Mes camarades de classe mappelaient « Princesse Balai », tout ça parce que mon père est le concierge du lycée. Pourtant, lors du bal de promo, six petits mots ont suffi pour leur tirer des larmes.
Dès mon arrivée au lycée, je suis devenue la cible des ricanements. Mon père, Serge, entretenait les couloirs du lycée Jean Jaurès à Poitiers. Il astiquait le carrelage, vidait les poubelles, restait après les matches de hand pour réparer ce que les autres cassaient sans jamais sexcuser. Oui, cest mon père.
Dans les premiers jours de la seconde, un garçon nommé Lucas glapit dans le couloir, alors que jétais devant mon casier :
« Hé, Solène ! Tu gagnes des points si tu salis, ou comment ça marche ? »
Rires.
« Princesse Balai ! »
Je riais aussi. Si on rit avec eux, ça ne peut pas blesser, nest-ce pas ?
Mais alors je nétais plus Solène.
Jétais la fille du concierge.
« Princesse Serpillère. »
« Mademoiselle Chiffon. »
« Bébé-Poubelle. »
Je supprimai tous mes selfies avec lui en bleu de travail, plus de « Fière de mon papa » en légende, plus de photo Instagram à lheure du café.
À la cantine, un type lança :
« Ton daron, il viendra avec une ventouse au bal, histoire quon ninonde pas les toilettes ? »
Éclats de rire.
Je fixais mon plateau, faisant comme si mes oreilles ne brûlaient pas.
Le soir-même, je fis disparaître toutes traces de lui sur mes réseaux.
Au lycée, sil croisait ma route, il criait toujours doucement :
« Tout va bien, ma grande ? »
Javais honte de méloigner. Javais 14 ans, et la trouille dêtre la risée.
Mon père ne disait rien.
Les gosses fonçaient sur son chariot. Ils faisaient tomber ses panneaux « Sol Glissant », criaient :
« Hé Serge, tas sauté une tache ! »
Il ramassait, sans ciller, et continuait sa ronde.
À la maison, il demandait si tout allait bien.
« Oui, papa, tout va bien au lycée. »
Il me lançait ce regard doux, sur le point dinsister, puis lâchait.
Maman était morte dans un accident de voiture, quand javais neuf ans.
Après ça, papa prenait toutes les heures sup : soirs, week-ends, nimporte quoi pour tenir.
Je le trouvais souvent à minuit, sous la lumière de la cuisine, entouré de factures et de son vieux Casio.
Arriva la saison du bal de promo : le délire.
Conversations sur les robes, limousines, plans pour squatter la maison au bord du lac.
« Tu viens, Solène ? » demandaient mes amies.
« Non, franchement, ce bal, cest ringard. »
Jai fait genre, javais pas le cœur qui tirait.
Un après-midi de mai, Madame Leroux, la conseillère dorientation, me convoqua.
« Ton père était encore là tard, tous les soirs, cette semaine. »
Je me suis assise, croyant à un laïus sur lavenir.
Elle croisa les mains.
« Il a aidé à accrocher les guirlandes, installer les spots, tout ça. »
« Mais cest pas juste son métier ? »
Elle secoua la tête.
« Pas les décorations. Il a fait ça bénévolement, pour les élèves. »
Quelque chose me serra la poitrine.
Le soir-même, je retrouvai papa à la table, lair absent, murmurant :
« Les billets le smoking peut-être que la robe de Solène, si »
Dun geste, jattrapai le carnet.
« Tu fais quoi ? »
Il sursauta, referma le cahier comme un secret.
« Je veux juste voir si je peux toffrir une belle robe, si jamais tu changes davis. Pas de pression ! Je ferai un extra si jamais, tinquiète pas. »
Jai lu les lignes griffonnées au stylo :
LOYER – COURSES – GAZ – BILLET BAL ? – ROBE SOLÈNE ?
« Papa »
Il eut un sourire coupable.
« Tes pas obligée dy aller, je voulais juste que tu puisses choisir. Pour largent, on se débrouille. »
« Je veux y aller. »
Il sest figé.
« Tu veux, vraiment ? »
« Oui. »
Un sourire lent apparut sur son visage.
« Alors on va le faire, ce bal. »
On fit deux bus jusquà un Emmaüs en périphérie.
Jai trouvé une robe bleu nuit, simple mais qui mallait bien.
Pas de strass, ni de jupon gonflant : juste moi.
Je suis sortie de la cabine, ai tourné sur moi-même.
Il a dégluti.
« On dirait ta mère. »
Jai senti ma gorge se nouer.
Il a dit au vendeur :
« On la prend. »
Le soir du bal, il tapota à ma porte.
« Prête ? »
Il portait son costume noir habituel, un peu trop large aux épaules.
Dans la vieille Twingo qui faisait des bruits étranges, il demandait :
« Tu stresses ? »
Moi, un peu.
« Rappelle-toi, personne nest meilleur que toi, hein. Juste certains avec des bagnoles qui brillent plus. »
Devant le gymnase transformé en salle étoilée, je sortis.
Je les entendis tout de suite :
« Eh, cest pas la fille du concierge ?
Tu rigoles, elle a vraiment osé venir ? »
Je relevais la tête.
Et là, je laperçus.
Papa, à lentrée avec un grand sac poubelle et un balai, costume surmonté de gants en caoutchouc bleus.
Ça ma transpercée.
Un groupe passa, une fille fronça les narines.
« Pourquoi il est là ? Cest chelou, non ? »
Papa me fit son petit sourire très rapide, genre « je suis là, mais tinquiète, je vais disparaître ».
Mais je ne voulais pas quil disparaisse.
Je suis allée droit vers le DJ, sur la scène improvisée entourée de guirlandes en papier crépon et de Mylar doré.
« Je peux dire un truc ? »
Le DJ, surpris, ma tendu le micro.
Ma main tremblait.
« Coupez la musique, sil vous plaît. »
Le silence est tombé.
« Vous me connaissez comme la fille du concierge. Jai juste six mots à vous dire. »
Je me tourne vers la porte et je pointe du doigt.
« Ce concierge, cest mon père. Regardez. »
Toutes les têtes pivotent.
« Il était là chaque soir cette semaine, pour décorer, nettoyer, réparer bénévolement. Pour que vous puissiez danser et prendre vos selfies sous ces lumières. »
Papa, figé sous les néons, sac à la main, me regardait, les yeux humides.
Jai continué :
« Après la mort de maman, il a pris deux travails pour que je reste dans ce lycée. Il nettoie vos bêtises, il bouche vos toilettes. Il fait tout et vous vous moquez comme si être concierge, cétait honteux. »
Jai secoué la tête.
« Jai eu honte, avant. Jai supprimé nos photos, jai fait comme si je ne le connaissais pas dans les couloirs.
Mais ce soir, jarrête. Je suis fière dêtre sa fille. »
Grand silence.
Et puis, Lucas, le lanceur de blague sur la ventouse, a liquéfié lair du gymnase :
Il se lève :
« Jai été nul, Serge. Tu mérites quon te respecte. Solène aussi. Pardon. »
Papa a pleuré. Cétait étrange, gênant et magnifique.
Dautres ont suivi.
« Moi aussi pardon, jme suis moquée. »
« Monsieur, merci pour tout. »
La directrice, madame Farge, sest approchée.
« Serge, laissez donc ce sac. Venez vous asseoir, vous lavez bien mérité »
Tara, la CPE, a attrapé son balai :
« On prendra la relève. »
Et tout le monde sest mis à applaudir, sincèrement, fort, un tonnerre qui rebondissait sur les murs.
Je suis sortie de scène pour rejoindre papa.
« Je suis fière de toi », lui soufflai-je.
Il secoua la tête, bouleversé :
« Tétais pas obligée de dire tout ça »
On na pas valsé, mais on est restés ensemble, assis, observant la scène.
Les élèves venaient :
« Merci, monsieur, la salle est géniale !
Sans vous, pas de bal »
Papa répétait :
« Cest rien, cest mon boulot, pas de souci. »
À chaque compliment, il jetait un regard sur moi, incrédule.
Je hochais la tête :
« Oui, papa, cest réel. »
Plus tard, la nuit a coulé dans la sueur, la pop pourrie et les parfums pas chers.
On a filé, pieds nus, jusquà la Twingo.
Sous la lune froide, papa sest arrêté.
« Maman aurait adoré », murmura-t-il.
Javais les yeux humides.
« Je suis désolée davoir eu honte désolée davoir agi comme si ton métier était à cacher », balbutiai-je.
Il soupira, sappuya sur la carrosserie.
« Tu nas jamais eu à être fière de ce que je fais. Juste fière dêtre toi. »
Le matin suivant, mon téléphone vibrait sans fin :
SMS, appels, messages Insta.
« Désolé pour les blagues
Discours incroyable
Ton père, une légende. »
Sur Facebook, une photo de papa, sac poubelle à la main sous les spots, légende : « Vrai MVP du lycée ».
Je levai les yeux vers lui, devant son café, déjà pomponné pour attaquer la journée.
Je lenlaçai, tout simplement.
Il me lança un regard éberlué.
« Quoi ? »
« Tu sais, je crois que tes la star, maintenant. »
Il ricana :
« Oui, la star du vomi dans le couloir »
Jai ri.
« Dure mission, papa. Mais faut bien quelquun. »
Il me tapa lépaule :
« Tant mieux que jaie la tête dure. »
Cette fois, cest moi qui avais le dernier mot.
Ils sétaient moqués des années.
Mais ce soir-là, au bal du lycée, micro vissé entre mes doigts tremblants et mon père planté dans la lumière, jai compris que moi seule pouvais écrire la dernière phrase de cette drôle de fable.