Mariage imaginaire.
Avec Étienne, nous formons un couple, mais tout nest quillusion.
Tout cela a commencé parce quÉtienne avait besoin dun mariage pour sa carrière. Il travaille dans une entreprise française renommée, dirigée par Gérard Léonard, défenseur acharné des valeurs familiales et patriarche dun clan impressionnant. Gérard est père de six grandes filles, beau-père de six gendres, grand-père de douze petits-enfants, et il porte sur tout son monde la fierté dun chef de tribu.
Pour lui, le mot « célibataire » est une injure. Un employé sans alliance ? Un rebut de la société, peu importe la brillance de son CV.
Quand Étienne a compris cela, il a su quil lui fallait absolument un mariage officiel sil voulait être promu au poste que ses ambitions et ses capacités réclamaient.
Après moult réflexions, il a proposé un mariage blanc… à moi. Il ne risquait rien : nous nous connaissons depuis la cour de maternelle, nos mères sont amies depuis la fac, et elles le sont restées. Toute la primaire et la secondaire, nous étions assis côte à côte en classe. Étienne me sauvait des abîmes des maths, jéparpillais vaillamment des virgules dans ses dissertations.
Bref, il me connaît par cœur, il sait que je nai aucune fibre vénale, que je ne lorgnerai ni sur son appartement haussmannien, ni sur son compte bancaire, ni sur son vélo hollandais en cas de divorce.
Et moi, eh bien, jai accepté ce mariage fictif sans hésiter. À lépoque, jétais secouée par une rupture éprouvante après trois ans de relation dévorante. Un changement dair me semblait vital, pour ne pas sombrer dans un gouffre de mélancolie. Et aussi, je voulais souffler au nez de mon ex : vois comme jai rebondi, épouse dun garçon prometteur, une DS 7 dernier cri, un trois-pièces avec vue sur Montmartre rien à voir avec toi, nest-ce pas ? Devant mes copines aussi, cétait mon retour flamboyant : regarde comme je men sors !
Nos objectifs se sont alignés comme des couverts sur une table étoilée, et nous avons discrètement validé notre union de papier dans un bureau de la mairie du XIème arrondissement, sans cortège, sans alliances à la Van Cleef, sans tulle ni smoking, pas de colombes ni fanfare, seulement un mercredi gris coupé dun arrêt de travail, et nos deux noms couchés lun à côté de lautre dans le grand registre officiel. Quand même, nous avons glissé une bague sur nos doigts.
Jai même décidé de prendre son nom au passage : Lefèvre, ça avait du panache, cétait moins terne que Lemoine.
Il faut dire que nos illusions sur cette mascarade de mariage furent comblées avec éclat.
Un mois après, Étienne fut nommé directeur du département de lentreprise, parfaitement à la hauteur.
De mon côté, mon statut dépouse légale me valut une place de choix dans mon cercle damies et auprès de la famille. Nirvana absolu quand jai reçu quelques textos sybillins de mon ex : « je te souhaite le bonheur, mais je croyais quon aurait encore une chance » Bien joué. On ne sait apprécier quaprès avoir perdu ! Tu peux te mordre les poings, mon cher.
En somme, tout sest déroulé mieux que prévu, un succès à cent pour cent.
En aparté, jai emménagé chez Étienne pour faire plus vrai. Cest lui qui en a eu lidée.
Un matin de samedi, vague dirréalité.
Je prépare le petit-déj dans la cuisine : une omelette mousseuse, des crêpes au fromage blanc, du café au lait. Étienne aime un festin matinal.
Derrière la vitre, Paris brille sous un matin davril surréaliste, les pigeons semblent danser le French cancan sur les gouttières.
Jadore le printemps, il flotte dans lair un parfum de promesse impossible.
Une journée dense mattend : faire un coucou à mes parents, épousseter lappartement, lancer une lessive magique, mijoter un déjeuner de samedi pourquoi pas des côtelettes, une soupe paysanne, une tarte flambée, une salade composée ? Des pensées qui tournent et sembrouillent dans une logique de rêve, peuplées doccupations domestiques absurdes et de rituels familiers.
Treize ans quÉtienne et moi vivons ensemble cette fiction.
Notre fille, Capucine, entre au CP cette année. Notre petit garçon, Clément, finit le CM2. Et dailleurs, cest un élève parfait. Tout son père : brillant, sérieux, irréellement parfait.
Pas comme moi, pour qui tout cela le mari, la famille, la France qui me rêve est peut-être une comédie étrange, faite pour les yeux des autres.
Quel drôle de mariage fictif ou pas, qui saurait encore le dire ?