Mariage par intérêt : Quand Irina, la fille capricieuse de son épouse défunte, demande de l’aide fin…

MARIAGE DE RAISON

Monsieur Séraphin, je peux vous parler ? apparut la chevelure dorée dÉglantine dans lembrasure du bureau. Toujours capricieuse, souvent trop bruyante, la jeune femme se montrait aujourdhui étrangement douce et posée.
Que veux-tu ? Lhomme détourna les yeux de son ordinateur, lançant à sa belle-fille un regard sombre sous ses sourcils froncés.
Jai une grande faveur à vous demander, Églantine nattendit pas dêtre invitée à entrer. Dun pas assuré, elle franchit le seuil et referma la porte avant de sinstaller en face de lui, sur la chaise capitonnée qui grinça doucement, comme dans un rêve vaporeux.
Je ne taugmenterai pas. coupa sèchement Séraphin, comme sil lisait dans ses pensées la raison de sa visite. Inutile dinsister ! Tu ne tiens jamais tes engagements. Toujours en retard, tu rates les échéances, tu mets tout le monde dans lembarras, et moi avec. Il avait maintes fois sermonné Églantine pour son manque de sérieux, fatigué de ses conflits assidus avec les collègues et des rumeurs quelle tissait à travers la société, telle une araignée insatisfaite de sa toile.

Pendant des mois, Séraphin, dirigeant de lentreprise, avait songé à la licencier, mais il ne pouvait sy résoudre. Églantine était la fille de la femme quil avait tant aimée. Il avait rencontré Cécile quinze ans auparavant, partagé avec elle une vie paisible, jusquà ce quon lui découvre une maladie impitoyable. Cécile était morte il y a deux ans. Restait Églantine, étincelante et insupportable, qui rappelait tant la défunte épouse à Séraphin quil en avait pitié.

Pour le salaire, je sais déjà ce quil en est, répondit Églantine dun ton boudeur. Je ne viens pas du tout pour ça aujourdhui.

Pour quoi, alors ? Lhomme arqua un sourcil, penchant la tête, intrigué.
Monsieur Séraphin, commença-t-elle sur le ton dune plainte enfantine vous savez combien la mort de maman a été difficile pour moi ? Cétait la seule au monde à vraiment maimer, à toujours me soutenir
Et cest pour cela que tu lui faisais la vie si dure, nest-ce pas ? gronda Séraphin, sa voix résonnant comme un écho dans la pièce feutrée. Il se souvenait parfaitement de la tension entre Cécile et sa fille. Sa femme la chérissait, mais Églantine était toujours indomptable, une lumière nerveuse dans lappartement des songes.
Pourquoi tout cela à moi ? Veux-tu marracher quelque compassion ? Sois claire, je ne peux pas perdre de temps.
Monsieur Séraphin, Églantine gigota, quasi liquéfiée sur sa chaise, pourriez-vous maider financièrement ? Jai envie de tenter laventure dans les affaires, mais il me faudrait de largent pour une formation.

Non. trancha lhomme. Avec ton rapport au travail, tu ny arriveras pas, ni même aux études. Je tai dit cent fois, Églantine, il faut grandir ! Tu restes une adolescente rebelle.
Promis, si vous maidez à lancer mon projet, je changerai. Ma vie actuelle ne me convient plus, je veux être comme tout le monde : travailler, faire carrière, me marier, avoir des enfants
Hum, Séraphin fronça le nez, jetant un regard furtif et troublé à sa belle-fille. Tu as quelquun, cest ça ? Un galant ?
Non, personne, balaya Églantine dune main lasse. Sinon, je ne serais pas plantée là ; avec un compagnon, cest toujours plus facile.
Cest vrai mais tous les partenaires ne se valent pas. reprit-il en tapotant la table du bout des doigts, comme si le secret chuchoté entre eux risquait de senvoler par la fenêtre ouverte sur la rue Monge, sous les sycomores rêvés. Tu sais quoi ? Jai une proposition à te faire, une chance de vivre confortablement.
Une proposition ? sétonna Églantine, sans comprendre où il voulait en venir.
Je tavance la somme, mais à une seule condition, sourit Séraphin, énigmatique, sadossant à son fauteuil.
À quelle condition ? La jeune fille se raidit. Même dans ses cauchemars les plus insensés, elle naurait pas deviné la faveur étrange quallait réclamer son beau-père.
Épouse-moi. Deviens ma femme, et tu auras tout ce dont tu rêves. Ayant enfin lâché le mot, Séraphin joignit les mains, empruntant la posture dun notaire désinvolte sous la lumière irréelle des néons.

Vous plaisantez, Monsieur Séraphin ?! Églantine resta dabord interdite puis éclata dun rire nerveux. Quelle drôle de blague ! On ne plaisante pas ainsi avec sa belle-fille !
Pourquoi présumes-tu que je plaisante ? Lhomme fronça les sourcils, son masque strict retombant sur son visage. Églantine comprit aussitôt quil ne riait pas. Certes, lécart dâge est grand, mais nous sommes tous deux adultes, libres de choisir notre bonheur.
Heureux ? Vous pourriez être mon père ! Pourquoi moi ? Églantine semporta. Séraphin avait quarante-cinq ans. Malgré sa prestance et ses costumes en drap de laine italienne, elle ne pouvait envisager loffre autrement que comme une fantaisie absurde. Dautres femmes, bien plus appropriées, tournaient autour de lui dans le grand ballet mondain de Paris.
Tu sais que je souhaite développer mon entreprise et signer un partenariat avec une société importante ? Séraphin lut le point dinterrogation sur le visage dÉglantine et décida dexpliquer létrangeté de sa demande. Lunique condition du contrat : être marié. Ils veulent, pour leurs affaires, un homme stable, un gendre modèle. La réputation prime sur tout, dans ce monde flottant.
Mais pourquoi moi ? Pourquoi ne pas épouser quelquun dautre ?
Premièrement, nous nous connaissons, et tu sais que jaimais profondément ta mère. Deuxièmement, je peux te faire confiance : tu ne révéleras pas la nature du mariage. Troisièmement, tu as besoin dargent. Si tu acceptes, je toffre un commerce. Séraphin jouait carte sur table, la voix posée et grave comme dans les salons feutrés des hôtels particuliers.

Vous parlez dun mariage blanc, sans aucun engagement ?
Strictement symbolique. Alors, acceptes-tu ? coupa-t-il.
Il me faut réfléchir.
Prends ton temps. Il inclina la tête vers la sortie.

La porte close sur Églantine, Séraphin sentit le doute monter du parquet, serpenter dans la pièce comme un chat de gouttière. Son offre étonnante était une machine infernale ; il connaissait le caractère imprévisible de la jeune femme. Sûre delle dabord, elle pourrait tout planter au dernier moment, senvoler comme une plume de cygne par-dessus les toits gris.

Jamais Églantine navait pensé à Séraphin en homme. Il nétait ni son père, ni vraiment un proche. Il navait pas même officiellement adopté la fille de Cécile. Ils vivaient dans des sphères étrangères, croisant leurs regards comme des fantômes dans le couloir.

Mais quelque chose sinversa ce soir-là, comme en songe. Après leur conversation, la perception dÉglantine changea. Séraphin devint à ses yeux un homme à la fois intrigant et séduisant, surtout riche, ce qui dans la lointaine brume du rêve change tout.

Finalement, Églantine accepta : ils se contenteraient dun cachet dans leur livret de famille, restant chacun chez soi, baignés dun parfum dindépendance à la lavande.

Au matin du mariage, Séraphin tint sa promesse : il offrit à Églantine un vaste appartement avenue Foch, lui remit les clés de son avenir, investi dans son projet, régla ses frais de formation et subvenait à tous ses besoins, comme si elle était une héritière surgie dun autre temps.

Églantine aussi joua le jeu : à toutes les réunions daffaires, elle se montrait sourire aux lèvres, incarnant à merveille lépouse épanouie. Lancienne Églantine, insouciante et déraisonnable, disparut dans un nuage de poudre, remplacée par une femme posée, qui découvrit chez son curieux mari une intelligence, une attention et une générosité insoupçonnées. Petit à petit, elle comprit ce que sa mère avait aimé chez lui.

Pendant un an, elle ne regretta pas sa décision, pas une fois, même dans ses songes les plus tumultueux.
Au bout de cette étrange année, les conjoints séparés décidèrent de divorcer. Séraphin avait conclu le contrat, la fiction nétait plus nécessaire. Mais les liens avaient évolué : il ne voyait plus en Églantine une gamine difficile, et elle avait découvert en lui une présence rassurante et subtile.

Merci, je crois que tu peux avancer seule, maintenant. dit Séraphin, la voix légère dun dandy sur le seuil du tribunal dinstance.
Tu es sûr de vouloir divorcer ? osa Églantine, une brume démotion voilant ses yeux noisette.
Et toi ? il sonda son regard et y vit éclore un regret sincère.
Je ne veux pas. avoua-t-elle.
Moi non plus, confia Séraphin en la serrant contre lui, le sérieux revenu au fond des prunelles. Mais si tu restes, ce sera pour de vrai.
Jaccepte.
Ils ne pénétrèrent jamais la salle du tribunal. Sur le pas de la porte, ils changèrent davis, décidant de rester mariés, enfin éveillés dans leur rêve commun, au cœur de Paris.

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