Moi aussi, jétouffais
François annonça la nouvelle un dimanche soir, alors que Sabine triait méticuleusement les chemises fraîchement repassées en piles rangées. Il entra dans la chambre, sassit au bord du lit et le dit comme sil venait de signaler un robinet qui fuit.
Sabine, jétouffe.
Elle ne leva même pas les yeux. Elle posa une chemise, en prit une autre.
À cause de quoi ?
Tout. La routine. Tous les jours pareil : je me lève, je mange, je pars bosser, je rentre, je mange, je me couche. Et ça tourne en boucle.
Sabine replia les manches, ajusta le col. Elle avait cinquante et un ans, François en avait cinquante-trois. Cela faisait vingt-six ans quils habitaient ce T4 à Boulogne, rue des Marronniers, où ils avaient élevé leur fils Victor, lequel vivait à Toulouse depuis cinq ans et les appelait surtout à Noël et le 14 juillet.
Quest-ce que tu proposes ? demanda-t-elle, tout à fait calme.
Je veux partir.
Là, elle sarrêta. Non par crainte, mais plutôt comme on regarde quelquun qui dit enfin ce quon attendait depuis longtemps.
Partir où ?
Louer un appartement, être seul, respirer un peu.
Daccord, répondit Sabine, sans cesser de plier les chemises.
François visiblement sattendait à autre chose. Il se pencha en avant.
Tu nas rien à dire ?
Mais que veux-tu que je dise ? Tu es adulte, François. Si tu veux partir, pars.
Tu ne vas pas faire de scène ?
Elle posa la chemise, en fit une pile, releva enfin la tête et le fixa droit dans les yeux.
Non. Mais jai une seule condition.
Laquelle ?
Ne mappelle plus pour les questions de la maison. Où est tel truc, comment marche ceci, quest-ce que tu as fait du panier à linge Si tu pars, tu assumes.
Petit silence.
Cest tout ?
Cest tout.
François ne savait plus sur quel pied danser. Il sétait préparé aux larmes, aux reproches, à être retenu par la manche, à des discours sur les années passées, sur Victor, sur la morale Il avait même répété mentalement des réparties. Mais Sabine, elle, continuait à repasser ses chemises.
Bon, alors je vais faire ma valise, finit-il par dire.
Vas-y.
Il fila dans le dressing, resta figé devant les étagères. Puis il fourra dans son vieux sac à roulettes : des jeans, trois T-shirts, des chaussettes. Il attrapa un rasoir, un chargeur de portable, un polar jamais ouvert depuis six mois. Dans lentrée, Sabine était déjà à la cuisine en train de martyriser une casserole.
Je men vais, lança-t-il, à la cantonade.
Bonne chance, répondit-elle.
La porte se referma doucement. Il attendit un instant sur le palier. Rien. Aucun pas, aucune agitation, juste le silence.
Il appuya sur le bouton de lascenseur.
***
Il trouva un appartement en deux jours grâce à une collègue. Un petit studio dans le même quartier, quatre étages sans ascenseur, fenêtres sur cour. Le propriétaire, retraité moustachu, fit létat des lieux à la va-vite, encaissa deux mois de loyer (euros, évidemment), et disparut dans la foulée. Dans lappartement : divan fatigué, table bancale, deux chaises, un frigo daprès mai 68 et un four à gaz digne dun musée. Des rideaux jaune moutarde qui avaient connu De Gaulle.
François posa son sac, sécroula sur le divan et fit le tour du propriétaire.
Silence total. Personne dans la pièce dà côté, pas de télé allumée, aucune voix qui lappelle pour le dîner. Il sallongea, bras derrière la tête, et pensa : voilà, la liberté tant attendue.
Les deux premiers jours, cétait presque grisant. Il se levait quand il voulait, mangeait ce qui lui tombait sous la main (cest-à-dire des trucs attrapés vite fait chez Carrefour City), traînait en chaussettes et navait de comptes à rendre à personne. Le soir, il appelait son pote Denis, ils parlaient des heures, Denis se marrait en répétant, « Tas bien raison, Francky, il fallait oser depuis longtemps ! »
Le troisième jour, François saperçut quil navait plus de chaussettes propres.
Il inspecta la machine à laver, coincée entre la douche et les toilettes. Minuscule, ronde. Il ouvrit, referma, rouvrit. Fallait du produit. Le proprio avait parlé dune boîte sous lévier. Il farfouilla, sortit une vieille poudre « pour linge blanc et couleur », en versa une dose au pif. Sélectionna un programme, appuya.
La bête se mit à vrombir.
Une heure plus tard, il extirpa chaussettes dégoulinantes rosées, bizarrement. Il comprit en revoyant le T-shirt rouge flambant neuf quil avait jeté dedans.
Les chaussettes séchèrent sur le radiateur jusquau lendemain soir.
Le quatrième jour, il voulut se faire un vrai plat. Il rapporta du marché un blanc de poulet, trois patates, un oignon. Il dénicha une poêle écaillée, versa lhuile, fit frire le tout sans pitié. Oublia de couper le filet : il sancra à la poêle. Éplucha les patates si mal quil en perdit la moitié, loignon lui fit couler une larme.
Au final, il y avait dans lassiette un truc marronnasse, coriace dehors et cru dedans.
Il mangea la moitié, jeta le reste et commanda un hamburger.
Au bout dune semaine, il fit le compte : il avait dépensé en livraisons presque autant quà deux à la supérette sur tout un mois. Il décida de faire des efforts, acheta de quoi cuisiner de la semoule. Elle fut mangeable, ça la rassuré.
Mais le quotidien, lentement, avançait vers lui comme la marée dans la Baie du Mont-Saint-Michel.
***
La vraie galère arriva au dixième jour.
Sous la douche, il réalisa que leau ne sécoulait pas. Sur le carrelage, une flaque grise sétendait façon marais. Il tripota le siphon, un mot que Sabine prononçait de temps à autre avant de lui intimer daller voir ailleurs. Il saccroupit, inspecta un enchevêtrement de tuyaux inavouables. Dès quil toucha le siphon, la chose céda. Et leau jaillit. Froide, sale et pressée denvahir la salle de bain.
François se releva comme un diable à ressort, glissa sur la serviette trempée, chercha à tout revisser. Peine perdue, leau continuait gaiement son chemin jusquau paillasson.
Pieds ruisselants, il garaillait dans lappart, dégotta son portable, chercha comment couper larrivée deau. Par miracle, il se rappela que le proprio avait parlé dune vanne sous lévier. François sprinta en caleçon, ferma la vanne comme un héros.
Le carnage dans la salle de bain. Cétait Tchernobyl, version eau de Javel.
Il sassit, en slip détrempé, et contempla le vide.
Réflexe : appeler Sabine elle aurait la solution. Il hésita. Sa voix lui résonna en tête : « Ne mappelle pas pour tes savoirires ménagères ».
Il reposa le téléphone.
Finalement, il appela Denis.
Dis, Denis, tu sais réparer un siphon ?
Hein ? Tes drôle toi ! Jappelle toujours un plombier. Tiens, note le numéro.
Le plombier débarqua le lendemain, bricola dix minutes, changea un joint, posa sa facture. Cétait plus quune addition chez Michelin. François resta pétrifié.
Cest le prix normal ? balbutia-t-il.
Bien sûr, affirma le plombier, sans émotion.
Sabine, elle, jamais elle naurait appelé quelquun pour si peu. Elle bricolait, elle, achetait des joints « chez Bricorama ». Il navait jamais su quand ni comment, ça se faisait. Comme la météo.
***
Une idée monta en lui : et si…
Il appela Élodie, une ex-quasi romance dil y a vingt ans, avant Sabine. Il savait quelle était divorcée depuis sept ans les secrets vont vite.
Élodie ? Salut, cest François Brussel.
Dis donc, ça fait un bail !
Je jhabite seul maintenant. On pourrait peut-être dîner ensemble ?
Elle hésita.
Seul, mais tu nes plus avec ta femme ?
Disons en phase de séparation.
Je vois, répondit-elle, soudain sur la réserve. Pourquoi pas.
Ils dînèrent dans un petit bistrot du 6e. Elle ressemblait peu ou prou à ses souvenirs : élégante, coupe courte. Il remarqua quelle sétait bonifiée avec le temps. Un verre de vin chacun, conversation sur les anciens collègues. Puis elle demanda :
Tu fais quoi, ces temps-ci ?
Toujours chef de service dans le BTP. Pas changé.
Et tu habites où ?
Un studio près des quais.
Cest sympa ?
Il voulait dire oui, mais il sortit :
Bof. La machine à laver essore très mal, et la plaque gère de travers.
Élodie le regardait avec un air quil mit du temps à décoder. Puis il devina : de la compassion. Pas le genre séducteur.
Ils papotèrent enfants : lui sur Victor, elle sur sa fille déjà mariée. Un deuxième verre, puis elle dit quelle bossait demain matin. Ils se saluèrent gentiment. Élodie ne rappela pas. Lui non plus.
***
Peu après, il essaya de sortir avec les copains. Denis répondit : « Vendredi ? OK, mais retour max 20h réunion de parents délèves chez Sophie, faut que je sois frais. » André admit : « Pourquoi pas, mais tu me raccompagnes, pas dalcool samedi on file chez mes beaux-parents. »
Ils se retrouvèrent tous les trois dans un bar du métro Mairie dIssy. Deux pressions chacun, discussions foot et boulot. Rapidement, Denis voulut savoir :
Alors ce célibat ?
Ça va, dit François.
Sabine ne tappelle pas ?
Non.
Denis et André séchangèrent un regard.
Pas du tout ?
Pas du tout.
Nouveau regard. Denis fit tourner son verre.
Étrange. Moi, la mienne maurait déjà harcelé trois fois par jour.
Sabine ne mappelle pas, point.
Cest bon signe ou très mauvais, fit André pensif.
Mauvais comment ?
Genre elle va très bien sans toi.
François but sa bière. Il navait pas envie dy penser. Ou plutôt, il y pensait constamment, mais sans vouloir lavouer.
À 19h30, Denis enfila sa parka, André fit de même. Ils lui tapèrent lépaule et filèrent. Vers leurs femmes, leurs réunions, leurs parents.
François resta seul, commanda une troisième bière et attendit la fermeture du zinc.
***
De son côté, Sabine, les premiers jours, se sentit étrange, mais pas comme elle sy attendait. Pas de vide lié à son absence, plutôt une impression de place en trop comme quand on enlève un meuble du salon, sans trop savoir si cest mieux ou pas.
Elle appela Zénaïde, sa confidente, le second jour.
Il est parti, annonça Sabine.
Parti ? Mais où ?
Louer un appart. Il dit quil étouffait.
Long silence de Zénaïde, puis soupir.
Et toi Sabine, comment tu le vis ?
Franchement, ça va. Je suis la première étonnée.
Tu pleures ?
Non. Cest étrange, hein ?
Peut-être que ça va venir après ?
Peut-être. On verra.
Puis ce fut Irène, la copine rencontrée au planning familial vingt-cinq ans plus tôt jamais vraiment diplomate.
Enfin ! Ça fait dix ans que je le disais !
De quoi ?
Que tes sa bonne sans salaire.
Irène, allons
Tu fais quoi pour toi, Sabine ? Pour TOI ?
Sabine réfléchit longuement.
Jai coupé mes cheveux, lan dernier
Voilà.
La semaine suivante, Irène lentraîna au yoga. Sabine protesta un temps, puis accepta. Dans une salle du quartier, elle ressortit dun vieux survêtement, tout neuf mais jamais porté et découvrit quelle nétait pas plus souple quun parpaing.
Pas grave, affirma lanimatrice toute souriante, tout le monde commence raide.
Deux semaines plus tard, elle tenait quelques postures, venait trois fois par semaine. Après les séances, elle et Irène sinstallaient au café du coin, papotaient des heures. Sabine se rendit compte quelle navait pas pris le temps de juste discuter comme ça depuis bien longtemps sans devoir se dépêcher pour préparer le dîner de François.
Le soir, elle lisait, pour elle, pas juste avant de sécrouler au bout de vingt pages. Une heure, parfois deux. Tranquille.
Un jour, Victor appela.
Maman, papa dit quil vit seul.
Oui, cest vrai.
Et vous ?
On fait chacun notre vie. Et moi franchement, je me sens bien.
Long silence.
Tu divorces ?
Je ny ai pas encore réfléchi. On verra.
Tu vas bien ?
Je suis surprise, mais pas triste.
Victor hésita. Il a toujours eu besoin de temps pour digérer linfo.
Bon, ben si tas besoin, appelle.
Toi aussi, Victor. Nattends pas juste le 14 juillet pour téléphoner.
***
Il y eut quand même un moment où Sabine stoppa net en cuisine, fixant la fenêtre pendant cinq bonnes minutes.
Elle rinçait son bol du matin, et pensa soudain : vingt-six ans. Ce nest pas rien. Plus de la moitié de sa vie dadulte. Il y eut de tout, même du bon. Le premier appart, refait entièrement à la main elle en avait les mains en sang. Victor, gamin, genoux griffés. Ces vacances sur la Côte dAzur, quinze ans plus tôt, à rire tout le séjour sans savoir de quoi.
Tout ça, à présent, cétait du passé, comme des photos dans une boîte à chaussures.
Elle attendit que lémotion sestompe. Elle passa, au bout de quelques minutes.
Elle rangea le bol, enfila son legging, fila au yoga.
***
Larrivée de Jean fut fortuite.
En fait, cest Madame Renaud du rez-de-chaussée qui la sollicita. Une octogénaire à mémoire inoxydable et à la tchatche interminable sur le palier. Elle requit laide de Sabine pour changer une ampoule, parce que son fiston ne passait que la semaine suivante et « le couloir, cest lArctique ». Sabine sexécuta, but un thé en bonus, et cest là que débarqua le fils mais pas celui attendu, un frère, quon ne voyait jamais.
Il sappelait Jean, la barbe taillée, le regard fatigué des gens qui bossent trop, la cinquantaine tranquille.
Maman, tu fais encore bosser les voisines ?
Cest Sabine qui a insisté, déclara la matriarche, très digne.
Jean la remercia, précisa quil bossait aussi dans le BTP mais ailleurs, elle mentionna la compta. Ils papotèrent dix minutes devant la porte.
Trois jours plus tard, Jean sonna directement chez elle. Courses pour sa mère, et façon Tour Eiffel il lui offrit une boîte de chocolats.
Fallait pas, vraiment.
Javais aussi une question sur le métier de François, rapport aux fournisseurs, expliqua-t-il.
Sabine réfléchit.
François vit ailleurs, mais je peux vous donner son numéro.
Merci, dit-il, sans en montrer ni gêne ni surprise.
Il ne dérangea pas davantage. Une semaine passa, puis il la rappela pour lui dire quil avait réglé sa question de fournisseur, et demanda sils pouvaient boire un café, juste comme voisins. Elle accepta.
Un café dans la brasserie du coin, discussion boulot, mère, quartier. Il était attentif, écoutait vraiment, riait parfois avant même dachever sa blague.
Vous êtes mariée depuis longtemps ? demanda-t-il, de manière presque administrative.
Vingt-six ans. Enfin, cest compliqué.
Ce sont des choses qui arrivent, répondit-il sans creuser.
Elle apprécia.
Ils se revirent, sans empressement ni arrière-pensée. Il appelait de temps en temps, lui demandait des nouvelles. Sabine trouvait ce rien dengagement tout à fait délicieux. Après vingt-six ans dengagements, la gratuité, ça respirait lair frais.
***
Pendant ce temps, François découvrait quil ne savait ni attendre ni rester seul. Avant, tout se faisait : la bouffe apparaissait comme par magie, les vêtements arrivaient propres sur le lit, les problèmes matériels se réglaient. Maintenant, il fallait patienter, faire sécher le linge, surveiller la casserole, attendre le plombier. Même une grippe, chopée au bout de dix jours, devenait épreuve solitaire : torse nu, mal en point sous la couette, à boire de leau tiède au robinet et sucer des Doliprane.
Il se rendit compte aussi quil navait jamais mangé dans le silence. En vingt-six ans, il y avait toujours quelquun à table, dabord Victor, puis Sabine ; même ses silences nétaient jamais froids. Tandis quici, cétait le néant.
Il se mit à regarder BFM TV en dînant. Ça aidait un peu.
La troisième semaine, il appela Victor.
Salut, fiston.
Salut papa, alors, comment tu vas ?
Le boulot, ça va. Je vis sur la rue des Quais.
Je sais, maman me la dit.
Et elle ?
Silence quasi technique de Victor.
Ça va. Elle dit quelle va bien. Elle fait du yoga, voit des copines.
François encaissa.
Elle ne sennuie pas ?
Tu veux que je lui demande si elle te regrette ?
Non ! Je minforme, cest tout.
Papa, elle gère. Et toi aussi. Cest bien.
François raccrocha, le moral oscillant entre il-ne-sait-quoi et vaisselle sale. Ce sentiment étrange dentrer dans une pièce sans se rappeler pourquoi.
***
Le vingt-troisième jour, dans lascenseur, il rencontra la voisine du dessus, une canon de trente-cinq ans à la coupe carrée : Caroline, vétérinaire, célibataire, un chat et trois monstera sur le rebord de la fenêtre.
Vous êtes nouveau dans limmeuble ? lança-t-elle.
Temporairement, répondit François.
En séparation ?
Un direct. Il faillit en rire.
Oui, dit-il.
Ça arrive, sourit-elle. Vous venez du quatrième ? Avant, il y avait M. Martin qui chantait du Brel la nuit.
Exact, avec les rideaux moutarde.
Ah, chez M. Bellanger. Il ne loue quà des hommes seuls, il trouve les couples trop fatigants.
Un jour, il aida Caroline à ramener un sac de courses. Elle linvita pour un thé. Lappartement fleurait la cannelle, cétait rangé comme chez IKEA. Elle était fine, posée, drôle. Mais lui ne pouvait sempêcher de penser que chez elle, tout était en ordre, alors que chez lui…
Ils devisèrent plusieurs fois dans le hall, puis rien, car François se sentait comme un chapitre en suspens.
Un soir :
Vous comptez rester longtemps ici ?
Jen sais rien, confessa-t-il.
Vous avez lair dun homme qui ne sait plus très bien où il va.
Cest possible.
Ça mest arrivé, jai traîné deux ans après mon divorce, puis jai compris que javais perdu mon temps.
Il retint la leçon.
***
Le trente et unième jour, pris d’une inspiration, il fila au marché et acheta des chrysanthèmes. Pas pour un enterrement, mais parce que Sabine avait toujours préféré les chrysanthèmes aux roses (« les roses, cest trop prétentieux »). Il paya, rentra à Boulogne avec le bouquet, tout guilleret.
Devant la porte : il sonne (nouveau bouton, remarque-t-il, Sabine na pas traîné). Derrière la porte, un chuchotis, puis deux voix : féminine, la sienne ; masculine, pas la sienne.
La porte sentrouvre, enchaînée. Le visage de Sabine apparaît, neutre.
François.
Sabine, je jai apporté ça.
Il lève maladroitement le bouquet.
Elle le regarde, sans colère ni larmes, rien de scénaristique.
François, je nouvrirai pas.
Pourquoi ?
Jai changé la serrure.
Je vois. Mais pourquoi ?
Silhouette dun homme derrière elle, une ombre, un “pas François”. Il suit du regard.
Cest qui ?
Ça ne te regarde pas, dit-elle calmement.
Attends, Sabine Jai eu le temps de réfléchir
À quoi ?
Il ouvre la bouche, la referme.
Que cétait bien avec toi. Que je nai pas su apprécier. Que partir était peut-être une erreur.
Silence. Des secondes qui ségrènent.
Tu sais ce quil y a de plus drôle, François ? Moi aussi, jai recommencé à respirer. Jétouffais aussi, tu sais. Mais moi, je ne le disais pas.
Il reste là, chrysanthèmes ballants.
Sabine.
Va, François. Appelle Victor. Pour discuter, comme ça, sans raison.
La porte se referme. Discrètement.
Il reste planté, les fleurs en main. Elles sont solides, ces chrysanthèmes, elles ne comprennent rien à laffaire.
Dans la cage descalier, on nentend quun téléfilm chez les voisins.
Il tourne les talons, redescend. Lascenseur lattend, comme toujours.
***
En bas, sur le banc près des poubelles, une vieille dame nourrit les pigeons. Sans réfléchir, il pose les chrysanthèmes à côté delle.
Prenez-les, si vous voulez.
Elle le regarde, puis regarde le bouquet.
Ce sont de belles fleurs. On ne vous les a pas prises ?
Non.
Ah ! Men parlez pas, les gens nont pas de goût.
Elle lignore et reprend son audience de pigeons.
François repart, la rue na pas changé, la vie non plus. Sabine a fermé la porte, là-haut, à sa nouvelle soirée. Victor rentrait sûrement de son job, à qui il faudrait penser à téléphoner. Et, sur la rue des Quais, il y avait un évier plein de vaisselle sale.
Il consulta son portable.
***
Dans le métro, il regarda longtemps son reflet dans la vitre noire. Flou, délavé, moitié ombre.
Drôle de chose la vie, pensa-t-il. Enfin drôle façon de parler.
La rame avançait, les stations défilaient. Chacun vaquait à ses occupations personne ne se souciait dun gars sans fleurs et sans Sabine.
Il descendit à sa station, émergea sous la nuit froide.
Lair avait un parfum de premier givre, pas encore tombé mais déjà dans le nez.
Il leva les yeux vers le ciel. Il était ordinaire, un peu plombé.
Puis il rentra chez lui.
***
Vers deux heures, toujours éveillé, il scruta le plafond. Les rideaux moutarde filtraient la lueur du lampadaire, le frigo grognait parfois. Tout était comme les trente derniers jours.
Il se souvint alors. Il y a huit ou dix ans, ils étaient allés chez les parents de Sabine, dans leur maison près de Laon. Un soir, sur la terrasse, thé à la main, silence profond, le jardin noir. Sabine ne disait rien. Lui non plus. Et cétait un beau silence habité.
Il avait pensé alors : voilà, le bonheur.
Et, bien entendu, il navait rien dit.
Il ne sut jamais quand il avait cessé dy repenser.
Dehors, naissait un semblant de neige timide.
Dans lappart, silence.
***
Au petit matin, il déposa leau chaude dans la vieille tasse ébréchée. Comme à chaque fois, il se dit quil en achèterait des neuves.
Il pensa à appeler Victor.
Il pensa à bosser, la clôture du trimestre arrivait.
Il se rappela ce quavait dit Sabine : elle aussi, maintenant, respirait mieux.
Il ne sen était jamais douté ou alors il nen avait pas voulu prendre conscience. Elle aussi avait passé sa vie dans cette cage domestique quil croyait la sienne, mais qui était leur prison à tous les deux.
La bouilloire siffla.
Le thé était passable.
Dehors, la neige tenait.
François saisit son portable, chercha : Victor.
Il hésita. Referma. Rouvrit.
Victor, cest ton père. Je tappelle comme ça, sans raison. Tes occupé ?
Non Salut papa. Ça va ?
Oui, ça va. Il neige chez toi ?
Juste commencé.
Ils restèrent muets un instant mais un silence heureux.
Papa tu vas bien ?
François regarda dehors : la neige recouvrait le rebord.
Jessaie, répondit-il.
Si tu veux, appelle.
Je le ferai. Toi aussi appelle, pas seulement à Noël.
Promis.
Ils raccrochèrent. François termina son thé, pensif.
***
Pendant ce temps, à lautre bout de Boulogne, Sabine regardait aussi la neige. Sa tasse de café en main, la pièce chaude, tranquille. Jean était parti, il ne restait jamais dormir, et cétait un accord silencieux rien ne pressait.
Elle pensait à François, sans amertume, ni nostalgie, juste comme à quelquun qui avait partagé longtemps sa vie. Elle le voyait, devant la porte, bouquet de chrysanthèmes en main, un peu perdu, usé mais vivant.
La colère sétait évanouie. À vrai dire, elle avait réalisé, les premiers jours, quelle était fâchée en profondeur : contre tout ce quelle avait accepté, contre son silence à elle aussi, contre ce quotidien auquel il reprochait de létouffer, alors quil létouffait elle tout autant.
Mais la colère était passée, remplacée par un sentiment bien plus solide : celui dêtre bien, enfin.
Elle prit son portable, écrivit à Zénaïde : yoga demain ?
Jattendais ton message ! Bien sûr, répondit Zénaïde.
Sabine sourit, déposa sa tasse.
La neige tombait aussi dehors, flocons calmes.
***
Le soir, François appela le proprio pour prolonger la location.
Pas de souci, payez davance, lui lança le propriétaire.
Il passa chez Monoprix acheter deux mugs neufs, puis repartit avec un troisième, pour les invités hypothétiques.
Ensuite, il fit des courses : blanc de poulet, carottes, pommes de terre, poireau. Il trouva une recette de soupe « pour débutant » sur son téléphone. Au dernier moment, il buta sur la phrase : « salez à votre goût ».
Il goûta, rajouta du sel, regoûta. Un peu trop salé, mais cétait mangeable.
Il mangea sa soupe dans lun de ses nouveaux bols, assis dans son chez-lui.
Il y avait du silence, mais la soupe passait bien.
***
La vie reprit, en somme. Sabine continuait le yoga, buvait parfois un verre avec Jean. François, sur sa rue des Quais, cuisinait un peu, téléphonait à Victor, voyait Denis et André, sans que les épouses les pressent de rentrer.
Ni divorce, ni réconciliation, rien de définitif pour linstant lénergie, il nen avait pas la motivation.
Un jour, ils se croisèrent chez Franprix, Sabine en train dhésiter devant les yaourts, François en pleine réflexion devant du lait bio.
François.
Il se retourna.
Bonjour, Sabine.
Tu as lair en forme.
Toi aussi.
Ils restèrent là, un instant un peu gênés.
Tu prends du lait ?
Oui enfin, jhésite.
Celui-là est pas mal, conseilla-t-elle.
Ils prirent chacun leur lait, passèrent à la caisse, ressortirent presque en même temps.
Bon à bientôt, dit-il.
À bientôt, répondit-elle.
Sabine partit à droite, François à gauche.