24 avril,
Ce matin, je me suis encore rendue au cimetière de Montmartre. Impossible de retenir mes larmes devant la tombe de mon amie denfance, Capucine. Aujourdhui, cela fait déjà quarante jours et sur sa tombe, pas de fleurs. Même pas une pâquerette. Jai soupiré en voyant la sépulture de son mari, à côté, recouverte de bouquets et de couronnes. Je lui ai promis, à voix basse : « Capucine, je ferai tout pour que tu aies, toi aussi, de jolies fleurs. Mais aide-moi, sil te plaît »
Je suis repartie, le cœur serré, ruminant des souvenirs du passé. Sur le chemin du retour, alors que japprochais de la grande grille, un homme que je ne connaissais pas ma interpellée :
Excusez-moi jai vu que larrêt du bus est loin. Puis-je vous raccompagner ?
Jai hésité. Ce nest pas loin, merci
Il a insisté gentiment. Si, installez-vous. Ça ne me dérange pas. Vous venez voir qui, ici ?
Une amie, ai-je murmuré.
Moi, cétait ma mère Vous souhaitez aller où ?
À la station, ce sera parfait
Mais lhomme a répliqué : Je suis libre, je vous dépose devant chez vous, vraiment, ça nest pas un détour.
Je suis montée à contre-cœur dans sa modeste Peugeot. Sur le chemin, il ma parlé de sa solitude : il sappelait Paul, veuf comme moi, orphelin de mère, sans enfants. Je lui ai alors raconté ma vie, le vide que ma laissé Capucine, et lhistoire de la petite Élodie
Capucine et moi, nous nous connaissions depuis la maternelle, ici, à Paris. On aimait porter les mêmes robes fleuries, parfois on échangeait discrètement nos pulls préférés. Au collège et au lycée, notre complicité ne sest jamais émoussée. Puis, ensemble, nous sommes parties étudier à Lyon : moi, médecine ; elle, lettres modernes, pour devenir institutrice.
On se voyait souvent. Nos premiers émois amoureux ont fleuri en même temps : moi avec un jeune homme de la campagne, Capucine avec un Lyonnais. Elle sest mariée rapidement, comme si elle avait peur de le perdre. Un an plus tard, elle donnait naissance à la petite Élodie. Mais la belle-famille na jamais accepté Capucine : pas assez sophistiquée à leur goût, trop « provinciale ».
Comme elle était épuisée, je gardais souvent Élodie pour leur permettre de sortir. Parfois, jaurais aimé sortir aussi, mais javais juré de veiller sur la petite.
Un soir, Capucine et son mari ne sont jamais rentrés Laccident de voiture sur la nationale, fatal.
Je me souviens à peine de la veillée funèbre, javais Élodie dans les bras, incapable de savoir où jallais. Les parents du mari ont refusé de garder la petite ; la grand-mère maternelle de Capucine, déjà en charge de trois enfants, navait pas la place.
Il ne restait que lassistance sociale. Élodie navait quun an
Jaimais tant cette enfant. Javais assisté à ses premiers pas, entendu ses premiers mots. Mais comment ladopter ? Je vivais seule, je louais une chambre chez une vieille dame à Puteaux, jétais célibataire, sans attaches.
Élodie a fini placée dans une famille daccueil. Je men voulais à en pleurer.
Un jour, jai supplié Antoine, mon compagnon, de mépouser, juste pour que je puisse adopter Élodie.
Tu es folle, a-t-il râlé. Je ne vais pas prendre une telle responsabilité. Cest un non ! Prends un autre imbécile pour ça !
Jai pleuré, encore une fois sur la tombe de Capucine. À côté, celle de son mari resplendissait de fleurs
Aujourdhui, Paul a réapparu devant mon immeuble, à Saint-Denis.
Marie, jai réfléchi. Je vais taider. Je suis seul, je peux me marier, tout de suite sil le faut !
Je suis restée sans voix.
Tu nas pas peur ?
De quoi aurais-je peur ?
Mon ami a pris la fuite alors que je lui demandais seulement daider une fillette.
Je taiderai, a-t-il promis. Dis-moi juste où tu vivras avec la petite.
Chez moi, si la propriétaire my autorise, sinon je chercherai un autre logement
Non, a coupé Paul, tu viendras tinstaller chez moi. Jai une grande maison, à Sceaux. Demain, on entame toutes les démarches.
Et il a tenu parole. Nous nous sommes discrètement mariés à la mairie, avons adopté Élodie, puis Paul nous a installées chez lui, dans une maison chaleureuse à quelques pas du parc.
Merci, ai-je simplement soufflé. Je me débrouillerai seule désormais
Tu es chez toi, je reste discret, mais je suis là, a-t-il dit en souriant timidement.
Rapidement, notre quotidien sest organisé. Je cuisinais pour la maisonnée, je veillais sur Élodie, je faisais le ménage. Paul était discret, prévenant, attendri par la petite.
Peu à peu, je me suis surprise à laimer, mais javais peur de lavouer.
Un soir, alors quÉlodie fêtait ses trois ans, Paul sest agenouillé devant moi :
Nous sommes officiellement mariés, mais jaimerais que nous soyons un vrai couple.
Moi aussi, Paul
Désormais, nous avons deux dates danniversaire de mariage, à deux ans dintervalle. Élodie a un petit frère, Augustin, et une sœur, Sidonie.
Lhistoire a commencé il y a longtemps. Les enfants ont grandi, Élodie sait où reposent ses parents. Leurs tombes sont aujourdhui fleuries et entretenues de la même façon. Paul et moi avons été des parents pleins damour, et Élodie nous le rend chaque jour.
Elle a à son tour une petite fille. Paul et moi sommes arrière-grands-parents. Notre famille sest agrandie, heureuse et unie.
Je réalise en écrivant cela à quel point la vie peut renaître de la perte, à condition doser ouvrir son cœur à une seconde chance.
MarieParfois, je retourne seule au cimetière de Montmartre, comme au premier jour, mais ce nest plus le même silence. Je marrête devant la tombe de Capucine, couverte de pivoines et de jonquilles, et je sens le vent frôler mes cheveux comme une caresse denfant. Les souvenirs ne cherchent plus à me submerger ; ils menveloppent doucement, compagnons paisibles de mon présent.
Un soir davril, alors que le soleil descendait sur les gravillons roses, Élodie est venue me rejoindre. Sa fille courait dans les allées, riant aux éclats, effleurant les pierres de ses petits doigts. Élodie sest accroupie près de moi, son regard clair illuminé par une paix que javais tant espérée pour elle.
Tu crois quils nous voient, maman ?
Jai souri en entendant ce mot simple qui, aujourdhui encore, ranime ma force.
Je crois quils veillent sur nous. Et quils sont heureux de voir comme la vie a continué.
Élodie a cueilli une pâquerette sur le talus, la posée sur la pierre de Capucine, et a serré ma main dans la sienne. À cet instant, jai compris que plus rien ne pouvait seffacer : ni le chagrin passé, ni lamour présent, ni les promesses silencieuses que lon tient, au fil des saisons, simplement parce que lon aime.
Alors, debout entre toutes ces tombes, jai murmuré merci à la vie, pour toutes les fleurs offertes et pour celles, invisibles, qui poussent à lintérieur de nous, chaque jour où lon choisit despérer.