Le chat la fixait en silence, ses yeux brillants flottaient dans la pénombre comme deux lanternes. Un soupir, une pointe de courage, et Éloïse tendit le bras vers le félin, espérant que la manche de son blouson de cuir protégerait ses mains des griffes du clandestin tout doux
La fin de service venait de tomber sur Paris, et Éloïse arpentait larrière de son bus, inspectant méticuleusement sous chaque siège.
Ce bus, cétait un peu sa maison sur roues. Et chez Éloïse, tout resplendissait dordre et de propreté peut-être parce quil ny avait personne pour y semer le chaos ?
Ma petite Éloïse, il serait temps de te trouver un homme, lui lançaient les doyennes dispatchers du dépôt, accoudées à leur guichet. Bientôt la trentaine, toujours seule Et ce boulot-là ? Même les hommes ny tiennent pas, avec les Parisiens râleurs que tu te tapes à longueur de journée !
Les miens sont charmants, répliquait Éloïse avec un sourire secret. Puis jaime mon métier. Et un homme, cest pas un chat ou un chien, non plus ça ne se prend pas comme un animal !
Chez ses collègues, les regards se faisaient complices : elles savaient qu’avec un homme, on prenait bien plus de complications quavec nimporte quelle boule de poil.
Alors prends donc un chat, au moins. On nest jamais vraiment seule avec un chat !
Jessaie, grommelait Éloïse, mais le chat ne vient pas.
Elle rentrait chez elle, lançait une playlist de vieux tubes français, cuisinait pour une, lisait un chapitre et filait sous la couette.
Les jours se suivaient, identiques comme les pain au chocolat du matin. Les week-ends lui semblaient moins appréciables : trop de temps libre, trop de vide. Alors, pour combler, elle montait dans un autre bus, jouant à la passagère, sabandonnant au fantasme dêtre conduite vers une vie radieuse, inconnue.
Ce matin-là, tout baignait dans la routine. Finie sa tournée, Éloïse saffairait à nettoyer le car. Mais cette fois, sous la banquette du fond, elle surgit dun bond en arrière. Deux yeux luisants la fixaient, vifs comme léclair.
Eh, toi, doù tu viens ? Minou-minou ! Quest-ce que tu fais là ? Tu tes perdu ?
Le chat, impassible, la jaugeait sans mot dire.
Éloïse, réunissant ses nerfs comme ses manches, savança précautionneusement, prête à affronter griffes et mauvais sort.
Le chat se laissa tirer de sa cachette sans bataille. Éloïse pu alors mieux observer le mystérieux voyageur.
Il était magnifique.
Elle ny connaissait pas grand-chose en races félines, mais le museau singulier et la fourrure exubérante trahissaient un Persan, sans doute. Un collier avec médaillon cerclait son cou.
Merlin, lut Éloïse à voix haute, tournant le chat comme une énigme. Serais-tu le vrai ? Le fameux magicien ?
Le chat bâilla, sans contester son aura de sorcier.
Que faire donc, votre Grandeur Magique ? Où va-t-on chercher vos maîtres ?
Merlin la fixa, bâilla de plus belle. Manière de souffler : comment le saurais-je ? Et si on mangeait, plutôt, et quon dormait un peu ?
Elle neut guère le choix. Laisser ce passager fantomatique errer dehors ? Impossible.
Voilà le deal, déclara-t-elle. Tu dors chez moi ce soir, demain, je colle ta photo partout. On ne sait jamais, tes humains sinquiètent sûrement.
Merlin ne broncha pas. Mais alors quelle marchait vers la sortie, il gigota, sautant au sol pour retourner derrière le siège. Il en revint, tenant quelque chose dans la gueule.
Quas-tu là ?
Délicatement, Merlin posa un ticket de Loto sur sa main.
Eh bien dis donc ! Ton maître a tout lâché : toi et le ticket !
Le chat répondit dun long bâillement. Nétait-il pas temps de rentrer ?
Éloïse réfléchissait : fallait-il parler du Loto dans les annonces ? Et si un imposteur se faisait passer pour maître, juste pour le ticket ? Elle rusait. Mais dabord, il fallait gâter le visiteur.
Que veux-tu manger ? tenta Éloïse, désemparée devant les sachets pour chats à Monoprix.
Merlin fit le tour des paquets et attrapa celui qui lui plaisait entre ses dents.
Celui-ci ? Vraiment ? Elle tendit la main, il confirma dun regard appuyé.
Tu es rusé, toi félicita-t-elle.
Merlin émit un miaulement complice qui disait « Je sais, merci. » Après quelques courses pour elle aussi, ils regagnèrent lappartement.
Fais comme chez toi, proposa-t-elle.
Le chat partit en inspection, Éloïse réserva deux soucoupes pour son repas improvisé. Une fois Merlin rassasié, elle le photographia et imprima lavis de recherche. Ni nom, ni mot sur ce fameux ticket.
Elle montra le résultat à Merlin.
Tas vu comme tu es beau ? Demain, jafficherai ça dans le bus Peut-être que
Puis, le souci la rattrapa : demain, elle bossait à nouveau. Que faire du chat ?
Lemmener ? Impossible. Laisser seul ? Traumatisant.
Elle songea alors à son voisin, Gabriel, un grand gars maladroit au regard doux, télétravailleur qui vivait dInternet. Ils se croisaient souvent lors des corvées de courses. Ils séchangeaient un signe, partaient chacun dans leur monde. Gabriel pouvait-il garder Merlin ?
Éloïse prit son courage à deux mains, sonna. Gabriel ouvrit, décoiffé en charentaises et pantalon lâche.
Elle expliqua la situation. Il hocha la tête et prit la clé de rechange avec sérieux.
Un brin déçue quil ne remarque pas davantage sa détresse, elle regagna son appartement.
Minou ? Merlin ?
Le chat attendait, collé à la porte-fenêtre. Éloïse hésita puis ouvrit, confiante quun chat si intelligent ne tenterait pas le saut du huitième étage. Ensemble, ils sortirent sur le balcon.
Merlin bondit sur la rambarde, elle le retint à la dernière seconde, paniquée. Il la regarda, digne et fier, puis tourna la tête vers le ciel.
Là-haut, lunivers scintillait de mille yeux étoilés. Une étoile filante raya la voûte, telle une larme.
Le chat se frotta contre sa main : à toi de jouer, fais ton vœu ! Éloïse sexécuta.
La nuit venue, Merlin ronronnait à ses côtés une berceuse étrange, et Éloïse tomba dans un profond sommeil, sans lecture ni film comme bercée par le charme ancien de ce compagnon à la fois doux et surnaturel.
Le matin, après de brèves instructions à Gabriel, elle reprit le volant du bus, lavis affiché dans lallée. Mais toute la journée, aucun appel pour le chat perdu.
Étrangement, elle en fut soulagée. Ce soir-là, elle vola chez elle, attendue.
Chez elle flottait une odeur de café, divin, fraîchement moulu, bien loin du soluble quelle sirotait dordinaire.
Je me suis permis, admit Gabriel quand elle entra, un vrai café, pas ton truc affreux. Tu en veux ?
Avec plaisir ! Mais où est Merlin ?
Le chat jaillit aussitôt, posé, lair ravi, sinuant près de sa jambe, marquant sa plus haute estime.
Merlin va très bien, confirma Gabriel en caressant la boule de poil. Figure-toi que je me suis remis à écrire ce matin Jai laissé le boulot, je tapais machinalement jai écrit un conte, un conte de chat.
Tu me montres ? demanda Éloïse, intriguée.
Bah, ce nest rien Enfin Tu veux vraiment ?
Jadore les contes ! Surtout les histoires magiques, cest presque pareil.
Il céda en rougissant.
En dégustant le café, ils lurent le conte sous lœil paternaliste de Merlin, qui semblait les observer comme deux chatons espiègles.
Éloïse aima lhistoire. Lorsque Gabriel quitta lappartement, un voile de tristesse la frôla léger, car il lui restait le chat.
Puis, soudain, on sonna à la porte. Merlin dressa les oreilles, solennel, avançant vers lentrée. Éloïse demanda :
Qui est-ce ?
Pour lannonce, murmura une voix. Son cœur se glaça.
Elle hésita à ouvrir, mais la loyauté lemporta. Sur le seuil, un vieil homme en manteau noir, grand, souriant avec gravité.
Ne craignez rien, mademoiselle. Je suis bien venu chercher Merlin. Voici la preuve : il accourt.
En effet, le chat fila dans ses bras comme une flèche, sans doute permis.
Entrez, souffla Éloïse.
Quelque chose en elle se serra, prête à pleurer ce chat découvert la veille. Le vieil homme entra, renifla lair, fit mine de communiquer silencieusement avec son animal.
Offrez-moi donc un café, je vous prie.
Elle sexécuta heureusement il restait du bon café dans la boîte laissée par Gabriel. Toute la dégustation se fit sans mots, juste des regards entre chat et vieillard, chargés de mystère.
À la fin, le vieillard coupa le silence :
Auriez-vous, par hasard, trouvé autre chose ?
Les joues dÉloïse s’empourprèrent. Elle tendit le ticket de Loto. Mais le vieillard refusa la main tendue.
Gardez-le, lui sourit-il.
Mais, cest à vous !
Mais cest vous qui lavez trouvé, et Merlin ny voit aucune objection
Et sil était gagnant ? hésita-t-elle.
Refuseriez-vous une chance dêtre un peu plus heureuse ? le vieillard lui adressa un clin dœil complice.
Son vœu ! Celui formulé hier soir, sur létoile filante Il lui lisait dans lâme.
Laissez une chance au bonheur, jolie demoiselle, insista-t-il. Et promis, nous nous reverrons. Quand vous serez revenue
«Revenue doù ?» voulut-elle demander, mais déjà il franchissait la porte, qui se referma doucement.
La clé tourna toute seule dans la serrure, les paupières dÉloïse salourdissaient. Elle gagna tout juste son lit, et son rêve la transporta dans le conte de Gabriel.
Un grand mage, reclus et égoïste, qui navait jamais rendu personne heureux, changé en chat pour expier ses sortilèges condamné à errer dans la fourrure jusquau jour où la magie se dissiperait.
Le lendemain, elle conduisit à nouveau le bus sauf que ce jour-là, le soleil paraissait plus vif, les passagers plus joyeux, le bus filait plus léger sur le bitume.
Elle valida le ticket de Loto à la pause et neut quune légère surprise : elle avait gagné un voyage à Nice, tout frais payés. Plus étonnant encore, son chef lâcha :
Prends quelques jours, Éloïse. Tu le mérites. On tarrangera le planning !
Il y eut la mer, les nuits étoilées, et limpression de renaître.
Elle revint à Paris le cœur léger, ramenant des coquillages et la mer entière en elle.
Alors quelle ouvrait la porte, Gabriel apparut sur le palier, grand, un peu ébouriffé, les lunettes de travers.
Quelquun ta cherchée hier, dit-il. On ma demandé de te donner
Il sinterrompit, la détailla, puis confia dune voix nouvelle :
Tu es différente. Très belle.
Merci, sourit-elle. Et que devais-tu me transmettre ?
Gabriel tapa du poing sur son front, courut dans sa chambre, revint avec un chaton persan gris dans les bras, pelucheux à souhait, lair malicieux.
Cest le fils de ton chat enfin, du chat du bus. Il sappelle Arthur.
Le vieux monsieur a dit quavec Merlin, ils ne pouvaient le confier quà toi Gabriel balbutia. Enfin, il a précisé « quà nous ».
Vraiment ? Éloïse sentit son cœur bondir.
Nous deux souffla Gabriel.
Miaou ! fit Arthur, se précipitant dans les bras de sa nouvelle amie.
Éloïse tendit la main, croisant celle de Gabriel. Et, dans le monde, il y eut soudain un peu plus de douceur, de chaleur et de bonheur.