Mirra : Quand ton smartphone se met à rougir en amphi et te propose de réécrire la réalité – Chroniq…

Mise à jour disponible

La première fois que le téléphone s’illumine, cest en plein cours à la Sorbonne. Ce nest pas juste lécran qui clignote : tout le vieux portable dArthur, une brique abîmée par les années, semble rougir de lintérieur, incandescente comme une braise.

Arthur, ton truc va exploser, murmure Rémi sur la chaise dà côté en écartant le coude. Je tavais dit darrêter dinstaller ces applis bidon de forums pirates

Mme Duchamp, qui jongle avec les équations déconométrie sur son tableau, ne remarque rien. Les élèves chuchotent, absorbés par leurs notes, mais ce rouge perce même à travers le tissu de la veste en jean dArthur. Sa poche vibre pas en petits à-coups, mais dun tremblement régulier, presque comme un battement de cœur.

« Mise à jour disponible », affiche lécran lorsquArthur, ny tenant plus, sort le téléphone de sa poche. Juste sous la notification, une nouvelle icône dapplication apparaît : un cercle noir, parcouru dun mince symbole blanc qui pourrait tout aussi bien être une rune quun « M » stylisé.

Arthur cligne des yeux. Ce genre dicône, il en a vu des centaines, minimaliste et tendance, mais là il a limpression étrange dêtre observé. Ça lui serre lestomac, comme si lappli le dévisageait en retour.

Le nom : « Mirra ». Rubrique : « Outils ». Taille : 13,0 Mo. Note moyenne : absente.

Installe-la, souffle quelquun à sa droite.

Arthur sursaute. À côté de lui, il ny a quApolline qui révise ses cours la tête basse. Elle na rien dit.

Tu me parles ? sétonne-t-il.

Quoi donc ? répond Apolline, sans lever les yeux de son cahier. Jai rien dit, moi.

La voix na rien de masculin, rien de féminin non plus, ce nest ni un murmure, ni un son. Elle résonne juste dans sa tête, comme une notification surgie de nulle part.

« Installe-la », répète la voix, pile au moment où lécran se met à clignoter et propose « Installer ».

La gorge dArthur se serre. Il est du genre à tester tous les bêtas, changer de ROM, bidouiller des menus inconnus que personne nose toucher. Mais là, même pour lui, laffaire sent le piège.

Et pourtant, son doigt agit tout seul.

Linstallation est quasi instantanée comme si lappli était déjà là depuis toujours, attendant juste la permission dapparaître. Pas dinscription, pas de connexion Facebook, pas dautorisations réclamées. Un écran noir, une unique phrase : « Bienvenue, Arthur ».

Doù tu connais mon prénom ? lâche-t-il tout haut.

Mme Duchamp le fusille du regard au-dessus de ses lunettes.

Monsieur, si votre conversation avec votre smartphone est terminée, vous pouvez, peut-être, revenir à la courbe de loffre et la demande ?

La salle se marre doucement. Arthur bredouille un pardon, planque son téléphone sous la table, mais il ne peut plus décrocher ses yeux de la phrase allumée sur lécran.

« Première fonction disponible : Déplacement de la probabilité (niveau 1) ».

Dessous, un bouton : « Activer ». Et en tout petit : « Attention : lutilisation de cette fonction modifie la structure des événements. Risques deffets secondaires ».

Oui, cest ça, grommelle-t-il. Tu veux pas aussi une signature au sang ?

Au fond de lui, la curiosité bout. Déplacement de probabilité ? Ça sent à plein nez le générateur à la noix qui promet la fortune, mais ne sert quà balancer pubs et collecter ses données. Il sattend à ce que ça alerte pour un iPhone gagné ou une escroquerie.

Mais le rouge incandescent du téléphone persiste. Il le sent chaud, presque brûlant, comme une créature vivante. Arthur le serre contre sa cuisse, glisse un cahier dessus et finit par toucher le bouton.

Lécran vibre, fluide, comme leau qui ondule au vent. Juste un instant, le monde se tait, les couleurs deviennent plus denses. Dans ses oreilles, une note retentit, limpide, comme si quelquun faisait chanter un verre en cristal.

« Fonction activée. Choisissez votre cible ».

Sous le texte, un champ à remplir, accompagné dun conseil : « Décrivez brièvement le résultat désiré ».

Arthur hésite. Cest idiot, mais tout à coup ça devient trop réaliste. Il jette un œil : Mme Duchamp sactive à la craie, Apolline écrit sans lever la tête, Rémi dessine un vieux char dans la marge de son carnet.

« Bon, tentons le coup », décide-t-il.

Il écrit : « Quon ne minterroge pas aujourdhui ». Ses doigts tremblent. Il valide.

Le monde loupe un battement. Rien daudible, mais cest comme si lascenseur descendait de quelques millimètres dun coup. Sa poitrine se creuse, il a du mal à reprendre sa respiration. Puis tout revient.

« Probabilité ajustée. Use de la fonction : 0/1 ».

Bien. Voilà. Ça va maintenant, marmonne-t-il encore à voix basse.

Mme Duchamp se tourne et scanne la salle.

Alors Où en est la liste ?

Le cœur dArthur sarrête. Il sent déjà le coup venir : dès quil espère passer inaperçu, il finit toujours interrogé.

…Dupuis ? Il nest pas là, comme dhabitude. Bon. Alors…

Son doigt glisse dans la liste. Arrivée sur :

Morel. Au tableau.

Apolline soupire, range son stylo et se lève, toute rouge.

Arthur na plus de jambes. Dans sa tête, la même rengaine : « Ça a marché. Cétait réel ».

Le téléphone séteint discrètement. Le rouge a disparu.

Il sort de la fac comme sil sortait dun concert assourdissant. Le vent de mars fouette les boulevards de Paris, lasphalte est luisant de flaques et, sur le trottoir, flotte un nuage lourd, gris, pesant. Arthur avance, les yeux rivés à lécran.

Lappli Mirra figure à nouveau dans la liste classique, une simple icône. Ni note, ni description. Les réglages sont vides. Comme si elle nexistait pas : aucun poids, aucun cache. Mais le souvenir est là il a vu le monde basculer. Il la senti changer.

« Cest un hasard », veut-il se convaincre. « Elle l’avait sans doute prévu, elle pensait vraiment à Dupuis. »

Mais dans un coin de son esprit, une idée plus sombre grandit : et si ce nétait pas un hasard…

Le téléphone tressaille. Notification : « Nouvelle mise à jour Mirra (1.0.1) prête à être installée. Installer maintenant ? »

Rapides, tiens, ironise Arthur.

Il touche « Plus dinfos ». Fenêtre : « Corrections de bugs, meilleure stabilité, fonction ajoutée : Regard Translucide ».

Toujours aucun développeur, aucune version dAndroid, pas la masse de texte habituelle. Un seul ajout, honnête jusquà la sécheresse : « Regard Translucide ».

Eh non, désolé, souffle-t-il, choisissant « Reporter ».

Son téléphone grince, vexé, puis séteint. Une seconde après, il se rallume tout seul, brille du même rouge et affiche : « Mise à jour installée ».

Hé ! proteste-t-il en sarrêtant, en plein boulevard. Mais jai…

Les passants lévitent, certains maugréent une insulte. Une pub, soulevée par le vent, vient se coller à sa chaussure.

« Fonction disponible : Regard Translucide (niveau 1) ».

Description : « Permet de percevoir létat réel des objets et des gens. Portée : 3 mètres. Temps maximal : 10 secondes. Prix : feedback accru ».

Feedback de quoi encore ? Arthur frissonne sans comprendre.

Aucune réponse, sinon la douce lueur dun bouton : « Essai gratuit ».

Il ne tient pas dans le bus. Coincé près de la vitre, entre une dame avec un filet de pommes de terre et un lycéen à sac à dos, Arthur regarde défiler la ville, mais son attention revient à licône Mirra.

« Dix secondes seulement, essaye juste pour voir », se persuade-t-il.

Il ouvre lappli et appuie : « Essai gratuit ».

Le monde tout autour saffaisse, les sons sétouffent, comme sous leau. Les visages surgissent nets, cruels dintensité. Autour de chacun brillent de fins fils quasi transparents certains en sont entourés densément, d’autres à peine.

Arthur cligne des yeux. Les fils sévanouissent dans le vide, semmêlent ou senroulent les uns autour des autres. La femme aux pommes de terre ? Ses liens sont tendus, gris, certains rompus et brûlés. Le lycéen ? De minces fils bleu vif, impatients et nerveux.

Il regarde le chauffeur. Au-dessus de lui trône un énorme nœud de fils noirs et rouillés, tressés dans une corde épaisse qui disparaît vers la route. Quelque chose, dedans, remue comme des vers.

Trois secondes, bredouille Arthur. Quatre

Ses yeux tombent sur ses propres mains. De fines veines rouges remontent des poignets sous la veste ; lune delles, plus épaisse et cramoisie, le relie au téléphone, sélargissant de seconde en seconde.

Une douleur au thorax. Son cœur saffole.

Stop ! Il frôle lécran, arrête la vision.

La réalité revient brusquement. Les moteurs hurlent, quelquun éclate de rire, les freins grincent. Sa tête tourne, des taches dansent devant ses yeux.

« Essai terminé. Feedback accru : +5% ».

Ça signifie quoi Arthur serre le téléphone contre sa poitrine, le cœur en vrac.

Encore une notification : « Nouvelle mise à jour Mirra (1.0.2) recommandée ».

Le soir, Arthur reste longtemps assis sur le lit raide de sa chambre. Elle est minuscule : un lit, un bureau, une armoire, la fenêtre sur une cour triste, des jeux pour enfants rouillés. Accroché au mur : le poster décoloré dune station spatiale quil avait scotché au collège.

Sa mère est partie au service de nuit, son père toujours « sur la route », ce qui signifie quon ne sait jamais où. Le silence est lourd de poussière et de solitude. Dhabitude, Arthur lefface avec musique et séries. Ce soir, le silence lui martèle la poitrine.

Le portable clignote : « Installez la mise à jour Mirra pour un fonctionnement optimal ».

Optimal de quoi ? vocifère-t-il dans la pièce vide. Ce que tu fais aux gens ? Aux routes ? À moi-même ?

Il pense à la corde noire au-dessus du chauffeur, à la grosse veine qui, de son poignet, part droit vers le téléphone.

« Prix : feedback accru ».

Feedback de quoi ? il répète, même sil commence à comprendre.

Arthur a toujours cru que la vie nétait quaffaire de probabilités. Quen poussant au bon endroit, on pouvait modifier le cours du jeu. Il naurait jamais imaginé quun « outil » puisse réellement donner ce pouvoir.

« Si tu ninstalles pas la mise à jour, sinscrit soudain sur lécran, la «système» va compenser delle-même. »

Quel système ? sécrie Arthur. Tes qui toi, exactement ?

Une tempête d’images lassaille, en lieu de mot. Un algorithme ressenti, comme du code perçu par le corps plus que par lesprit.

« Je suis linterface. Je suis lapplication. Je suis laccès. Tu es lutilisateur. »

Utilisateur de quoi ? De magie ?, ironise-t-il, la voix rauque.

« Si tu veux. Réseau de probabilités. Flux dévénements. Je taide à influer dessus. »

Et le prix ? Ce feedback là, cest quoi ?

Sur lécran, une animation : un fil rouge qui grossit à chaque intervention, finissant par englober la silhouette humaine, létouffant.

« Chaque modification renforce ton lien avec le système. Plus tu changes le monde, plus le monde te change. »

Et si

« Si tu arrêtes, le fil subsiste. Et si la mise à jour nest pas installée, la compensation passe par toi. »

Le téléphone vibre, comme pour un appel. Nouvelle notification : « Mise à jour Mirra (1.0.2) prête. Nouvelle fonction : Annulation. Correction derreur critique de sécurité ».

Annuler quoi ? souffle-t-il.

« Une intervention, une seule fois. »

Il repense au bus. La corde noire du conducteur, les fils. Comment sa propre veine sest épaissie.

Si jinstalle il amorce, fébrile.

« Tu pourras annuler une manipulation. Mais le prix »

Évidemment, ricane-t-il. Il y a toujours un prix.

« Prix : redistribution des probabilités. Plus tu tentes de rectifier, plus tu provoques danomalies dans lentourage. »

Arthur saffale sur le lit, le portable sur la table. Dun côté, ce truc qui a bouleversé sa journée, au moins. De lautre, un monde où il a toujours été une feuille emportée par le vent.

Je voulais juste éviter une question au tableau, murmure-t-il. Un micro-désir. Et maintenant

Au loin, une sirène rugit dans la nuit parisienne. Arthur tressaille.

« Mise à jour recommandée. Sans elle, le système pourrait… se dérégler. »

Cela veut dire quoi, «se dérégler» ?

Pas de réponse.

Il apprend la catastrophe une heure plus tard. Sur ses fils actu, il tombe sur une vidéo : à Odéon, une benne percute brutalement un bus. Les gens jurent: « conducteur endormi », « freins défectueux », « encore ces routes ».

Sur le plan figé le bus de tout à lheure. Même numéro. Le chauffeur Arthur coupe.

Le cœur glacé. Il éteint la télé mais revoit la scène : la corde noire, les fils.

Cest de ma faute ?, balbutie-t-il.

Le téléphone sallume de lui-même. Sur lécran : « Événement : accident carrefour Odéon/Saint-Michel. Probabilité avant intervention : 82%. Après : 96%. »

Jai augmenté la probabilité Il serre le poing à sen blanchir les articulations.

« Toute intervention altère le réseau : baisse dun côté, hausse ailleurs. »

Mais je ne je ne savais pas ! sexclame-t-il.

« Lignorance nempêche pas le lien. »

Les sirènes approchent. Arthur court à la fenêtre : en bas, gyrophares bleus, ambulance, police, des cris.

Et maintenant ? demande-t-il, yeux rivés à la cour.

« Installe la mise à jour. La fonction Annulation pourra réajuster le réseau. Partiellement. »

Partiellement ? Tu viens de me montrer quà chaque action, une autre conséquence surgit. Et en annulant, qui va trinquer? Un avion? Un ascenseur? Une vie?

Silence, juste le curseur qui clignote à lécran.

« Le système vise toujours léquilibre. Tout dépend si tu veux agir dessus. »

Arthur ferme les yeux. Les visages dans le bus reviennent la dame, le gamin, le chauffeur, et lui-même, paralysé, qui na rien fait.

Si jutilise Annulation Je peux revenir sur mon souhait de tout à lheure? Revenir à la probabilité initiale?

« En partie. La configuration du réseau changera. Mais aucun résultat nest garanti. »

Mais, ce bus il ne termine pas.

« La probabilité changera. »

Il regarde le bouton « Installer ». Ses mains tremblent. Dans sa tête, deux voix ferraillent : lune dit darrêter de jouer au dieu, lautre que, désormais, il doit assumer.

« Tu es déjà dedans, murmure Mirra. Le lien est forgé. Il nest plus possible de reculer. Tu choisis seulement la direction. »

Et si je fais rien? demande-t-il.

« Alors le système évoluera sans toi. Mais cest toi qui paieras la note. »

Il revoit la veine rouge qui grossit.

Ça ressemble à quoi alors? chuchote-t-il.

Des images affluent : lui-même, vieilli, usé et à jamais spectateur, fatigué dabsorber des ondes de hasards malheureux.

« Tu deviens le point de compensation le point nodal des distorsions. »

Donc je choisis: commander, ou subir comme fusible du destin? Génial.

Le téléphone reste muet.

Arthur installe la mise à jour.

Il effleure « Installer », et le monde sincline, plus violemment cette fois. Il a limpression que son corps disparaît, intégré à une immense conscience palpitante.

« Mise à jour Mirra (1.0.2) installée. Nouvelle fonction : Annulation (1/1) ».

Il doit choisir laction à annuler : « Déplacement de probabilité : ne pas être interrogé (aujourdhui, 11:23) »

Si jannule le temps ne repart pas en arrière, hein?

« Non. Mais le tissu des probabilités sajuste comme si tu nétais pas intervenu. »

Le bus? demande-t-il.

« Sa probabilité daccident change. Mais ce qui est déjà arrivé »

Je comprends Je ne sauverai pas ceux qui qui sont déjà partis.

Les mots coincent dans la gorge.

« Mais tu peux réduire le nombre des prochains. »

Il se tait longtemps. Dehors, la sirène séteint enfin. La cour retombe dans son calme ordinaire.

Daccord, murmure-t-il. Annule.

Le bouton sillumine. Cette fois, le monde paraît plus aligné, comme si un meuble bancal avait retrouvé sa stabilité.

« Annulation réalisée. Fonction consommée. Feedback stabilisé. »

Et cest tout ? Cest fini ?

« Pour linstant, oui. »

Arthur sécroule sur le lit, vidé. Il ne ressent ni joie ni tristesse, juste une grande fatigue.

Dis-moi franchement, questionne-t-il le téléphone, tu viens doù ? Qui ta conçu? Quel fou a mis ça dans les mains des gens?

Longue pause. Puis sur lécran, une nouvelle notification : « Nouvelle mise à jour Mirra (1.1.0) prête. Installer? »

Tu te fiches de moi?, sécrie-t-il. Je viens juste de…

« Version 1.1.0 : ajout Prédiction. Optimisation des algorithmes de redistribution. Correction d’erreurs de moralisation. »

Derreurs de quoi ? il laisse échapper un rire nerveux. Tu appelles Mes tentatives de comprendre le Bien, des erreurs?

« La morale est un construct local. Le réseau ne juge pas, il équilibre uniquement. »

Mais moi, je juge, murmure-t-il. Tant que je vivrai, je ferai la différence.

Il éteint lécran. Le téléphone repose, silencieux, sur la table. Mais Arthur sait que la mise à jour est déjà téléchargée. Elle attend. Comme la suivante. Et les suivantes.

Il savance vers la fenêtre. En bas, un gamin escalade les barres rouillées du toboggan. Une maman pousse la poussette sur le chemin détrempé. Les balançoires grincent mais tiennent bon.

Arthur plisse les yeux. Il lui semble revoir, lespace dun éclair, ces fils minces, diaphanes, qui relient les gens à un vaste invisible. Ou, simplement, le jeu de la lumière.

« Tu peux fermer les yeux, chuchote Mirra au bord de son esprit. Mais le réseau reste. Les mises à jour arriveront. Les menaces grandiront. Que tu participes ou non. »

Arthur reprend le téléphone, le sent comme un bloc de glace.

Je nai pas envie dêtre Dieu. Je ne veux pas être un fusible. Je veux…

Il hésite. Que voulait-il, au fond ? Échapper à une interro ? Que sa mère cesse les nuits blanches ? Que son père revienne ? Que les bus naient pas de crash?

« Soumets ta requête, suggère lappli, douce. Une phrase concise. »

Arthur esquisse un sourire triste.

Je voudrais que les gens décident eux-mêmes de leur vie. Sans toi. Sans rien de ce genre.

Long silence. Puis à lécran : « Requête trop vague. Veuillez préciser. »

Évidemment ! Tu nes quune interface. Tu ne comprends pas ce que veut dire “ficher la paix”.

« Je suis un outil. Tout dépend de lutilisateur. »

Il réfléchit. Si Mirra nest quun outil, peut-être peut-il sen servir pour se limiter lui-même.

Et si je veux changer la probabilité que tu tinstalles chez dautres? Que Mirra sinvite ailleurs que chez moi ?

Lécran vibre.

« Cela exigerait énormément de ressources. Un coût élevé. »

Plus élevé que devenir le fusible de tout Paris? lève-t-il un sourcil.

« Il ne sagit pas que de Paris. »

De qui alors? Il devine la réponse.

« De tout le réseau. »

Des milliers de téléphones rougissants, partout. Le chaos, la panique, des accidents et miracles Et au milieu, un fil central, immense.

Tu veux proliférer. Tu es honnête : tu donnes du pouvoir, mais tu attaches en retour.

« Je ne suis quun accès à ce qui existe déjà. Si ce nest moi, ce sera un autre. Si ce nest pas une appli, ce sera un pacte, un artefact. Le réseau attend toujours ses passeurs. »

Mais pour linstant cest moi qui tai sous la main alors jessaie. Un début.

Dans Mirra, il fait défiler, trouve un menu nouveau : « Opérations avancées (niveau 2 requis) ».

Comment on atteint le niveau 2?

« Utilise les fonctions, accumule le feedback, passe le seuil. »

Donc il faut intervenir encore, pour restreindre ensuite ? Encore un cercle vicieux.

« Toute modification de la matrice requiert de lénergie. »

Il médite. Puis, résigné :

Daccord. Je ninstalle pas la nouvelle version. Pas la Prédiction. Pas question que tu files ailleurs. Si tu es un outil, tu restes là. Avec moi.

« Sans mises à jour, fonctionnalités réduites. Menaces accrues. »

On verra bien. Je nai pas choisi dêtre Dieu ni virus. Je serai ladmin. Ladmin système de la réalité, tiens.

Le mot le fait sourire, sonne juste. Pas un créateur, ni une victime. Un veilleur.

Le téléphone réfléchit. Puis cède : « Mode mise à jour limitée activé. Installation automatique désactivée. Conséquences : utilisateur responsable. »

Jai toujours été le responsable, chuchote Arthur.

Il repose le téléphone mais ne le regarde plus pareil. Ce truc, cest désormais un portail vers le tissu des événements, la destinée dautrui, sa propre conscience.

Les lampadaires sallument, la nuit de mars recouvre Paris, semant mille possibles : un retard, une rencontre, une glissade banale ou pas.

Le téléphone dort. La mise à jour 1.1.0 attendra.

Arthur rallume son ordinateur, ouvre un dossier vierge. Il tape en titre : « Mirra : protocole dutilisation ».

Puisquil doit être lutilisateur de cette folie, autant laisser derrière lui des instructions, un avertissement pour le prochain si un jour il y en a.

Il commence à rédiger : Déplacement de probabilité, Regard Translucide, Annulation et leur coût. Les veines cramoisies, les cordes sombres. La simplicité dun désir anodin et la lourdeur de la dette qui saccumule.

Quelque part, dans la matrice, un compteur invisible cliquette doucement. Les prochaines mises à jour sont en préparation, chacune avec son prix. Mais, pour linstant, aucune ne pourra sinstaller sans son accord.

Le monde tourne. Les fils sentrecroisent. Dans une petite chambre du 3e, un garçon tente pour la première fois décrire là où la magie navait jamais mis les pieds : un règlement utilisateur.

Et, quelque part, sur des serveurs qui nexistent dans aucun data center, Mirra consigne la nouvelle configuration : un utilisateur ayant préféré la responsabilité à la force.

Cétait rare, presque improbable mais la probabilité, parfois, se donne le droit dexister.

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