Merci mon Dieu, enfin ! souffla la grand-mère, la respiration courte mais le visage illuminée dun vrai bonheur. Elle caressa doucement le visage de son petit-fils de ses mains sèches avant de les laisser retomber sur la couverture.
Mamie, repose-toi, je ten prie, murmura Luc. Demain on aura toute la journée, on pourra discuter à loisir.
Non, Luc, répondit-elle avec un sourire doux et triste. Tout ce que jai demandé au Bon Dieu, cest de te revoir. Maintenant, jai tout. Je tai vu, je tai serré dans mes bras. Laisse-moi juste reprendre un peu de forces et on causera. Elle ferma doucement les yeux, épuisée. Gisèle, tu veux bien donner à manger au garçon ? Il revient de loin.
La grand-mère savait quil ne lui restait plus beaucoup de temps. Luc, cétait son seul membre de la famille, comme elle était la sienne. Les parents de Luc avaient tout abandonné, engloutis par lalcool, dabord les petites choses, puis les meubles, puis lappartement. Ils avaient fini par disparaître eux aussi. Sa grand-mère lavait sauvé, elle sétait battue pour lui offrir une vie, lui avait fait terminer le lycée, passer le permis voiture et camion, puis il était parti faire son service. Et aujourdhui, enfin, il était rentré. Pas comme elle laurait voulu, mais on ne choisit pas tout.
Tandis que Gisèle, vieille voisine et amie de la grand-mère, gavait Luc dans la cuisine, la vieille femme cherchait ses mots, les bons, ceux qui sauraient toucher à la fois le cœur et la tête. Mais sa mémoire flanchait par moments. Elle caressait Minette, sa chatte adorée, qui ne la quittait plus depuis plusieurs jours, sentant quun malheur approchait. Finalement, elle appela :
Luc, viens, chuchota-t-elle en posant la main sur le lit quand il sapprocha à son tour Jaurais aimé pouvoir choyer tes enfants, Luc, mais on dirait que ça ne sera pas pour cette fois. Tu vas être seul. Et la vie, seule, cest rude Si tu croises une bonne fille, ne la laisse pas séchapper, choisis-la pour la vie, pour les coups durs surtout. La vie, elle na jamais été facile, ce nest pas aujourdhui que ça va changer. Prends garde à la paresse et à la boisson, évite livresse rien de bon nen sort ! Y en a toujours un qui sombre et cest tout lentourage qui souffre. La route est longue, Luc, mais sois droit. Elle sinterrompit, reprit son souffle, repensant peut-être aux parents de Luc. Mais elle se ressaisit et reprit : Lappart est à ton nom maintenant, tu auras de quoi tinstaller avec ta future femme. Jai mis de côté pour mes obsèques, Gisèle tindiquera. Le reste, cest sur ton compte, pour taider à démarrer. Ne délaisse pas Minette, hein, veille sur elle. Elle est sensible, intelligente, tu le sais bien, cest toi qui las trouvée, chaton Voilà, je crois que jai tout dit. Allez, va te reposer, moi aussi je vais essayer de dormir.
Le lendemain matin, la grand-mère ne sest pas réveillée.
Luc trouva du travail comme installateur de réseaux internet, sur le conseil de copains. Leur équipe de six installait la fibre, raccordait des clients. Cétait épuisant, mais le salaire était correct et il aimait terminer sa journée en sentant quil avait fait du bon boulot.
À lappartement, Minette la petite chatte grise ramassée par Luc huit ans plus tôt était devenue bien triste depuis le décès de la grand-mère. Elle ne mangeait presque plus, restait des journées entières perchée dans lancien fauteuil favori de la vieille dame, yeux grands ouverts sur la porte comme si elle espérait encore la voir réapparaître.
Luc essayait de la réveiller de son chagrin. Il lui racontait ses journées, la caressait, tentait de la faire manger des petites choses appétissantes. Mais il fallut presque un mois avant quelle ne réagisse vraiment.
Ce jour-là, Luc venait de toucher sa première paie. Les amis exigèrent un pot pour arroser ça impossible dy couper, cétait la règle. Luc les invita dans un bistrot, il paya sa tournée, profita un peu, et rentra tard, un peu joyeux. Minette lattendait sur le pas de la porte. Pour une raison étrange, Luc se sentit mal à laise devant ce regard vert, immobile et lucide. Il baissa les yeux, mais Minette ne détournait pas le sien. Finalement, comprenant dans quel état il était, elle poussa un miaulement triste puis fila sous le canapé.
Minette, balbutia Luc, je ne pouvais pas refuser les gars, cest eux qui mont aidé à trouver du boulot, tu comprends Il avait vraiment limpression de sexcuser devant sa grand-mère.
Le lendemain, Minette laccueillit à nouveau mais, comprenant que son maître allait bien, elle se frotta joyeusement contre ses jambes, le gratifiant de gros ronrons. Elle mangea de bon appétit, le suivit partout jusquau soir puis sendormit contre son épaule dun air confiant.
Tu comprends tout, toi, murmurait Luc en la caressant. Tinquiète, je suis adulte maintenant, je suis capable de faire attention. Les adultes, ils dérapent que sur une chose : la bouteille. Et moi, je men méfie, cest de famille, tu sais Je crois bien quil va falloir que je change de boulot, ici tout tourne autour de la boisson, toujours une excuse pour trinquer : pour se réchauffer, après une bonne journée, les fêtes, ou « le jour du verre à pied ». Tous les vendredis, cest pareil. Jessaie tous les subterfuges, mais ça commence à jaser. Il va falloir trouver autre chose, mais quoi ? Depuis que je suis môme, jai toujours voulu être chauffeur routier, mais pour ça, il me manque des permis, et qui me confierait un camion ?…
Un vendredi, Luc se retrouva avec la bande dans un bistrot pour fêter la fin de la semaine. Comme dhab, il prenait un Perrier, et regardait ses collègues de plus en plus éméchés avec un certain malaise.
À leur table, le service était assuré par une jeune serveuse très mignonne. Les gars, en verve, linvitaient sans cesse à sasseoir avec eux, lun d’eux, le chef déquipe, la tira brusquement par le bras. Effrayée, la fille se débattait en vain. Il était fort, et surtout, bien trop ivre pour se rendre compte de ce quil faisait.
Lâche-la, fit Luc en se levant.
Un gros silence tomba sur la tablée : on nélevait pas la voix contre le chef déquipe, jamais ! Surpris, ce dernier relâcha la prise, la serveuse put se dégager et recula en lançant un regard inquiet vers Luc.
Le patron du bistrot intervint avant que ça ne dérape un géant de type avec une toque et la blouse blanche, manches retroussées. À sa vue, tout le monde fila dehors, non sans dévisager Luc de travers.
Attends un peu, dit le patron à Luc. Laisse-les reprendre lair, ça va leur refroidir les idées. Puis, plus gentiment : Pourquoi tu traînes avec eux ? Je tai bien vu, toi, tu ne bois pas. Ces mecs ne sont pas pour toi.
Bah, cest mon équipe au boulot on fait tout ensemble, répondit Luc en haussant les épaules.
Lâche-les, grogna le patron, se présentant : Michel. Ce ne sont pas de vrais copains, ils vont tentraîner dans leurs travers. Hé, Camille, ma fille, fais-nous un thé, comme tu sais. Jai cinq minutes pour me poser aussi.
Ta fille ? demanda Luc, suivant des yeux la serveuse.
Oui, elle vient maider après les cours. Quelques instants plus tard, ils étaient tous trois à la même table, savourant un thé parfumé dans une jolie théière en porcelaine.
Tu sais, Luc, je crois que tu vas devoir changer de boîte. Après ce soir, ils vont ten faire voir, ou pire, ils essaieront de tinitier à la bibine. Tu as un diplôme ?
Jai le permis poids lourd, cest tout, une année de conduite pendant larmée. Jai toujours rêvé de devenir routier, mais à qui confierait-on un camion comme ça, à un bleu ?
Pas tout de suite, acquiesça Michel. Mais je connais des bons, des vrais routiers. Tu pourrais bosser avec moi, au début sur un utilitaire, faire du régional, et après, on verra pour passer le permis super-lourd.
Daccord ! fit Luc, ravi. Michel lui plaisait bien, il était massif, calme, et il avait lair bon et droit. Et cétait le père de Camille. Juste pour ça, il fallait le respecter.
Voyant que Luc ne quittait pas Camille du regard, Michel sourit et lança :
On arrête là pour ce soir ? Merci, Camille, tu peux rentrer. Luc, tu veux bien la raccompagner ? Et il eut un petit sourire complice en voyant les jeunes rougir.
***
Cinq ans plus tard, Luc, au volant dun immense camion, roulait sur une route hivernale.
Encore trente kilomètres avant de retrouver sa maison, où lattendaient sa femme Camille, leur petite Manon, et la doyenne, Minette, toujours fidèle.
Sur la route, il repéra une silhouette solitaire, un homme en blouson trop léger pour la saison.
« Il va geler sur place » pensa Luc avant de sarrêter. Quand le gars monta, Luc le reconnut aussitôt.
Chef ? sétonna-t-il.
Lhomme lui lança un regard vitreux, sentant lalcool :
Ah, cest toi Il fit une pause. Chef, ça, cétait avant. Y a plus déquipe, tout le monde est parti. On nest plus quune poignée. Un sest gelé dehors, un autre sest noyé, tous les deux bourrés. Un sest empoisonné au nettoyant vitre. Les autres font des petits boulots, comme moi Il sortit de sa veste une bouteille immonde, but une gorgée, secoua la tête. Mais bon, on sen sortira !
Luc le laissa descendre avenue principale, le cœur lourd. Il eut un sourire triste, songeant à cette arrogance éthylique dautrefois
En arrivant devant chez lui, il leva les yeux vers la fenêtre de la cuisine. Une lumière était allumée Camille veillait, sans doute, peut-être que Gisèle était venue la voir, voir Manon. Non, Manon dormait sans doute déjà, dans son petit lit, sous le regard dune photo de la grand-mère. Sa fille aimait « parler » à la photo, lui raconter ses petits malheurs ou dessins de lécole. La grand-mère ne répondait pas, mais sur la photo son regard et son sourire étaient pleins de bienveillance. Minette, elle, guettait derrière la fenêtre. Elle disparut dun bond, filant lui ouvrir la porte.
Je ne suis pas seul, mamie chuchota Luc en souriant vers la fenêtre illuminée. On est tous là. Et toi, tu es toujours avec nous. Cest mon chemin.