette nuit-là, vers deux heures, il regardait le plafond. Même studio, les fameux rideaux narrêtaient pas la lumière orange du dehors, le frigo pesait dans le noir.

Soudain, il se souvint dun détail.

Huit, neuf ans en arrière ? Chez les parents de Claire, dans leur maison de campagne. En soirée, sur la véranda, à boire du thé, le silence, les arbres derrière. Claire silencieuse, lui aussi, mais cétait un bon silence, vivant, quon na pas besoin de meubler.

Il se souvint sêtre dit : là, cest bien.

Il ne lavait pas dit. Juste pensé, puis oublié.

Il était couché dans ce studio loué, se demanda quand il avait ressenti ça pour la dernière fois. Impossible de sen rappeler.

Au-dehors, quelques flocons hésitaient, timides. Les premiers de lannée.

Une paix silencieuse régnait.

***

Le matin, il se leva, mit leau à bouillir, et songea quil lui fallait acheter de vraies tasses. Celles du propriétaire étaient ébréchées, la lèvre blessait.

Il pensa à appeler Antoine.

Il pensa quil devait avancer au travail le bilan arrivait à grands pas.

Il repensa à ce quavait dit Claire. Elle aussi, elle suffoquait.

Il ne sétait jamais posé la question. Ou si, mais sans la trouver importante. Elle avait toujours été là, toujours fait ce qui devait lêtre. Pour lui, cétait simplement la vie. Mais pour elle, peut-être, cétait aussi une prison dont elle repassait inlassablement les chemises.

La bouilloire siffla.

Il versa dans la tasse ébréchée, fit son thé et sassit.

Dehors, la neige sinstallait tranquillement, nappe uniforme sur lappui.

Pierre attrapa son téléphone, chercha : Antoine.

Le referma.

Le rouvrit.

Antoine, cest papa. Jappelle comme ça, sans raison. Tu es occupé ?

Non, fit Antoine, un peu surpris. Salut papa. Pas occupé.

Ça va ?

Oui, je bosse. Chez vous, il neige ?

Ça commence.

À Lyon aussi.

Ils se turent un instant. Un bon silence.

Papa ? Tu vas comment ?

Pierre fixa la fenêtre, la neige, épaisse, énigmatique.

Javance, dit-il.

OK Appelle quand tu veux.

Je le ferai. Et toi aussi, pas que pour Noël.

Promis, fit Antoine.

Ils raccrochèrent. Pierre finit son thé, chaud et correct.

La neige tombait simplement.

***

Au même moment, à lautre bout de Paris, Claire regardait aussi par la fenêtre, une tasse à la main. Jean était reparti, leur règle tacite voulait que rien ne presse, quil ne dorme pas là, pas encore.

Elle songeait à Pierre. Pas avec douleur ni joie. Comme à un compagnon dannées, debout avec ses fleurs devant la porte, trop grand, perdu, ébranlé par la vie sans quelle lait transformé.

Elle nétait plus en colère. Au début, elle lavait été, bien malgré son air tranquille. Colère contre ce quil navait jamais demandé, contre la routine dont il se plaignait mais qui lui avait coûté tant à elle, contre lennui quil ressentait alors quelle ne se demandait même pas si elle avait le temps de sennuyer.

Puis la colère était partie. Restait autre chose, un calme solide.

Elle écrivit à Zina : yoga demain ? Zina répondit : jattendais ton message. Oui.

Claire sourit, posa sa tasse.

Dehors, la neige tombait aussi.

***

Ce soir-là, Pierre appela le propriétaire pour prolonger le bail de deux mois.

Bien sûr, payez davance.

Il passa au Monoprix, choisit des tasses neuves, sans éclats. Deux, puis, hésitant, trois.

Puis il fit des courses. Bouillon de volaille, légumes, pommes de terre. Sur son téléphone, une recette de soupe, quatre étapes. À la fin : « Saler à votre goût. »

Devant la casserole, il hésita un instant sur ce que ça voulait dire, goûta, rajouta du sel. Un peu trop, mais la soupe était mangeable.

Il versa la soupe dans un bol, sassit dans sa cuisine silencieuse.

Dans cette paix, la soupe paraissait bonne.

***

La vie reprit sa route, sans explication ni avertissement. Claire fit du yoga, retrouva parfois Jean, discret et patient. Pierre vécut rue Amelot, téléphona à Antoine, retrouva Maxime et Benoît pour des bières. Le divorce nétait pas à lordre du jour, par lassitude plus que par décision.

Un jour, elle le croisa chez Monoprix, au rayon produits laitiers. Il lisait la composition du kéfir avec sérieux.

Elle sapprocha.

Pierre.

Il se retourna, la vit. Il avait un air plutôt bon, plus mince, le regard changé.

Bonjour, Claire.

Bonjour. Tu as lair bien.

Toi aussi.

Ils restèrent là une seconde.

Tu prends du kéfir ? demanda-t-elle.

Oui Tu me conseilles lequel ?

Celui-ci est bien.

Merci.

Il le prit. Elle partit vers la droite, lui vers la gauche.

Aux caisses, ils étaient côte à côte, chacun dans sa propre file.

À bientôt, dit-il.

À bientôt, dit-elle.

Il tourna à droite, elle à gauche.

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