Mémoires d’une famille française : quand Mamie n’aimait qu’un seul petit-fils — Et moi, Mamie ? — d…

Mamie favorisait un petit-fils

Et moi, mamie ? demandait-elle tout bas.
Toi, Amélie, tu es déjà bien dégourdie. Regarde comme tu as bonne mine.
Les noix, cest pour lintelligence, Paul doit étudier, cest un homme, un pilier.
Toi, va donc dépoussiérer les étagères. Il faut quune jeune fille apprenne à travailler.
Amélie, tu es sérieuse ? Tu as vu son état ? Les médecins ont dit : quelques jours, pas plus. Peut-être même des heures

Paul était debout dans lembrasure de la cuisine, triturant les clés de sa voiture. Il avait lair épuisé.

Jsuis très sérieux, Paul. Tu veux un thé ? Amélie ne sest même pas retournée tout en coupant calmement une pomme pour sa fille. Assieds-toi, je vais ten préparer un bien chaud.

Un thé, Amélie ? Son frère fit quelques pas dans la salle. Elle est là-bas, branchée à des tuyaux, elle halète

Elle ta appelée ce matin. « Où est Amélie ? », elle disait. Jai cru que mon cœur allait lâcher. Tu niras pas la voir ?

Cest quand même mamie ! Le dernier moment, tu comprends ?

Amélie a déposé les quartiers de pomme sur une assiette et seulement alors a regardé son frère.

Pour toi, cest mamie. Pour elle, tu es Paul, le rayon du foyer, lunique héritier, la gloire familiale.

Et moi pour elle, je nai jamais réellement existé.

Tu penses vraiment que jai besoin de ce fameux « adieu » ?

Quaurions-nous à nous dire, Paul ? Que devrais-je lui pardonner ? Ou elle, à moi ?

Laisse tomber ces vieilles rancœurs ! Paul fit claquer les clés sur la table. Cest vrai, elle ne taimait pas autant que moi. Et alors ?

Cest une vieille femme, avec ses manies. Mais elle va mourir ! On ne peut pas être aussi dure.

Je ne suis pas dure, Paul. Je ne ressens juste rien pour elle. Va, toi. Assieds-toi auprès delle, tiens-lui la main, elle a mille fois plus besoin de ta présence que de la mienne.

Après tout, tu es son trésor, son soleil. Brille pour elle, jusquau bout !

Paul a lancé à sa sœur un regard étrange, puis est sorti, claquant la porte.

Amélie a soupiré, pris lassiette de pommes, et est allée dans la chambre de sa fille.

***

Dans leur famille, tout avait toujours été bien réparti. Non, leurs parents les aimaient de la même façon Paul et Amélie.

La maison résonnait de rires et de jeux, ça sentait toujours le clafoutis et les fêtes improvisées.

Mais Andrée Lefèvre, leur mamie, avait une façon dêtre bien à elle.

Paul, viens là mon petit chou, murmurait mamie dès leur arrivée le samedi. Regarde ce que je tai gardé.

Des noix fraîches, décortiquées rien que pour toi ! Et des berlingots « Bonbon du Palais ». Tout frais !

Amélie, qui avait alors sept ans, restait là, et fixait le panier secret que mamie sortait de son buffet ancien.

Et moi, mamie ? osait-elle timidement.

Mamie Andrée lui lançait un bref regard, froid et tranchant.

Toi, Amélie, tu es bien portante. Regarde comme tu as bonne mine !

Les noix, cest pour la tête, Paul doit étudier, il va devenir un homme, le soutien de la famille.

Toi, va donc apprendre à faire le ménage. Il faut sy habituer pour plus tard.

Paul, tout rouge, prenait le sachet, filait dans le couloir. Amélie, elle, partait dépoussiérer.

Étrangement, elle nen voulait même pas. Pour la petite Amélie, cétait comme la pluie : on naime pas mais on ne sen étonne pas.

Après tout parfois il pleut, et mamie aime Paul. Cest comme ça

Dans le couloir, son frère lattendait souvent.

Tiens, il lui fourrait dans la main la moitié des bonbons et une poignée de noix. Mais ne les mange surtout pas devant elle, sinon elle va encore râler.

Tu en as plus besoin pour ta tête, souriait Amélie.

Tu sais, son idée de lintelligence Paul grimaçait. Elle a ses tocs, hein. Allez, mange vite.

Ils sasseyaient sur les marches du grenier, croquaient leurs « interdits » avec gourmandise. Paul partageait toujours.

Même quand mamie lui refilait en douce quelques euros « pour une glace », il accourait aussitôt vers Amélie :

Regarde, jai assez pour deux boules de vanille et un paquet de stickers ! On y va ?

Son frère avait toujours été son pilier : son affection compensait si bien la froideur de leur grand-mère quAmélie ne ressentait aucun manque.

Les années passaient. Mamie Andrée vieillissait. À ses dix-huit ans, Paul apprit quelle lui léguait solennellement son deux-pièces du centre de Nantes.

Un pilier de famille doit posséder son foyer, déclara-t-elle à la réunion familiale. Ainsi, il pourra recevoir sa future épouse sans errer à droite à gauche.

Leur maman soupira, connaissant la force de caractère dAndrée. Elle nosa pas contredire sa mère, mais le soir, elle rejoignit Amélie dans sa chambre.

Ma chérie, ne tinquiète pas Avec ton père, on a tout vu. On a décidé ceci : largent mis de côté pour la voiture et lagrandissement, on va te le donner.

Ce sera ta première mise pour un logement. Pour que ce soit juste.

Maman, vraiment, ce nest pas grave, répondit Amélie en lembrassant. Paul a besoin de cet appart, il va épouser Julie, je peux bien rester en coloc un peu.

Non, Amélie, cest hors de question. Mamie a ses marottes, mais nous sommes tes parents. On ne va pas chouchouter lun et délaisser lautre. Prends-le, sil te plaît, ne discute pas.

Amélie refusa.

Paul sinstalla dans le deux-pièces offert par mamie après la noce, ce qui rendit lappartement familial plus spacieux.

Amélie occupa lancienne chambre de son frère, y rangea ses livres et son chevalet, et éprouva pour la première fois le bonheur discret que procure une affection sans condition.

Avec Paul, aucun conflit dhéritage. Au contraire, il semblait presque coupable.

Passe chez nous, invitait-il. Julie a préparé une tarte. Quant à mamie tu sais comment elle est. Elle ma encore appelé hier : « Tu as dépensé mon argent pour Amélie, avoue ? »

Tu lui as dit quoi ?

Que javais tout perdu au PMU, et réglé une bouteille de champagne hors de prix, Paul sétait esclaffé. Elle a soufflé dans le combiné trois minutes avant de grogner : « Cest Amélie qui tapprend ces bêtises ! »

Évidemment, souriait Amélie. Qui dautre ?

***

Quand Amélie épousa Olivier et donna naissance à une petite fille, la question du logement devint centrale. Leur mère fit alors preuve dun art consommé de la diplomatie.

Écoutez, les enfants, dit-elle. On a un grand trois-pièces. Paul possède son deux-pièces. Amélie et Olivier, vous êtes en location.

On fait simple : on échange notre appart contre une une-pièce et une deux-pièces. Nous, on prendra la petite, Amélie et Olivier, la plus grande.

Maman, intervint Paul. Je renonce doffice à ma part dans lappartement familial. Jai déjà celui de mamie, ça me suffit largement.

Amélie a besoin despace, quils profitent, avec leur fille. Ne discutez pas.

Tes sûr ? Olivier, interloqué. Ça fait beaucoup dargent.

Certain. Amélie et moi avons tout partagé gamins. Elle a déjà été mise de côté à cause de mamie. Alors ne résistez pas, cest ma décision.

Amélie en a pleuré. Non pour la superficie, mais parce quelle savait avoir le meilleur frère du monde.

Finalement, chaque enfant garda son logement.

Leur mère venait souvent aider avec la petite, Paul et sa famille passaient tous les dimanches.

Quant à Andrée Lefèvre, elle vivait seule. Paul lui faisait les courses, réparait ses fuites, écoutait inlassablement ses plaintes et ses critiques envers « cette ingrate dAmélie ».

Elle a jamais appelé ? grommelait mamie, lèvres pincées. Même pas pour demander ma tension ?

Mamie, tu ne las jamais vraiment voulue, répondait doucement Paul. Vingt ans sans lui adresser un mot gentil. Pourquoi appellerait-elle ?

Je voulais lélever ! sexclamait fièrement la vieille dame. Une femme doit rester à sa place ! Regarde-la : elle a tout pris, elle a poussé sa mère dehors !

Paul soupirait. Aucun argument ny pouvait.

***
Amélie restait souvent songeuse, hantée par des flashs du passé.

Mamie la repoussant de la confiture. Valorisant le dessin maladroit de Paul sans remarquer son prix en maths.

Mamie reine au mariage de Paul, mais absente pour celui dAmélie : elle avait prétexté la maladie.

Maman, pourquoi on ne va jamais voir mamie Andrée ? demanda sa fille en passant la tête à la porte. Tonton Paul a dit quelle était très malade.

Parce que mamie Andrée ne veut voir que tonton Paul, ma puce, lui caressa-t-elle la tête. Ça lui fait moins de peine.

Elle est méchante ? sétonna la fillette.

Non, réfléchit Amélie. Elle ne savait pas aimer tout le monde. Son cœur navait de la place que pour un seul. Ça arrive.

Le soir, Paul rappela.

Cest fini, Amélie. Il y a une heure à peine.

Toutes mes condoléances, Paul. Ça a dû être très dur pour toi.

Elle ta attendue jusquau bout, inventa gentiment Paul. Amélie savait quil mentait, par bonté, pour quelles se trouvent quelque part. Elle a dit : « Pourvu quAmélie soit heureuse ».

Merci, Paul Viens demain, on se retrouve tous ici, je ferai un gâteau.

Jarrive Amélie, tu ne regrettes rien ? De nêtre pas venue ?

Amélie fut honnête.

Non, Paul. Je ne regrette pas. Pourquoi faire semblant ? Ni elle, ni moi, nous ne souhaitions ce moment.

Son frère garda le silence quelques secondes.

Peut-être que tu as raison, soupira-t-il. Tu as toujours été la plus raisonnable. Bon, à demain.

Lenterrement fut sans éclat. Amélie était venue pour sa mère, pour Paul. Elle observait le ciel triste qui semble peser sur tous les cimetières. Lorsquon baissa le cercueil, elle na pas pleuré.

Paul sest approché delle et la prise dans ses bras.

Ça va ?

Oui, Paul. Vraiment.

Tu sais, il hésita. Jai fouillé un peu chez elle Jai trouvé une boîte à bijoux. Plein de vieilles photos.

Les tiennes aussi. Beaucoup. Toutes découpées délicatement, séparées des photos de famille. Conservées précieusement.

Amélie arqua un sourcil, surprise.

Pourquoi ?

Je ne sais pas. Peut-être quelle ressentait quelque chose, sans savoir le montrer ? Peut-être avait-elle peur, quen taimant, elle men donne moins ? Les vieux, parfois, sont étranges.

Oui, peut-être. Mais cela na plus dimportance.

Ils sont sortis du cimetière sous le même parapluie Paul, grand et solide, Amélie, fine et légère.

Au fait, fit Paul devant sa voiture, son appartement, je vais le vendre.

Je prendrai un trois-pièces, jen mettrai de côté pour les garçons, et le reste Et si on montait un fonds, ou quon faisait un don à un hôpital pour enfants ? Que « largent de mamie » serve, pour une fois, au bonheur des autres

Amélie a regardé son frère, souri doucement, et pour la première fois depuis des jours, ressenti une vraie chaleur intérieure.

Tu sais, Paul Ce serait la plus belle revanche envers mamie Andrée. La plus noble qui soit.

Marché conclu ?

Marché conclu.

Ils sont repartis chacun de leur côté. Amélie roulait dans la ville, écoutant la radio, et sentait en elle un immense apaisement.

Peut-être que Paul a raison. Que largent de mamie serve à soigner des enfants, cest la vraie justice.

Parfois, on ne reçoit pas lamour comme on le voudrait. Mais il suffit de ne pas le laisser figer en nous, et on finit par trouver la paix en offrant aux autres ce que nous aurions tant aimé recevoir.

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