Michel, franchement, il faudrait que tu ailles consulter un médecin. Vérifier ton cœur, tu vois.
Quest-ce quil aurait, mon cœur ?
Jai bien limpression quil ten manque un !
Tu vois, mon pote, Charly na jamais vraiment compris pourquoi, ce soir-là, la porte de limmeuble celle quil avait poussée des centaines de fois après sa promenade était restée fermée.
Il sest assis là, en face de cette grande porte marron, un peu décrépite, tu vois.
« Peut-être que je me suis trompé dimmeuble » il sest dit. « Non, non, cest bien ici, je reconnais lodeur », sest-il rassuré.
Il se répétait, « Je dois juste attendre. Mon maître se rappellera pourquoi il ma emmené en voiture jusquà la forêt et ma laissé là-bas. Cest un jeu. Mais jai retrouvé le chemin Je lattends donc. »
Il sest mis à neiger, et Charly commençait vraiment à avoir froid à ses pattes. Sa fourrure, dhabitude si douillette, ne lui apportait plus grand-chose contre la morsure du froid.
« Surtout, faut pas penser à la faim. Quand ils vont mapercevoir, quest-ce quils vont être contents ! Et la belle grosse côte de bœuf quils vont me donner »
Le pauvre petit chien, tremblant, sest approché dun tas de neige, sest mis à la lécher pour calmer sa soif. Mais ça gelait encore plus, et il commençait à grelotter comme jamais.
« Bientôt, ils vont me laisser entrer et je pourrai me coller à ce grand radiateur blanc Mais dabord, los. Ensuite la soupe. Et après, je leur grognerai dessus, histoire de montrer que je ne plaisante pas. Non mais, ils mentraînent, je sais. »
« Mais pour retrouver notre cour, jai dû tourner pendant plusieurs nuits. Hier, je me suis faufilé dans limmeuble qui avait la porte ouverte, juste pour avoir un peu chaud. Le matin, cest le coup de pied du concierge qui ma réveillé jai gémi, javais même plus la force de le mordre. »
« Les humains sont bizarres. Quand je me promène en laisse avec mon maître, tout le monde me sourit. Mais tout seul, on me regarde de travers, voire avec dégoût. lui, il ma carrément fichu un coup. Jai encore mal sur le côté. »
Charly est resté immobile des heures devant la porte dentrée, les yeux rivés dessus. Personne ne sortait, personne ne rentrait. Il sest mis à couiner doucement, simaginant déjà bien au chaud, le ventre plein.
« Cest juste une question de patience Encore un peu. »
La neige sest mise à tomber dru, et Charly ne sentait presque plus ses pattes. Il sest couché, roulé en boule. Sa conscience sest lentement éloignée. Il avait accompli sa mission : il avait retrouvé son immeuble. Difficulté ou pas, il pouvait dormir.
Victor Moreau, lui, était resté seul ce soir-là dans son appartement. Il avait un planning chargé : regarder la télé, prendre du thé, encore la télé, de nouveau du thé et puis dormir. Et rebelote. Il navait plus grand-chose de palpitant dans sa vie. Avant, cétait différent !
Conducteur du RER, il emmenait des voyageurs de la banlieue jusquau cœur de Paris. Il faisait partie dun grand organisme, tu vois, un peu comme le système sanguin de la ville et surtout il était utile.
Allez, Victor courage, le printemps arrive ! Je vais repiquer mes plants, on va rouvrir la maison de campagne, et la mauvaise saison sera passée.
Il est allé à la cuisine, a mis leau à bouillir. Avant, il y avait toujours quelquun avec qui bavarder pendant cette attente. Maintenant, tout le monde sétait évaporé, et il avait la désagréable impression davoir été abandonné.
Une fois leau bouillante, il ouvre le placard : plus de thé. Juste la boîte, vide comme sa patience.
Bon sang cest fini, va falloir sortir à lépicerie ! lui vient-il en tête, en se réjouissant presque de cette course.
Vite habillé, Victor descend. Lampoule du palier grille une fois sur deux « faut vraiment que jen achète une nouvelle, sur le chemin du retour », se promet-il.
À peine a-t-il ouvert la porte de limmeuble quil trébuche sur quelque chose il manque de tomber.
Nom dun chien ! râle-t-il. Ce « quelque chose », cétait un chien recouvert de neige, qui ne fondait pas à cause du froid.
Charly ! sécrie-t-il en reconnaissant le chien du voisin du dessus.
Charly, quest-ce que tu fiches là ? Mon pauvre vieux, ça ne va pas attends, je vais sonner chez tes maîtres. Il se précipite au digicode, tape le numéro de lappartement de Charly : personne ne répond. Il sonne chez les voisins, quelquun décroche.
Bonjour, cest votre voisin. Vous savez où sont partis les gens du 64 ? Leur chien va mourir de froid, là devant lentrée !
Ils sont partis. Une histoire de divorce, je crois, lappart est à vendre.
Sacré nom dun pipe, merci.
Victor enlève sa doudoune, enveloppe Charly dedans. Il balaye la neige sur sa fourrure, le prend dans ses bras et le pose près du radiateur dans le hall.
Pois de la maison, il tambourine à la première porte du palier. Cest la voisine, Nina, qui ouvre.
Victor, ça va ? Quest-ce qui sest passé ?
Nina, cest le chien Pourriez-vous chercher le numéro dun vétérinaire et appeler un taxi ?
Allô, Hélène ?
Oui, cest qui ?
Votre voisin du 72, Victor Moreau. Nina ma passé votre numéro.
Ah, bonsoir.
Cest pour Charly.
Ah, il faut voir avec Michel pour ce fichu chien. Moi, je nen voulais pas, de cette bête stupide.
Oui, mais nous sommes chez le vétéri
Victor, ce type-là était incapable de payer le crédit et il a quand même pris un chien ! Ça fait des années que je portais la famille à bout de bras. Je lui ai demandé de sen débarrasser et même ça, il na pas réussi ! Bonne soirée !
Il finit par appeler Michel.
Michel ? Cest Victor, lancien voisin. Charly est rentré à la maison !
Vous vous trompez, notre Charly sest perdu en forêt.
Je te dis que cest lui !
Non, cest impossible.
Tu sais, on ne traite pas les animaux comme ça
Je ne comprends pas ?
Bien sûr que si ! Je suis bien content de ne plus avoir des voisins comme vous.
Quelques mois plus tard, Charly avait pris ses marques chez Victor. Il avait perdu les bouts de ses oreilles avec le froid, il marchait encore difficilement sur deux pattes, mais il sétait adapté.
Charly avait compris que ce nétait pas un jeu. Enfin, pas un jeu pour lui, mais un jeu cruel entre adultes, où le but était de le faire « disparaître ». Pour de vrai.
Il avait aussi pigé quil avait un nouveau maître, un vrai. Victor le sortait trois fois par jour. Lui, il nétait pas tout jeune, alors Charly lobligeait à trottiner pour ne pas quil reste avachit devant la télé.
« Ils sont drôles, les humains Avant, ils me souriaient, mais mont presque laissé mourir. Lui, il râle sans arrêt, mais au fond, il est tendre et attentionné. Pas bête, Charly : à ceux-là, je mordais, et lui, je laime ! »
Un matin, on frappe à la porte de Victor.
Victor, cest Michel Jhabite avec une nouvelle compagne, elle a une fille, la petite veut un chien. Je peux récupérer Charly ? Excuse-moi pour tout, combien je te dois pour le véto ?
Michel, franchement, je ne vous comprends pas
Cest la vie, javais du mal à joindre les deux bouts, et
Tu sais, le chien, il sen fiche que tu sois riche ou pauvre Charly sest perdu en forêt.
Mais, Victor, il est là, sur le tapis !
Non, ça, cest Norris. Charly, tu las perdu.
Charly, viens ici !
Le chien na pas bougé. Il a juste montré les dents.
Michel, tu devrais aller faire un check-up va voir un docteur pour ton cœur.
Quoi, il y a un problème avec mon cœur ?
À mon avis, ten as pas !
Et toi, ten penses quoi, franchement ? Tu laisserais partir Charly ? Laisse ton avis, mets un cœur si ça ta touché !