Mets-le dehors. Jai retrouvé le chat du voisin sous la neige, sa maîtresse a refusé de le sauver
Sophie a toujours été méfiante envers le chat du voisin, sans jamais éprouver de haine pour les félins. Mais ce gros tigré effronté avait réussi un jour à la sortir sérieusement de ses gonds.
Cest lhistoire de limportance de rester humain, peu importe les circonstances.
Cet été-là, le chat du voisin, Gustave, avait pris lhabitude de transformer les potagers voisins en litière personnelle. Je lai surpris plusieurs fois dans mon petit carré de jardin, grattant la terre méthodiquement comme un archéologue amateur. Je criais et courais après lui, mais il senfuyait, imperturbable. Ma petite maison était héritée de ma grand-mère, bien située dans la banlieue de Lyon, à seulement quelques minutes du centre-ville.
Dès quon séloignait de la rue principale, on était plongé dans une vraie ambiance de village. À larrêt du car, la ville revenait au pas de la porte. Du vivant de ma grand-mère, jadorais my rendre. Même après son départ, jeffectuais de fréquentes visites le week-end : jy amenais parfois des amies, on chauffait le sauna, grillait quelques merguez, ramassait des fruits rouges. La forêt voisine regorgeait de cèpes en une heure de balade. Calme, air pur, espace tout ce quil faut pour se ressourcer. Ma cousine Justine, fille de loncle Henri, habitait aussi le village. Depuis toujours une amie très proche : potager, baignade dans le Rhône lennui navait pas sa place.
Jy cultivais quelques rangs de radis et de salades, de la ciboulette dans un coin. Un potager minuscule mais à moi. Cest précisément ce patrimoine que Gustave venait « exploiter » avec fracas. Jai fini par me plaindre à la maîtresse de Gustave, madame Germaine. Elle a haussé les épaules, agacée, en me lançant : « Eh bien quest-ce que tu veux que jy fasse? Jvais pas le surveiller en permanence, non! Balance-lui une bûche, puisquil téchappe! ».
Cette rudesse sexpliquait simplement : Gustave était le chat de feu son mari, Monsieur Fernand. Germaine na jamais apprécié les chats, se déclarant passionnée uniquement par les chiens. Mais quand son mari est décédé, Gustave lui est resté par inadvertance.
Gustave se débrouillait tout seul. Il attrapait les souris, parait-il même du poisson dans la Saône. Avant, il accompagnait toujours son maître à la pêche. Tout ce qu’il demandait, cétait un toit et un coin de cheminée pour attendre le retour des beaux jours.
Ce fut donc la guerre avec Gustave. Jessayais de discuter, de marchander, même de lappâter avec des gourmandises du marché couvert. Rien Gustave boudait les friandises de la ville, me lançant de loin un regard méfiant, refusant de sapprocher à moins de cinq mètres.
Un jour, à bout de patience, je lai arrosé au jet deau glacée. Un autre, je suis sorti désherber avec un sifflet sitôt le contrevenant repéré entre les rangs, je me suis mis à courir derrière lui tel un arbitre de foot, sifflant à tout-va. De retour sur ma terrasse, je me suis effondré de rire en me rappelant comment Gustave, dun saut par dessus la clôture, sest retourné avec un regard de reproche, comme pour dire : « On na pas signé pour ça, cest pas du jeu ! », puis la queue dressée, il a disparu dans la haie.
Madame Germaine, qui observait ces scènes derrière sa palissade, riait de bon cœur. Surtout que son vœu secret sétait exaucé sa fille lui avait confié pour les vacances une petite chienne yorkshire, Bijou, qui occupait désormais tout son temps. Mon problème de potager fut résolu lorsque jamenai trois sacs de copeaux et en versai un tas dans un coin désert du jardin sous les orties.
Gustave apprécia le geste désormais, il faisait ses « fouilles » là bas et cétait la paix. Mais je finis par remarquer quil mespionnait : depuis les buissons, la toiture ou à travers les planches de la clôture. Un soir, en sortant tard, je faillis mévanouir en croisant deux yeux brillants dans lobscurité. Jai hurlé, tout le village a dû mentendre. Avec Gustave, je gardais une distance prudente impossible de prévoir doù il apparaîtrait.
Je suis resté dans la maison jusquà lautomne, puis ai repris les cours à la fac, ne revenant que les fins de semaine.
Et lors dune de ces visites, un matin, jai aperçu un monticule enneigé sur le perron. Cétait Gustave : un énorme chat recroquevillé sous une fine couche de poudreuse, des glaçons suspendus à ses moustaches. Il ne sest pas redressé, na même pas daigné relever la queue, juste épaules voûtées, gorge baissée. Lorsque jai enlevé la neige, aucune réaction. Je lai caressé, il a entrouvert la bouche sans un son a essayé de miauler mais on nentendait même pas le souffle de sa voix.
Je lai aussitôt ramené dans la maison, enveloppé dans un plaid, jai réchauffé sa tête, fait fondre la glace avec une serviette chaude. Il ne résistait pas il nen avait plus la force. Après lavoir installé avec des bouteilles deau chaude, je me suis précipité chez madame Germaine.
La réponse fut catégorique : « Il vit dans la remise désormais. Il a pissé partout dans la maison, ce sagouin! Je lui ouvre plus jamais la porte! ». Avec larrivée de Bijou, Gustave avait commencé à attaquer la petite chienne et à marquer son territoire. Pour préserver la paix, la maîtresse lavait exilé.
Lété, il avait survécu. Mais lhiver dans la remise non isolée fut terrible. Jai essayé de convaincre ma voisine : autrefois il chassait, maintenant il ne restait que neige et gel. Peine perdue : « Je lui mets des croquettes dans une vieille gamelle, il na quà manger, et boire la neige! Il ne va pas en mourir! Balance-le dehors! ».
En rentrant chez moi, jai compris que Gustave nétait pas venu sur mon porche par hasard. Il cherchait refuge. Ne recevant aucune pitié de sa maîtresse, il venait vers celui avec qui il sétait bagarré tout lété.
Jai appelé tous mes amis pour savoir si quelquun voulait dun chat. Aucun volontaire. Justine suggéra la grange avec la vache et les cochons; ce serait plus chaud que dehors, mais elle ne pouvait pas le prendre, ils avaient déjà deux chats.
Gustave, réchauffé, sortit du plaid, fit un tour avec lenteur, effleura ma jambe et sassit en face de moi, yeux dans les yeux comme sil comprenait que son sort se jouait là. Jai soupiré et appelé ma mère. Elle na jamais voulu danimaux à la maison, mais en pensant à la gentillesse de feu Monsieur Fernand, qui aidait souvent ma grand-mère, elle sest attendrie. Elle se rappela comme il partageait toujours son poisson, avec Gustave à ses pieds, fidèle compagnon. Elle a même eu les larmes aux yeux, émue du sort réservé au vieux chat mal-aimé.
La décision simposa.
Jai acheté une caisse de transport au supermarché du coin, installé doucement Gustave à lintérieur, et nous sommes partis pour Lyon. Une nouvelle vie souvrait à lui.