— Michel, il est temps. Je vous conseillerais d’aller consulter un médecin. Faire vérifier votre cœur. — Qu’y a-t-il qui ne va pas avec mon cœur ? — J’ai l’impression que vous n’en avez pas !

Michel, il serait temps daller voir un médecin. Je vous conseille de faire vérifier votre cœur.
Quest-ce qui ne va pas avec mon cœur ?
Il me semble que vous nen avez pas du tout !

Jétais déconcertée ; pourquoi la porte dentrée de limmeuble où nous rentrions si souvent de balade était-elle soudain fermée ?
Je me suis assise, bien droite, face à cette vieille porte marron râpée.

Peut-être que je me trompe après tout ? ai-je pensé. Non ! me suis-je convaincre fermement. Lodeur ne trompe pas cest bien ici.

Il faut juste un peu patienter. Mon maître va bien finir par se rappeler pourquoi il ma emmenée si loin en voiture, dans cette forêt, et my a laissée. Cest un jeu ! Mais moi, jai retrouvé la maison. Maintenant, jattends !

La neige a commencé à tomber. Mes pattes gelaient de plus en plus ; tout mon corps tremblait de froid, le poil ne me suffisait plus.

Surtout, ne pas penser à la faim. Ils vont bien finir par me voir, et là, ils seront fous de joie. Peut-être même quils me donneront un bel os juteux

Frigorifiée, je suis allée grignoter un peu de neige pour calmer ma soif, mais cétait pire, javais encore plus froid. Quest-ce qui pourrait être pire que ça ?

Ils vont bien finir par me laisser rentrer, et alors je pourrai me coucher juste à côté du grand radiateur blanc. Mais dabord los. Puis la soupe. Et ensuite, je grognerai pour leur rappeler que je suis la gardienne. Cest un entraînement, je le sais bien.

Jai cherché la cour de notre immeuble pendant plusieurs nuits. Hier, jai réussi à me faufiler par une porte laissée entrouverte, pour me réchauffer. Ce matin, je me suis réveillée avec un coup de pied du concierge. Jai gémi, trop faible pour le mordre.

Les humains sont étranges. Quand je suis en laisse avec mon maître, chaque passant me sourit, me salue. Mais seule, ils me regardent avec dégoût, et lautre ma carrément bousculée. Maintenant, jai mal au flanc.

Jai fixé la porte de limmeuble des heures durant. Personne nentrait ni ne sortait. Je me suis mise à gémir doucement. Dans mon esprit, j’étais déjà rassasiée et au chaud.

Il suffit juste dattendre encore un peu. Un tout petit peu.

La neige sest mise à tourbillonner. Je ne sentais presque plus mes pattes. Je me suis roulée en boule. Peu à peu, ma conscience sest envolée loin, très loin. Javais accompli ma mission. Oui, cétait difficile, mais javais retrouvé mon immeuble. Jétais fière. Je pouvais dormir, maintenant.

Victor Michel, seul dans son appartement, menait une vie rythmée de petits plaisirs routiniers : regarder la télévision, boire du thé, re-regarder la télévision, reboire du thé, puis dormir, se relever, et recommencer. Rien de plus nétait prévu pour aujourdhui, ni même pour les années à venir. Avant, cétait différent quel changement !

Conducteur de RER, il transportait les gens de la banlieue au cœur de Paris. Il était une veine essentielle, indispensable. On avait besoin de lui autrefois.

Bientôt le printemps, pensait-il pour se rassurer. Je vais planter mes semis, la saison des jardins arrive Il ne reste plus quà traverser lhiver !

Il partit à la cuisine, mit la bouilloire en route. Avant, en attendant que leau chauffe, il aimait bavarder, rouspéter un peu. Maintenant, il se sentait dupé, pressé, abandonné.

Quand leau a bouilli, Victor Michel ouvrit larmoire à la recherche du thé. Rien, juste la boîte vide.

Ah zut ! Fini le thé. Faut que jaille en acheter ! pensa-t-il, soudain presque enjoué. Rapidement, il shabilla et sortit.

Lampoule sur le palier est grillée Ou alors encore volée, marmonna-t-il. Il faudrait la changer en rentrant.

À peine avait-il passé la porte quil buta sur quelque chose. Il faillit tomber.

Nom dun chien ! grommela-t-il. Il se pencha : cétait un chien, recouvert de neige tassée. La neige ne fondait même plus sur lui.

Charly ! Victor Michel reconnut le chien du voisin.

Charly, quest-ce qui tarrive ? Ce nest pas vrai, tu vas mal Attends, je vais appeler tes maîtres. Il courut vers linterphone, mais personne ne répondit à létage du chien. Il appela des voisins. Eux, répondirent.

Cest votre voisin qui vous parle. Vous savez où sont ceux du soixante-quatrième ? Leur chien gèle devant limmeuble !

Ils ont déménagé, apparemment. Divorce, paraît-il. Lappartement est à vendre.

Incroyable Merci.

Victor Michel retira son manteau, le posa sur la neige à côté du chien, brossa délicatement la neige de ses gants et installa Charly sur la doudoune. Le chien semblait ne plus respirer.

Bon sang Charly, souffle !

Il le traîna à lintérieur, tout contre le radiateur. Il caressa le poil glacé. Puis, il alla tambouriner à la première porte du rez-de-chaussée. Cest sa voisine, Ninon, qui ouvrit.

Victor, quest-ce quil se passe ?

Ninon, le chien Sil vous plaît, trouvez-nous vite un vétérinaire et appelez un taxi.

Allô, Hélène ?

Oui, qui cest ?

Votre voisin, Victor Michel, du soixante-douze. Ninon ma passé votre numéro.

Bonjour Victor Michel.

Cest au sujet de Charly.

Il faut voir ça avec Michel. Moi, ce chien stupide, je ne lai jamais voulu.

Euh Nous sommes chez le vétérinaire

Victor Michel, ce bon à rien nest même pas fichu de payer le crédit et en plus il a voulu garder ce chien. Vous savez que ça fait des années que je moccupe de tout ? Je lui ai demandé de sen débarrasser même ça il na pas géré ! Bonne journée !

Allô, Michel ? Cest Victor Michel. Votre ancien voisin. Charly est revenu à la maison !

Il y a une erreur. Notre Charly sest perdu en forêt.

Je suis certain que cest lui !

Cest impossible.

On ne devrait pas traiter les animaux ainsi.

Je ne comprends pas !

Si, tu comprends très bien. Cest mieux ainsi ; je préfère ne plus avoir de voisins comme vous.

Charly habite chez nous depuis déjà plusieurs mois. Il a perdu le bout de ses oreilles et il boite un peu sur deux pattes, mais il sadapte.

Charly a enfin compris que ce nétait pas un jeu. Cétait le jeu cruel de deux adultes où il devait simplement obéir à lordre : « disparais ». Cette fois, pour de bon.

Il a aussi compris quil avait désormais un nouveau maître. On sort trois fois par jour, je ne suis plus jeune, mais Charly moblige à faire un peu dexercice, mempêche de rester vissé devant la télévision.

Ces humains sont vraiment étranges. Les anciens avaient lair souriant, mais ils mont presque laissé mourir. Le mien râle tout le temps, peste sans arrêt mais, au fond, il est attentionné et plein de bonté. Charly nest pas bête : certains, il fallait les mordre, celui-ci, il faut laimer !

Un jour, on a frappé à ma porte.

Victor Michel, cest Michel. Je vis maintenant avec une nouvelle compagne. Elle a une fille qui voudrait un chien. Je peux reprendre Charly chez vous ? Excusez-moi pour tout ce qui sest passé. Combien vous dois-je pour le vétérinaire ?

Michel, je ne vous comprends pas.

Ça sest passé comme ça Je ne gagnais pas assez et

Mais un chien sen fiche, de ton salaire Charly sest perdu en forêt.

Victor Michel, regardez, il est là, sur son tapis.

Non, celui-là, cest Norris. Charly, tu las perdu.

Charly, viens !

Le chien leva à peine la tête, sans quitter son panier. Juste un petit grognement, les dents prêtes.

Michel, il serait temps daller consulter. Faites vérifier votre cœur.

Mais quest-ce quil a, mon cœur ?

Il me semble tout simplement que vous nen avez pas.

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