Moi aussi, j’ai connu l’essoufflement

Tu sais, cest fou comme la vie peut changer sans bruit Javais limpression détouffer aussi.

Dimanche soir, Étienne me balance ça dun ton détaché, alors que je pliais soigneusement ses chemises tout juste repassées. Il est entré dans la chambre, sest assis au bord du lit, puis il a lâché ça comme si cétait juste un robinet qui fuyait.

Élodie, jétouffe.

Même pas un regard de ma part. Jai posé une chemise, attrapé la suivante.

Pourquoi ?

Tout ça Ce train-train. La routine, cest insupportable. Me lever, manger, aller bosser, rentrer, remanger, mécrouler, et recommencer. Le même disque tous les jours.

Je pliais soigneusement les manches, remettais le col droit. Javais cinquante et un ans, lui cinquante-trois. Vingt-six ans quon vivait dans ce trois-pièces sur la rue des Lilas, on avait élevé Aurélien, qui sétait installé à Nantes depuis cinq ans, et qui ne rappelait que pour les grandes occasions.

Tu veux faire quoi, alors ? jai demandé tout calmement.

Je veux partir.

Là, jai marqué une pause. Mais pas à cause de la peur. Plutôt comme quelquun qui finit par entendre ce quil sattendait à entendre depuis longtemps.

Partir où ?

Louer un appart, passer un moment seul. Respirer.

Daccord, jai dit, en attrapant une autre chemise.

Étienne attendait sans doute une réaction différente. Il sest penché un peu vers moi.

Tu ne veux rien dire ?

Dire quoi ? Tes un adulte, Étienne, si tu veux ten aller, vas-y.

Tu ne vas pas faire une scène ?

Jai fini de plier la chemise, lai posée sur la pile, et finalement croisé son regard.

Non. Mais jai une seule condition.

Laquelle ?

Tu ne mappelles pas pour les questions du quotidien. Où est-ci, comment marche ça, tas mis ça où Si tu pars, tu assumes.

Silence de sa part.

Cest tout ?

Cest tout.

Il avait lair déconcerté. Il sétait préparé à des larmes, des reproches, des discours sur les années, sur le fils, sur ce que ça ne se fait pas. Il avait sûrement tout répété dans sa tête. Mais moi, je repassais toujours mes chemises.

Bon, a-t-il fini par lâcher. Je vais faire ma valise, alors.

Vas-y.

Il est allé dans le dressing. Il est resté planté devant les étagères longtemps, puis il a commencé à fourrer jeans, t-shirts, chaussettes dans un vieux sac. A pris son rasoir, le chargeur de son portable, un livre jamais ouvert depuis six mois. Il est passé par lentrée. À ce moment-là, jétais déjà en cuisine, je rangeais le lave-vaisselle.

Je men vais, il a lancé depuis le couloir.

Bonne chance, jai répondu.

Je lai entendu fermer la porte. Je ne me suis pas tournée, pas un geste de ma part. Juste le silence.

Il a appuyé sur lascenseur.

***

Il a trouvé un studio en deux jours, grâce à un collègue. Un petit appart, dans le 10e, quatrième étage, sur cour. Le proprio, un retraité moustachu, lui a fait faire vite le tour, a pris deux mois de loyer cash mille cinq cents euros et sest éclipsé.

Il y avait un canapé, une table, deux chaises dépareillées, un vieux frigo et une gazinière antédiluvienne. Aux fenêtres, de vieux rideaux couleur moutarde déjà fanée.

Étienne a posé son sac, sest laissé tomber sur le canapé, regardant autour de lui.

Le silence, mais le vrai. Personne pour traverser le salon, pas de télé allumée, personne pour lui dire « à table ». Il sest couché, mains derrière la tête, et sest dit : « Voilà, la liberté »

Les deux premiers jours, honnêtement, il a aimé. Il se levait quand il voulait, mangeait nimporte quoi, traînait en chaussettes. Il appelait son vieux pote Damien le soir, ils parlaient pendant des heures, et Damien rigolait : « Tas bien fait, Étienne, ça te changera. »

Le troisième jour, plus de chaussettes propres.

Étienne a fixé la machine à laver dans la mini salle de bain. Petite, ronde, inconnue. Il a ouvert, refermé, re-ouvert Le proprio avait parlé de lessive sous lévier. Il en a trouvé un petit paquet, lu « Pour blanc et couleurs », a versé au pif dans le bac quil croyait bon, choisit le programme, lancé la machine.

Ça sest mis à vrombir.

Une heure après, la porte souvre, il retire ses chaussettes : trempées, un peu roses. Il a mis une nouvelle chemise rouge dans la lessive Il a étendu ses chaussettes sur le radiateur. Elles ont séché le lendemain.

Le quatrième jour, il sest dit : fais-toi à manger sérieusement. Il a acheté une escalope de poulet, des patates, un oignon. Trouvé une poêle griffée dans un placard. Mis sur le feu. Lhuile a giclé, lescalope entière a collé à la poêle, les patates épluchées de travers Loignon la fait pleurer.

À la fin, son assiette : une masse brunâtre, dure dehors, crue dedans.

Il a mangé la moitié, balancé le reste, puis commandé à manger, la honte.

Une semaine plus tard, il a fait ses comptes : il avait claqué quasi le même budget nourriture quil dépensait pour le mois entier avec moi. Coup de fouet : il a acheté plein de trucs au supermarché, fait cuire du riz. Pas mal, ça la rassuré.

Mais globalement, la vie quotidienne commençait sérieusement à lui tomber dessus. Comme une vague quon narrête pas.

***

Le déclic est venu au bout de dix jours.

Étienne était sous la douche, quand il a remarqué que leau ne sévadait plus. Flaque trouble à ses pieds. Il a arrêté la douche, essayé dattendre, regardé le siphon jen parlais parfois, du « siphon à nettoyer » et dhabitude, lui ne prêtait jamais attention.

Il sest accroupi, a tâté les canalisations. Le plastique a cédé dans ses mains. Leau a jailli, froide, sombre, en torrent. Il a glissé, attrapé sa serviette qui a chu au sol, détrempée tout de suite. Il a tenté de revisser, rien à faire, ça coulait toujours.

Il est passé en trombe dans le salon, pieds trempés partout, attrapé son téléphone, cherché comme fermer leau. Il sest rappelé du robinet sous lévier. Il a trouvé, tourné, leau sest arrêtée.

Retour à la salle de bain : la pièce ressemblait à une scène daprès-inondation, tapis et serviettes trempés, flaque partout.

Étienne sest assis par terre, en slip mouillé, fixant le mur.

Premier réflexe : mappeler. Jaurais sûrement trouvé la solution. Il a failli le faire Mon rappel : pas dappels ménagers.

Il a appelé Damien.

Damien, tu sais réparer un siphon ?

Hein ? Moi, jappelle le plombier direct. Tiens, je te refile son numéro.

Le plombier est venu le lendemain, a remis tout en place en quinze minutes. Il lui a annoncé le tarif pas donné, soixante-dix euros Étienne est resté bouche bée.

Je ne faisais jamais appel au plombier pour si peu, moi. Je bricolais, jachetais les joints au magasin de bricolage. Il navait jamais su comment, cétait juste fait comme le temps qui passe.

***

À ce moment-là, il a repensé à Hélène. Il y a vingt ans, ils avaient eu une histoire, ancienne, avant moi. Il savait quelle était divorcée, daprès les copains. Parfois ils se croisaient lors danniversaires, se faisaient des sourires.

Hélène ? Cest Étienne Renaud.

Étienne ? Ça alors !

Jhabite seul maintenant, ça te dirait de sortir dîner ?

Un petit silence.

Seul par rapport à qui ?

À ma femme

Vous vous êtes séparés ?

On va dire que cest en cours.

Daccord. Pourquoi pas, va.

Ils se sont retrouvés dans un bistrot du centre. Hélène était classe, manteau chic, coupe courte, air assuré. Il la trouvée belle. Ils ont pris un verre de vin, papoté vieilles connaissances. Elle a demandé :

Tu fais quoi, dis-moi ?

Toujours dans le BTP, chef de lapprovisionnement.

Et tu vis où ?

Un studio rue de la Garenne.

Cest sympa ?

Il voulait répondre oui, mais il a dit :

Bof. La machine à laver essore mal. Et la cuisinière est capricieuse.

Elle la regardé, regard dun mélange de sympathie et de distance. Pas de lamour, mais une pointe de compassion.

Je comprends.

Le diner a trainé, elle demanda des nouvelles dAurélien, il parla longuement de lui. Elle mentionna sa propre fille, mariée pendant ses études. Second verre, puis elle a dit quelle devait partir tôt. Ils se sont quittés sur le trottoir, devant le bistrot.

Elle na plus donné de nouvelles. Lui non plus.

***

Peu après, il a tenté de ressortir avec les potes. Appel à Damien, dispo mais « pas tard, hein, faut que je sois à la réunion des parents à lécole », appel à Antoine, pareil, possibilité mais « tu me ramènes, je conduis pas, on file chez les beaux-parents samedi ». À la fin, ils se sont retrouvés à trois dans un petit bar au coin du métro. Deux bières, discussion foot, boulot, un peu de vie de couple.

Alors, la liberté, ça donne quoi ? a lancé Damien.

Ça va, répondit Étienne.

Élodie ne tappelle pas du tout ?

Non.

Regard échangé entre Damien et Antoine.

Pas du tout ? sest étonné Antoine.

Pas du tout.

Damien tourna nerveusement sa bière.

Ma femme, elle, mappellerait trois fois par jour

Élodie ne mappelle pas, répéta Étienne.

Cest peut-être un bon, ou un mauvais signe, fit Antoine, pensif.

Mauvais dans quel sens ?

Peut-être quelle sen sort très bien sans toi.

Étienne termina sa bière, navait pas envie dapprofondir. Il y pensait tout le temps en fait, mais dans sa tête seulement.

À 19h30, Damien consulta sa montre, enfila son manteau. Antoine aussi. Une poignée de main, un sourire, et hop, chacun retourna à sa femme, à ses obligations, à ses parents.

Étienne resta là, prit une autre bière, et attendit la fermeture du bar.

***

De mon côté, je ressentais les premiers jours un truc flou, mais pas comme je pensais. Pas un vide, plutôt, un espace soudain. Comme si on avait bougé les meubles, et que je nétais pas sûre si cétait mieux.

Jai appelé Zina, ma meilleure copine, le deuxième jour.

Il est parti, jai balancé.

Parti ? Où ça ?

Il a pris un studio. Il dit quil étouffait.

Silence de Zina.

Et toi, ça va ?

À vrai dire, oui. Étonnamment bien.

Tu pleures ?

Non. Cest bizarre, pas vrai ?

Ça viendra peut-être plus tard ?

Peut-être. On verra.

Ensuite, jai eu Irène qui a appelé, on se connaît depuis vingt-cinq ans, depuis les visites à la maternité et cest resté comme ça depuis.

Enfin ! sest-elle exclamée. Je tai prévenue depuis dix ans

Prévenue de quoi ?

Que tu faisais la boniche sans le salaire.

Allez, Irène, sois pas dure.

Mais si ! Tu as fait quelque chose pour toi, la dernière fois, quand ?

Jai réfléchi. Pas su répondre tout de suite.

Lan dernier, je crois, jai coupé mes cheveux courts.

Tout est dit

La semaine suivante, elle ma traînée à un cours de yoga. Jai dit non, puis oui. Jai mis une vieille tenue de sport qui dormait dans le placard. Jai réalisé que je nétais pas souple du tout.

Pas grave, tout le monde commence comme ça, ma assuré la prof, une jeune avec une queue-de-cheval.

Deux semaines, et déjà, je me sentais différente. Trois fois par semaine, jallais au yoga, après on sasseyait dans un petit salon de thé avec Irène, on papotait sans compter. Jai ressenti comme ça faisait longtemps que je ne métais pas posée, vraiment posée, sans me presser parce quil fallait rentrer pour préparer le dîner.

Le soir, je lisais. Avant, jalignais les bouquins sur la table de nuit pour mendormir au bout de vingt pages. Maintenant, jattaquais sans pression.

Un jour, Aurélien ma appelée.

Maman, papa ma dit quil vit tout seul ?

Cest vrai.

Et ça va, vous deux ?

Différemment, mais moi, honnêtement, ça va.

Long silence au téléphone.

Vous allez divorcer ?

Je sais pas, je ne me suis pas posée la question.

Tes pas triste ?

Je métonne, mais non.

Aurélien est comme ça, il met du temps à digérer les infos depuis tout petit.

Ok. Tu peux mappeler nimporte quand, hein.

Toi aussi, nattends pas juste Noël et Pâques.

***

Une fois, je me suis figée devant ma fenêtre, debout dans la cuisine avec ma tasse du matin.

Ça ma frappée : vingt-six ans, mine de rien, cest énorme. Plus dune moitié de vie dadulte. On a tout vécu, même du beau. Le premier appart quon a retapé à deux, les mains en sang. Aurélien enfant, ses genoux couverts de mercurochrome. Le voyage à la mer il y a quinze ans où on a ri sans sarrêter trois jours, sans se rappeler pourquoi ensuite, mais je me souviens du rire.

Tout ça, maintenant, cest derrière, comme des photos dans un album.

Jai attendu que le pincement passe. Cest parti. Trois ou quatre minutes.

Jai posé ma tasse à sécher, attrapé mon sac, et suis partie au yoga.

***

Le hasard a voulu que jaide Mme Bertrand, ma voisine du dessous, à changer une ampoule son fils devait venir la semaine suivante, mais en attendant, le couloir était sombre. Jai monté le tabouret, changé lampoule, puis bu un café avec elle. Son autre fils, Ludovic, un gars de quarante-huit ans, débarque à limproviste.

Barbe, veste de marque, regards fatigué, gentil.

Maman, tu fais encore bosser la voisine ?

Élodie a proposé ! dit Mme Bertrand.

Un grand merci. Je ne savais même pas quelle attendait dans le noir.

On papote à lentrée, il me raconte quil bosse dans la construction aussi, dans une autre boîte. Je lui dis que je suis comptable. Il me remercie puis repart.

Trois jours après, il frappe à la porte avec des chocolats, et me demande si je peux lui filer le numéro dÉtienne pour une histoire de fournisseur. Je lui donne, il ne sattarde pas.

Une semaine plus tard, il repasse, il a résolu son souci, et propose daller prendre un café. Jaccepte.

On est allés à la petite brasserie avenue de la République. Parlé boulot, parlé du quartier qui a changé. Il est posé, attentif, rigole parfois avant la fin de ses phrases, cest marrant.

Vous avez été mariée longtemps ? lâche-t-il, sans gène.

Vingt-six ans. Ou alors jétais mariée cest flou.

Ça arrive répond-il, sans en faire un plat.

Jai apprécié.

On sest revus, sans pression, rien dobligatoire. Il appelait juste parfois, demandait des nouvelles. La légèreté, après vingt-six ans dhabitudes, cest comme ouvrir en grand une fenêtre dans une pièce étouffante.

***

De son côté, Étienne a commencé à se remarquer des trucs nouveaux.

Par exemple, il ne savait pas attendre. Avant, tout roulait : les repas arrivaient, le linge propre aussi, les soucis techniques se réglaient mystérieusement. Maintenant, il fallait attendre que le linge sèche, que leau bout, que le plombier vienne. Même attendre la fin dun rhume, seul chez lui à suer dans des draps pas changés, buvant de leau tiède du robinet, cétait une révélation.

Il ne savait pas manger dans le silence, non plus. Depuis vingt-six ans, il y avait toujours quelquun à table dabord Aurélien, puis moi. Même quand je ne parlais pas, cétait un silence « habité ». Là, cétait juste le vide.

Du coup, il sest mis à manger devant la télé. Mieux que rien.

Vers la troisième semaine, il a appelé Aurélien.

Salut, fiston.

Salut, papa, ça va ?

Ça va, je bosse, je suis rue de la Garenne.

Je sais, maman ma dit.

Et ta mère, elle va ?

Aurélien a hésité.

Elle va bien, elle dit quelle fait du yoga, quelle voit ses amies.

Étienne a encaissé.

Elle ne sennuie pas ?

Papa, tu mappelles pour savoir si maman sennuie ?

Non, je demandais

Elle va bien, papa. Toi aussi tu vas bien, cest cool.

Étienne a raccroché, la tête renversée sur le canapé. Cétait ni un vrai chagrin, ni de la colère juste ce flottement comme quand on oublie pourquoi on est entré dans une pièce.

***

Vers le vingt-troisième jour, dans lascenseur, il tombe sur la voisine du troisième, une brune dune trentaine dannées moi je lavais déjà croisée.

Vous êtes le nouveau locataire ? demande-t-elle.

Oui, enfin, temporaire.

Vous vous êtes séparés ?

Il est surpris par sa franchise.

Oui.

Ça arrive. Moi aussi, jai eu ma période.

Ils descendent ensemble. Elle, cest Claire, elle bosse comme véto, a un chat et plein de plantes. Un jour, Étienne laide à porter ses courses, elle linvite pour un thé. Chez elle, ça sentait la cannelle, cétait propre, chaleureux. Ils bavardent, cest agréable. Mais il pense, en voyant la vaisselle impeccable : « Moi, jai encore la poêle qui colle dans lévier »

Ils se sont croisés plusieurs fois. Jamais rien de plus. Il se sentait inachevé, comme un brouillon jamais fini.

Un soir, Claire lui dit :

Vous comptez rester longtemps ici ?

Jsais pas, franchement.

On dirait un homme qui ne sait pas où il va.

Je crois que cest vrai.

Essayez de pas rester bloqué trop longtemps, conseille-t-elle. Moi, ça ma coûté deux ans, après mon divorce.

Il a gravé ça dans sa tête.

***

Trente-et-unième jour. Étienne file au marché, voit un étalage de chrysanthèmes énormes, blancs. Et direct, il pense à moi : jamais de roses, toujours ces chrysanthèmes, « moins prétentieux », comme je disais.

Il prend un énorme bouquet, règle vingt-cinq euros, prend le métro direction rue des Lilas.

Tout le trajet, il simagine ce quil dira, mon étonnement à la porte, un possible sourire de ma part après toutes ces années

Il sonne. Nouvelle sonnette, remarque-t-il.

Des pas, voix : la mienne, puis celle dun homme. Choc.

La porte sentrouvre sur la chaîne elle ny était pas, avant. Je le regarde, je regarde les fleurs. Expression neutre.

Étienne

Élodie, je suis venu.

Je vois.

Tiens, les fleurs Il me les tend, un peu gauche.

Je le regarde, ni colère, ni larmes, rien de ce quil attendait.

Je touvrirai pas.

Pourquoi ?

Jai changé les serrures.

Je vois bien, mais pourquoi ?

Un homme passe derrière moi, silhouette tranquille. Étienne suit du regard.

Cest qui ?

Ça ne te regarde pas, jai répondu simplement.

Attends, écoute Jai compris des choses.

Lesquelles ?

Il ouvre la bouche, se tait, recommence.

Que cétait bien, avec toi. Jai pas su apprécier Cest une erreur, tout ça.

Long silence. Je fixe ses yeux par lentrebâillement.

Tu as compris que toi, tu te sentais bien. Mais tas pas compris pourquoi. Tu penses que cest moi qui te manque. Mais ce que tu veux, cest que quelquun repasse tes chemises.

Cest injuste.

Peut-être. Mais cest la réalité.

Vingt-six ans

Je sais. Il y a eu du bon. Mais je ne veux pas refaire vingt-six ans de la même façon.

Tu me donnes pas de chance ?

Je lai regardé, longtemps. Puis :

La chose la plus étrange, cest que moi aussi, jai commencé à respirer. Jétouffais, moi aussi. Jen parlais juste pas.

Il est resté planté là, le bouquet dans la main, comme un enfant qui na pas compris la fin du film.

Élodie

Retourne chez toi, Étienne. Appelle Aurélien, parle-lui pas de moi, juste parle.

La porte sest fermée, sans bruit, juste le déclic du verrou.

Il a attendu un peu. Le bouquet sest abaissé lentement.

Le palier était calme. On entendait juste une télé derrière une autre porte.

Il sest tourné vers lascenseur.

***

Il a appuyé, lascenseur est arrivé vite. Dans la glace, il a vu son reflet : un homme, son bouquet, son manteau froissé, avec lair de quelquun qui vient de finir quelque chose ou commencer, ou peut-être les deux.

Il est sorti dans la nuit, traversé le boulevard sous les lampadaires. Il a marché, chrysanthèmes à la main.

Devant un banc, une vieille dame nourrissait les pigeons en vrac.

Il a posé le bouquet à côté delle.

Si ça vous tente

Elle a levé les yeux.

Jolies fleurs. On vous les a refusées ?

Oui

Cela arrive, elle a conclu, puis elle a repris son festin de pigeons.

Étienne a continué sa route. La rue était banale, la vie aussi. Quelque part, dans Paris, jai refermé la porte, et jai repris ma soirée, ma nouvelle vie qui, visiblement, me convenait assez.

Aurélien rentrait aussi chez lui. Il faudrait peut-être lappeler, sans prétexte.

Dans le studio à rideaux moutarde, la vaisselle attendait toujours.

Il a sorti son téléphone.

***

Dans le métro, il fixait la vitre noire. Son propre reflet flou, étranger se perdait dans la nuit.

Cest curieux, pensait-il, sans chemin précis. Juste curieux.

Le métro filait sous la ville. Dans la rame, il y avait de tout : jeunes, vieux, des gens fatigués ou joyeux, les bras chargés, les yeux sur leurs portables. Personne ne se souciait de lui, de ses chrysanthèmes abandonnés, de ses vingt-six ans, de sa porte close.

Il est descendu à sa station, est remonté vers la surface.

Lair était froid, mousseux, annonçait la première neige qui tardait.

Étienne sest arrêté, a levé les yeux au ciel.

Un ciel tout simple, gris, ordinaire.

Il est reparti vers son studio.

***

Cette nuit-là, vers deux heures, il fixait le plafond, incapable de dormir. Les rideaux moutarde laissaient filtrer un peu le lampadaire, le frigo ronronnait. Toujours cette routine, depuis un mois.

Et puis un souvenir lui est revenu.

Huit ou dix ans plus tôt, on était partis chez mes parents, dans leur maison en Bourgogne. Un soir, assis sur la terrasse, on buvait du thé, en silence, avec la forêt au fond du jardin. Je ne disais rien, lui non plus. Mais cétait un joli silence, doux, vivant : rien besoin de dire.

Il sétait dit ce soir-là : « On est bien ».

Mais il ne lavait jamais dit.

Il avait oublié, jusquà ce moment.

La neige commençait, hésitante, derrière les carreaux.

Le silence sinstallait.

***

Au matin, il sest levé, a mis leau à chauffer, puis sest dit quil lui fallait de vraies tasses. Celles de lappart étaient ébréchées, immondes.

Il a pensé à appeler Aurélien.

Puis au boulot il fallait se remettre à jour, la clôture du trimestre arrivait.

Et puis à moi, surtout cette phrase : « Jétouffais aussi. »

Il nen savait rien. Ou alors, il le savait mais ny pensait pas. Jétais là, je faisais, il ne se demandait jamais si jaimais ça, si jen voulais autant que lui. Le quotidien quil croyait prison, cétait peut-être ma prison aussi, mais moi jy repassais ses chemises.

La bouilloire sest mise à siffler.

Il a versé le thé dans la vielle tasse, sest installé à la table.

La neige tombait vraiment, une belle neige blanche, qui restait sur la fenêtre.

Il a pris son téléphone, cherché le prénom : Aurélien.

Il a failli ranger le téléphone.

Finalement, il a appelé.

Aurélien, cest papa. Je tappelle comme ça, sans raison. Ça va ?

Oui, papa, un peu surpris, mais oui

Et toi, comment vas-tu ?

Ça va. Il neige chez vous ?

Ça commence à tomber ici aussi.

Un bon silence. Un silence vivant.

Papa ?

Oui ?

Comment tu vas, vraiment ?

Étienne a regardé la fenêtre. La neige tombait, silencieuse, rien nétait clair.

Je cherche, dit-il en souriant.

Appelle si besoin, répondit Aurélien.

Toi aussi, pas juste à Noël !

Promis.

Ils ont raccroché. Étienne a fini son thé, pensif. Cétait un bon thé.

Dehors, la neige continuait.

***

Moi, à lautre bout de Paris, jobservais la neige aussi. Ma tasse de café chaude dans les mains. Ludovic était déjà reparti ; il navait jamais dormi là, cétait notre pacte tacite. Pas de précipitation, on disait.

Je pensais à Étienne sans tristesse, ni rancune, juste comme à quelquun qui a beaucoup compté. Je limaginais devant la porte, son bouquet, son air perdu, avec ce visage qui trahissait des années de certitudes soudain bousculées, mais pas forcément changées.

Je ne ressentais plus de colère. Au début, javais été enragée, mais de manière feutrée, sans que ça ne sorte. Il navait jamais demandé si jétouffais aussi, si javais besoin de changer, moi. Il avait trouvé la routine pénible, mais en réalité, cétait moi qui la faisait tourner. Lui, il sennuyait, moi je navais pas le luxe dy réfléchir.

La colère sétait envolée. Restait une autre énergie, plus douce mais solide.

Jai écrit à Zina : « On fait yoga demain ? » Elle a répondu dans la minute : « Jattendais que tu proposes ! »

Jai souri, ai reposé ma tasse.

Par la fenêtre, la neige tombait aussi.

***

Ce soir-là, Étienne a appelé le proprio pour prolonger deux mois. Il est passé acheter de vraies tasses, en a pris trois pour être sûr. Puis il a été au supermarché, pris légumes, poulet, tout pour une soupe. Il a suivi une recette sur son portable, quatre étapes, « saler à votre goût » à la fin.

Il a hésité, goûté, ajouté trop de sel. Mais la soupe était bien.

Pour la première fois, il sest installé une assiette, du pain dans un vrai silence. Mais ce silence-là ne faisait pas peur.

***

La vie a continué, comme toujours. Je continuais le yoga, voyais Ludovic de temps en temps, il était bien, il ne mobligeait à rien. Étienne, là-bas, cuisinait, passait voir Aurélien, retrouvait parfois Damien et Antoine au bar, maintenant sans femme, restaient plus tard.

Personne na parlé divorce. Pas par principe, juste parce que, voyez, on était fatigués de forcer les choses.

Un jour, je lai croisé au Monoprix de la rue des Lilas. Il scrutait la composition du lait fermenté avec sérieux, comme sil lisait un traité de philo.

Je me suis approchée.

Étienne.

Il sest tourné vers moi. Il avait maigri, le regard plus attentif.

Salut, Élodie.

Tu as lair en forme.

Toi aussi.

On est restés lun devant lautre.

Tu prends du lait fermenté ? jai demandé.

Je cherche le meilleur.

Celui-ci est pas mal, jai désigné le pot.

Merci.

On a payé chacune nos courses ; on sest retrouvés dehors.

Bon, a-t-il dit. Salut.

Salut, ai-je souri.

Jai pris à droite, lui à gauche.

Rating
( No ratings yet )
Like this post? Please share to your friends: