Jai une histoire à te raconter, tu ne vas pas en revenir Imagine-toi dans un village de la campagne française, pas loin de Tours. Dans une vieille maison héritée de ma grand-mère, jadorais passer mes week-ends et mes étés quand jétais plus jeune, ramener des copines, faire un feu dans la cheminée, partir ramasser des champignons en forêt, tu vois le tableau: le calme, lair pur, le vrai bonheur. Dans cette même rue, il y a ma cousine, Margaux lenfance ensemble, la rigolade, la pêche à lépuisette dans la rivière, zéro temps pour sennuyer.
Mais le grand sujet là-bas, cétait le chat du voisin, cet énorme tigré un peu frimeur, que tout le monde surnommait Gustave, même si officiellement il sappelait Aristide. Je dois tavouer que jétais un peu méfiante avec lui au début, sans être anti-chats, hein! Mais Gustave, il était exceptionnellement sans gêne. Un été, voilà quil décide de prendre mes plates-bandes pour sa litière personnelle. Je le surprends plus dune fois en train de gratter la terre sérieusement, comme sil excavait un trésor. Je lui criais dessus, il sen moquait royalement et filait en trottant, la queue en panache Je tassure, cétait devenu la guerre.
Ma maison de campagne, elle est petite mais cosy, avec un joli bout de terrain. Jy fais pousser des radis, de la ciboulette, tu vois, de quoi agrémenter les salades lété. Mais voilà, Gustave sen fichait, et cétait son terrain de jeux. Jen parle à la maîtresse de Gustave, Madame Florence. Elle me regarde et souffle fort: «Quest-ce que tu veux que jy fasse, moi? Je vais pas surveiller ce chat toute la journée! Balance-lui une bûche si tarrives pas à lattraper!» Elle, les chats, cétait pas du tout son truc. Son mari, feu Monsieur Antoine, était un amoureux des félins, mais Florence, elle, cétait les chiens ou rien! Mais au décès du mari, Gustave est resté avec elle, un peu malgré elle à vrai dire.
Mais Aristide, lui, il gérait. Il attrapait les mulots, et on raconte même quil piquait les poissons quand Antoine partait à la pêche. Il lui fallait juste un coin chaud pour passer les nuits froides ou la pluie.
Avec Gustave, jai tout essayé. Je lui ai parlé, tenté la douceur, même les croquettes gourmet de la ville, rien à faire. Il me regardait de loin, méfiant comme tout, jamais à moins de cinq mètres. Un jour, je lai surpris à arroser mes semis et, exaspérée, je lai aspergé deau froide au tuyau darrosage. Une autre fois, jai essayé de leffrayer en soufflant dans un sifflet de sport et en courant après lui entre mes salades comme un arbitre de football. Il a sauté la clôture, ma jeté un regard Genre, «Ah vraiment? On en est là?» Puis il est parti dignement, queue en lair, se cacher dans le buisson.
Florence me regardait de son côté du grillage, se marrait doucement, surtout depuis quelle avait eu LE chien de ses rêves: sa fille lui avait prêté leur minuscule chienne, Prune, une petite Yorkshire qui la suivait partout. Depuis, les chats, cétait vraiment plus sa priorité. Pour la frontière du potager, jai décidé de faire simple: jai étalé trois sacs de sciure ou de copeaux dans un coin du jardin, là où il y avait que des orties. Gustave a pigé direct et nest plus jamais allé ailleurs pour ses petites affaires. Jai poussé un gros soupir de soulagement! Mais il continuait à mobserver depuis le sommet du toit, à travers une fente du portail, caché derrière le pommier, toujours à guetter je ne sais quoi. Parfois, la nuit tombée, jentendais du bruit sur la terrasse, je sortais et bam! deux yeux dans la pénombre. Frayeur assurée.
Bref, lété est passé. Ensuite, avec la reprise des cours à la fac, je revenais surtout le week-end. Et puis, un matin de décembre, en rentrant pour un court séjour, je sors sur le perron et je remarque sous une fine poudre de neige une grosse boule immobile. Cétait Gustave: glacé, couvert de neige, les moustaches transformées en stalactites. Il bougeait à peine, la tête basse, même pas la force de miauler, juste un souffle, le regard triste. Il ma tellement fait mal au cœur Je le prends délicatement, je le rentre dans la maison, lemmitoufle dans un plaid, réchauffe ses moustaches avec une serviette chaude. Il ne résiste même pas, il est épuisé.
Après lavoir installé au chaud, je fonce chez Florence. Et là, elle menvoie balader direct: «Depuis larrivée de Prune, ce fichu chat attaque la chienne et fait pipi partout dans la maison, je veux plus en entendre parler! Quil retourne dans la grange, cest là quil vit maintenant. Et sil nest pas content, eh ben, quil aille voir ailleurs!» Japprenais quelle ne le voulait même plus dans le garage: elle déposait juste des croquettes dans une vieille casserole, et voilà. Rien à faire, elle ne voulait plus du chat à la maison.
En rentrant, jai compris: il était revenu vers moi parce quil cherchait du secours, il nattendait plus rien de Florence. Il avait même préféré tenter sa chance chez «lennemie» du potager Jai pensé à tout: des coups de fil à droite, à gauche, pour savoir si quelquun voulait dun chat mature, un rien sauvage, mais personne, bien sûr. Margaux voulait bien linstaller dans la grange avec la vache et le cochon mieux que rien mais pas possible de laccueillir dans la maison, ils avaient déjà une chatte et un matou.
En tout cas, Gustave sest vite remis, il est sorti du plaid, a fait un petit tour du salon, sest approché de moi et sest assis face à moi, plantant son regard dans le mien, lair grave. Comme sil savait que sa vie dépendait de moi. Jai soupiré, jai appelé ma mère. Elle, les animaux à la maison, cétait pas trop son truc non plus: «Cest sale, ça miaule» Mais quand je lui ai rappelé à quel point Monsieur Antoine était gentil avec tout le monde, et comme le chat tenait compagnie à ma mamie Elle sest attendrie, elle en a même eu les larmes aux yeux en pensant au pauvre animal vieilli, rejeté, qui navait plus personne.
On a pris la décision: jai acheté un grand panier en plastique, bien douillet, et jai emmené Gustave en ville, à Tours. Cétait le début dune nouvelle vie pour lui. Et je crois quil savait quon lui offrait une seconde chance.