Clémence se tenait là, pleurant doucement au pied de la tombe de sa chère amie Solange. Cétait le quarantième jour, et sur la pierre, pas même une pâquerette La brume du petit matin enveloppait tout, rendant son deuil plus étrange. Les fleurs semblaient sévaporer, la terre émettait de légers souffles parfumés à la lavande. Puis elle tourna les talons pour rentrer chez elle, serpentant sans vraiment regarder devant elle.
Soudain, de derrière le portail du cimetière de Ménilmontant, un homme au chapeau melon linterpella dune voix presque timide :
Puis-je vous déposer quelque part ? Mon vieux taxi nattend que ça, et larrêt dautobus, ici à Paris, cest tout un voyage. Entrez donc, ce n’est vraiment pas une gêne À qui êtes-vous venue dire adieu ?
Cétait mon amie souffla Clémence.
La mienne, cétait ma mère, dit-il en baissant les yeux. Alors où dois-je vous conduire ?
Juste à larrêt, murmura Clémence, sans oser le regarder en face.
Allons, je ne suis pas pressé aujourdhui. Je vous emmènerai où vous voulez. Plus de maman, plus dépouse fit-il dun air songeur. On se sent tellement seuls, nest-ce pas ? Jétais là quand on les a enterrés, deux jeunes, quarante jours déjà
Cest vrai, répondit-elle, surprise quil se souvienne.
Aujourdhui, c’est aussi le quarantième pour ma mère. Vous avez des ennuis ?
En écoutant son récit, il conduisait toujours dans ce Paris irréel, où les quartiers se confondaient, les toits ondulaient comme des vagues. Arrivés devant limmeuble de Clémence, le taxi disparut dans une volute de fumée, la laissant debout, les bras engourdis.
***
Clémence et Solange étaient amies depuis la petite section de maternelle. Enfants, elles portaient les mêmes robes à cols brodés, et séchangeaient bonnets et chaussons sous les platanes de la cour de récréation.
Des années se sont égrenées, et lamitié des deux filles perdura à travers le collège du Marais, puis luniversité à Lyon. Clémence étudiait la médecine, Solange se destinait à lenseignement.
Rendez-vous dans les petites brasseries, premiers émois amoureux. Clémence tomba amoureuse dun jeune homme de la Creuse, alors que Solange séprit dun citadin du quatrième arrondissement.
Solange se maria prestement dans lagitation dun bal blafard. Cétait comme si, dans ce rêve étrange, elle avait peur que le bonheur lui glisse entre les doigts. Un an plus tard, une petite Margaux naquit, rose et frémissante. Mais la famille du mari naccueillit jamais Solange, trouvant ses racines paysannes bien trop humbles pour leur nom voilé daristocratie de quartier.
Clémence gardait Margaux le soir, pour que le couple puisse respirer un peu dair nocturne. Elle aussi aurait voulu danser, mais elle avait promis de veiller.
Un matin, la nouvelle tomba, froide comme la rosée : leurs amis ne reviendraient pas. Un accident sur la nationale près de Melun, les deux jeunes sen étaient allés sans bruit, comme happés par le souffle dun rêve incompréhensible.
Clémence neut que des images floues des funérailles, Margaux serrée contre elle, perdue dans la nuit dun appartement inconnu. Les parents du jeune homme refusèrent la fillette, la considérant presque étrangère. Seule restait Mme Séverine, la mère de Solange, avec trois enfants encore à sa charge ; impossible pour elle de prendre un bébé.
Margaux fut conduite à la Maison dEnfants. Elle navait pas deux ans. Clémence lui vouait un tendre amour, elle qui avait entendu les premiers mots et vu les premiers pas de lenfant.
Progressivement, Clémence trouva du travail dans un petit hôpital, louant une chambre mansardée chez une vieille madame Dubois, qui parlait aux chats dans les couloirs. Mais qui accepterait de lui confier Margaux, à elle, célibataire, isolée, sans famille ?
Margaux partit pour lorphelinat, son berceau flottant dans un entre-deux-mondes, et Clémence se retrouva à errer la nuit en songeant à lenfant.
Un soir, elle invita son amoureux Francis à dîner dans une crêperie du quartier latin.
François, jai une faveur à te demander, dit-elle dune voix qui tremblait. Si nous nous mariions à la mairie Je pourrais adopter Margaux. Puis, tu serais libre ensuite, je ne retiens rien
Mais tu es folle ! Pourquoi voudrais-tu que je menchaîne ainsi ? Je ne veux pas compliquer ma vie, et tu ne me laisses même pas tembrasser ! Trouve-toi un autre pigeon ! lança-t-il avant de disparaître dans le balancement dun réverbère.
Clémence retourna près de la tombe de Solange. Quarante jours déjà, pas une rose Celle du mari, à côté, croulait sous les bouquets et les rubans de soie.
Solange, je te promets de rendre ta sépulture aussi belle que celle de ton mari. Prête-moi juste un peu de ta force
Elle séloigna, et à lentrée du cimetière, la brume sculpta dans lair la silhouette du taxi et son conducteur, Paul.
Puis-je vous raccompagner ? demanda-t-il, sa voix adoucie par la buée du soir. Sincèrement, aujourdhui, je nai personne à retrouver, et la solitude vous tient-elle prisonnière aussi fort que moi ?
Clémence raconta, son cœur ouvert sous la lueur troublante des lampadaires.
Deux jours passèrent dans le flottement des rêves, et Paul attendait en bas de limmeuble, bouquet de muguet à la main.
Clémence, jy ai beaucoup réfléchi Je peux vous aider. Je suis seul, rien ne me retient. Si vous en avez la force, voulez-vous mépouser, rien que pour Margaux ? Offrons-lui un foyer.
Clémence, médusée, crut rêver en écoutant ces mots venir du fond dun autre monde.
Vous navez pas peur ?
De quoi aurais-je peur ? La solitude me fait plus peur que tout le reste. Il y a de la place dans ma maison. Si Mme Dubois refuse de vous garder, venez chez moi, on réglera tout rapidement. Pas de temps à perdre.
Une maison ?
Oui, en banlieue on a encore des maisons, pas seulement des appartements. Ma mère voulait toujours un jardin pour cueillir les cerises. Moi aussi, jai du mal avec lair de la ville, tu sais. Solange aurait compris.
Paul organisa tout en quelques jours, discret et efficace. Clémence et Margaux traversèrent le fleuve sur une passerelle dargent, et sinstallèrent dans la grande maison aux volets bleus, où les chats ronronnaient dans la lumière.
Merci, mais je peux me débrouiller ensuite
Bien sûr. La maison est à vous deux. Je resterai en retrait, si tel est votre désir.
Clémence voulut partir, louer un petit appartement, mais Paul ne céda pas.
Il nimposait rien, mais était toujours là, aidant ici et là. Clémence soccupait de Margaux, préparait le dîner pour la maisonnée, rangeait, et, doucement, tomba amoureuse sans lavouer. Les soirs, Margaux la regardait et demandait :
Maman, pourquoi tu maimes ?
Parce que tu es là, tout simplement, ma fille.
Paul prenait soin delles comme si elles étaient de sa propre chair, jouait dans la cour, construisait une balançoire de fortune.
Pour Paul, Clémence était la compagne idéale, mais le mariage, dans leur étrange histoire, nétait alors que formel.
Un soir de vent doux, alors que les volets claquaient sous la lune, Paul fit sa demande, très calmement. Margaux venait davoir trois ans.
Mais nous sommes déjà mariés
Je veux, vraiment Je veux que nous soyons une vraie famille.
Moi aussi, souffla Clémence, des étoiles dans la voix.
Désormais, ils avaient deux dates de mariage, à deux ans dintervalle. Margaux eut bientôt un frère et une sœur. Le temps de la solitude seffaça dans le frou-frou des rires et les galettes du dimanche.
Les années passèrent, les enfants devinrent grands. Margaux, devenue Irène, savait où reposaient ses parents biologiques, apportait des tulipes aux deux pierres chaque printemps. Paul et Clémence, pour elle, restèrent les vrais, les essentiels.
Aujourdhui, Irène a une petite-fille qui joue dans le vieux jardin, et Clémence, tout près, embrasse tendrement la vie nouvelle. Leur famille, immense, vibre de bonheur dans cette ancienne maison où, certains soirs encore, lair sent la lavande et la brume danse dans les couloirs comme au premier matin du rêve.